Retrouvé ce matin, enfoui au fond d’un carton, un exemplaire des Mésaventures d’un spirite de Raymond Maygrier (Chamuel, 1895) ayant appartenu au Dr Philippe Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Une petite fantaisie humoristique sans grand intérêt.

Beaucoup plus amusant, un poème manuscrit y était inséré entre deux pages : celui d’une communication spirite dictée par l’esprit d’Alfred de Musset. Inutile de dire qu’il est parfaitement médiocre.

Ce genre de divertissements était alors très en vogue dans la bonne société et les cercles spirites ; les esprits curieux pourront trouver une multitude de comptes rendus de séances, assorties de révélations saisissantes de la part de personnages aussi illustres que Gengis Khan, Jules César, Rabelais, Napoléon Bonaparte ou Jésus-Christ. On ne peut être que frappés de la pauvreté de ces communications d’outre-tombe, d’un style affligeant et d’un ridicule achevé.

 

Ce qui nous amène tout naturellement à nous poser la question suivante : pourquoi, une fois désincarnés, nos plus talentueux écrivains deviennent-ils des illettrés notoires, voire des analphabètes ? La mort affecterait-elle de façon irrémédiable nos facultés intellectuelles ? Être réduit à l’état de pur esprit implique-t-il nécessairement un renoncement à l’usage raisonné et spirituel de la parole ?

Je vous avouerai pour ma part que la perspective d’errer sans fin au sein du paradis, – éternel gâteux marmonnant des mots sans suite, – en compagnie d’âmes bienheureuses atteinte d’idiotisme incurable, ne me paraît guère réjouissante. On ne m’en voudra donc pas de préférer, plus prosaïquement, la compagnie des fous et la délicieuse frénésie de l’enfer, sensuelle et inextinguible.

D’ailleurs, si quelques-uns d’entre vous veulent bien m’y accompagner, je n’aurai aucun scrupule à profiter éhontément de leur compagnie. Les volontaires sont gracieusement invités à inscrire leur nom ci-dessous.

 

MONSIEUR N

 

 

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UNE COMMUNICATION D’OUTRE-TOMBE

 

 

 

1812

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Communication obtenue en janvier 1876 par Mme Krell

 

 

La foudre éclate aux cieux et le tonnerre gronde,

Faisant trembler l’Europe et les rois consternés.

Napoléon vainqueur promène sur le monde

Ses glorieux soldats, ses aigles couronnés.

 

Des canons sont brisés sur la neige durcie ;

Des chevaux éventrés, broyés, les flancs ouverts,

Des cadavres sanglants à la face noircie

Montrent leurs corps hachés, leurs crânes entrouverts.

 

Près de là, deux soldats sont couchés par la gloire.

Dans les plis d’un drapeau, grand parmi les vainqueurs,

L’un porte l’aigle double à double tête noire

Et l’autre la cocarde aux trois libres couleurs !

 

Au dernier moment de souffrance,

Sur le seuil de l’éternité,

Un cri de paix et d’espérance

Par le Français est répété.

 

Il dit : « L’avenir s’illumine

Et m’environne de clarté.

Je vois du progrès, fleur divine,

Rayonner la fraternité !

 

Frère, aujourd’hui la politique

Tue, et la liberté demain

Étendra sa main pacifique

Sur l’univers républicain ! »

 

La mort en paraissant a dissipé la haine ;

Dans un même linceul elle les tient unis.

Elle a jeté sur eux la gravité sereine

Et, pour le même monde, ils sont tous deux partis.

 

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Esprit d’Alfred de Musset.

 
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