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LA TAPISSERIE-FÉE

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I

 

Je suis vieux, je ne voyagerai plus. Que le soir de ma vie soit  employé à recueillir mes souvenirs ! En voici un qui me plaît entre tous.

J’avais visité Naples, Rome, Florence, Venise ; j’allais à Trieste, cette ville vampire de la fière cité qui fut la reine brillante des mers.

Sur les confins du royaume lombardo-vénitien est un petit village dont j’ai oublié le nom, parce qu’il est inconnu dans l’histoire. Là est une pauvre auberge qui a pour enseigne LE LION ENDORMI.

« Est-il réellement endormi, ou ne fait-il que sommeiller, le lion italien ? » L’aubergiste hoche la tête. « Soyez le bienvenu ! Puisque vous voulez le savoir, le lion cligne la paupière, épiant l’heure ; et son ongle replié frémit d’impatience. »

Or le maître de l’auberge était un ancien serviteur d’une de ces grandes maisons aristocratiques de Venise qui n’ont plus que des palais déserts dont les ruines glissent incessamment dans les noires lagunes. Cet homme aimait à parler des splendeurs passées de ses maîtres, alors que lui-même était jeune, et vain d’un éclat de reflet, vrai caractère du client insoucieux, identifié à un patron puissant.

J’évite à dessein de nommer la famille vénitienne à qui appartint le client devenu aubergiste ; je n’ai point à fixer ici une dernière expression de la féodalité expirante. Un autre projet m’occupe : je ne veux parler que de LA TAPISSERIE-FÉE.

 

 

II

 

 

Voici ce que me raconta le vieil aubergiste du Lion endormi.

« Dans un château tout délabré qui n’est pas loin d’ici, et qui était au nombre des apanages de mes nobles maîtres, se trouve une vaste salle, froid désert dont le silence opprime l’âme. C’était sans doute, dans le temps où le château fut construit, la salle des banquets pour les grandes circonstances de la famille. Elle fut décorée de trophées d’armes, qui depuis longtemps avaient disparu, et que moi-même je n’ai jamais vus. De tous les ornements dont elle brilla, il n’était resté qu’une immense tapisserie. Elle existe encore, mais toute noircie de vétusté. On dirait qu’elle a été oubliée, ou abandonnée aux insectes pour en être lentement dévorée. Toutefois, elle sert à quelque chose, car elle couvre la nudité de la muraille du fond, qui, sans cela, serait vraiment effrayante.

On racontait mille histoires sur le château, sur ses souterrains, sur ses corridors secrets, sur ses escaliers cachés dans l’épaisseur des murs, enfin sur la grande salle ; et toujours la tapisserie y jouait un rôle important. On disait qu’elle avait été l’ouvrage d’une magicienne célèbre qui avait employé, pour l’exécuter, toute la puissance de son art. Cette tapisserie représentait des faits réels ; et, à mesure que l’aiguille de la savante ouvrière avait à retracer un site, un arbre, un rocher, le site, l’arbre, le rocher, évoqués par elle, détachaient eux-mêmes leurs spectres colorés, qui venaient se fixer sur le canevas. Il en fut ainsi des nuages, de la lumière, des ombres. Il en fut ainsi des animaux, des êtres humains. La tapisserie, bien différente de celle de Pénélope, fut achevée en une semaine, car, sous les doigts de la magicienne, le canevas, l’aiguille, la laine, tout était fée. Elle y avait enfermé en quelque sorte l’âme et la vie ; et quelquefois, assurait-on, cette âme et cette vie semblaient se manifester de nouveau. Alors, les nuages de l’air s’étendaient ou se condensaient, devenaient opaques ou transparents ; alors l’eau fuyait parmi les herbes du rivage ; alors, les animaux sortaient de leur sommeil ; alors, les personnages étaient comme gens qui continuent de penser et d’agir. Et l’on entendait même des sons qui frôlaient légèrement l’oreille, semblables à une parole qui naîtrait peu à peu sur la bouche. Et ces sons peu distincts ne pouvaient être compris, car la tapisserie était contemporaine d’une époque où les peuples vénètes parlaient une langue qui ensuite s’est perdue. »

Ce récit fantastique du vieil aubergiste était tout naturellement plein de poésie, parce qu’il portait l’empreinte des superstitions du moyen âge conservées dans des souvenirs de la première enfance. « Depuis bien longtemps, ajoutait le vieillard, la tapisserie-fée ne donne lieu à aucun récit merveilleux ; mais les voyageurs veulent encore la voir. – C’est ce que je désire faire aussi. – Vous avez raison ; mais vous ne sauriez trop vous hâter. Le château est vendu aux démolisseurs, et je ne doute point que la tapisserie ne tombe en lambeaux lorsque l’on voudra la détacher. J’aime bien mieux en effet qu’elle soit réduite en poussière que si elle devait être dépecée pour d’ignobles usages. »

Le vœu du vieil aubergiste a été accompli, et je me trouve être le dernier à qui il ait été donné de voir la tapisserie-fée.

Pourquoi aurait-elle subsisté toujours ? Les cieux eux-mêmes ne seront-ils pas un jour roulés comme un tapis usé ?

Et les pieds incorporels des intelligences ont-ils besoin de poser sur de brillants tapis qu’ils ne sauraient effleurer ?

 

 

III

 

 

Me voici donc dans le vieux château, qui demain sera démoli. J’erre seul dans la grande salle dont les solives énormes tout à l’heure fléchiront sous le marteau. La lune vient de se lever sur l’horizon ; je puis contempler la tapisserie, mais elle est muette comme un chaos de lignes et de couleurs.

Et cependant les rayons de la lune entrent dans mon immense solitude. J’ai allumé une lampe que je place sur un banc vermoulu. Je cherche à faire projeter quelques rayons de lumière sur le tableau, tout en étudiant celle que fournit la lune. Un calme solennel s’établit autour de moi. Je n’entends que le bruit prolongé de mes pas silencieux, le son lugubre et monotone de l’insecte qui, avec une tarière imperceptible, s’ouvre mille chemins dans les boiseries.

Alors, je me rappelle ce qui m’était arrivé à la chapelle Sixtine.

J’avais très souvent passé des heures entières à contempler le tableau du Jugement dernier. Cette page immense, noircie par le temps, mal éclairée, n’avait jamais pu se présenter à moi d’une manière distincte. Un jour, j’assistai au chant du Miserere, et tout à coup cette peinture colossale prit à mes yeux un relief étonnant. Cette musique si profondément expressive, si analogue à la vaste composition de Michel-Ange, ces torches qui donnaient une lumière suffisante pour éclairer les ténèbres sans les faire cesser, tout cet ensemble de choses me révéla subitement la poésie dantesque du peintre inspiré. Nous savons que, dans les Mystères de l’antiquité, on faisait concourir plusieurs arts à produire une impression unique. Je pensai néanmoins qu’une certaine exaltation des sens, produite par d’autres circonstances, suppléait quelquefois à ces moyens tirés des profondeurs de la science.

Kant a dit avec une heureuse audace : « L’entendement prescrit des lois à la nature au lieu d’en recevoir d’elle. » Qui sait si la sensation ne crée pas le phénomène ? Et la sensation, comment est-elle produite ? Et le sentiment de la sensation, qu’est-il si ce n’est l’âme elle-même, l’âme se soumettant aux conditions du temps et de l’espace ?

 

 

IV

 

 

Cependant, à force de fixer mes regards, il me semble que la vie redescend peu à peu sur le tableau confus que j’ai devant moi. Il se dessine graduellement, les groupes se forment ; la lumière et l’ombre façonnent des images d’abord incertaines, puis des objets qui prennent de la réalité. Mon esprit s’élève à l’idée qui conçoit le débrouillement du chaos.

Je commence par apercevoir assez distinctement une chaumière dans un coin du tableau. La porte s’ouvre sans bruit, et j’en vois sortir une jeune fille ravissante de beauté ; elle fait quelques pas timides devant la porte, qui s’est refermée derrière elle. On dirait qu’elle sort d’un sommeil où elle aurait dormi des années, peut-être des siècles, et que de nouveau elle s’essaie à une existence dont elle cherché les traces dans sa mémoire renaissante. Sa jeunesse a été inaltérable ; elle n’a pu vieillir durant la suspension de ses facultés.

Bientôt, elle se joue avec grâce dans la prairie, comme il est dit de la Sagesse, qu’au commencement elle se jouait parmi les œuvres de la création. Et je pensais en moi-même : « Qu’es-tu, charmante jeune fille ? d’où viens-tu ? Et cette contrée que j’entrevois à peine, quelle est-elle ? » Et elle semblait me répondre : « Je suis la fille de ta vision ; je suis, j’ai été, je serai, ainsi que toi-même tu es, tu as été , tu seras. Je viens de la région qu’habite toute pensée avant d’être une parole ; et cette contrée, que tu entrevois à peine, est une idée, un mirage de ton esprit, qui représente l’abrégé du monde. » Je me perdais dans de telles explications, car je sentais bien qu’en même temps je me parlais et je me répondais. Toutefois, la jeune fille allait et venait ; je voyais son noble visage, sa démarche harmonieuse, son vêtement aérien, qui n’indiquait le costume d’aucune époque. Ses cheveux voilent son front, et ses regards humides d’espérance se tournent vers moi pour m’encourager, comme ferait une intelligence céleste s’intéressant à la destinée d’un simple mortel.

La jeune fille détourne doucement son regard, et se met à cueillir des fleurs. Ce serait sans doute encore la première occupation de la femme, lors même qu’elle entrerait toute formée dans la vie, sans passer par les années de l’enfance. « Jeune fille, pour qui sont ces fleurs que tu assortis avec tant de soin ? – Je veux faire deux couronnes : l’une, pour orner la tombe du vieillard qui va mourir ; l’autre, pour parer mon voile nuptial, parce que demain j’irai recevoir à l’église la foi de celui que j’aime. – Et quel est ce vieillard qui va mourir ? – Regarde un peu plus loin une autre cabane, une petite chaumière dont le feuillage d’un hêtre suffit pour couvrir le toit tout entier. Là est un vertueux patriarche bienfaiteur de la contrée, et qui touche à son heure dernière. N’entends-tu pas le glas de l’agonie qui part de l’église ? »

Alors, en effet, je vois l’église et la cabane du vieillard, et je crois entendre le son de la cloche funèbre.

Un vieux prêtre sort du temple rustique. Il tient dans ses mains vénérables le vase où est l’huile sainte destinée à fortifier le voyageur qui part pour l’éternité ; l’autre vase qui contient la dernière nourriture du pauvre pèlerin, la nourriture à la fois céleste et terrestre, celle qui est de ce monde et de l’autre, qui sert aux anges et aux hommes. Le vieux prêtre marche lentement ; deux flambeaux l’accompagnent, le peuple le suit avec recueillement. Il prie à voix basse ; sa prière s’élève vers le trône de l’Éternel à mesure qu’il s’avance vers la cabane où est le vieillard mourant. Il y entre avec le peuple, il bénit la demeure de l’agonisant, afin qu’elle soit un temple. Il est donné à mes yeux de pénétrer dans la maison de l’homme mortel, devenue le temple de celui qui communique son immortalité à l’homme. Et les cieux s’ouvrent en même temps, et les intelligences célestes, et les puissances de la création sont attentives au grand spectacle qu’offre en ce moment la terre, séjour périssable de l’homme, qui ne peut périr.

Le prêtre s’approche, du lit où repose douloureusement le patriarche, qui soulève sa tête vénérable. La confiance ajoute à la majesté de ce front auguste, un calme divin en fait disparaître les angoisses de la mort. Le prêtre récite les prières sacramentelles. Les assistants répondent avec foi. Puis les onctions saintes, puis les paroles émancipatrices : Sors de ce monde, âme chrétienne ! Et le vieillard meurt doucement, et la gloire du ciel descend sur son visage.

Lorsque tout est consommé sur la terre, le prêtre retourne à l’église, accompagné du peuple qui se disperse. Chacun se retire dans sa maison pour attendre l’heure des funérailles.

Deux seules personnes sont restées : c’est la jeune fille avec les couronnes qu’elle a passées autour de son bras ; un jeune homme beau, noble, vertueux, s’approche d’elle ; je reconnais le fiancé, celui que la jeune fille a choisi pour époux.

Cependant, elle va s’en séparer encore. Elle s’est dit : « Je monterai sur le rocher qui est là-bas derrière l’église ; et quand je serai arrivée sur le sommet du rocher, je monterai sur la tour. Je veux voir l’horizon le plus lointain. » Et elle s’échappe, légère comme serait une ombre de l’Élysée. Elle monte le long des sentiers escarpés avec une telle suavité et une telle célérité de mouvements qu’elle semble soutenue par des ailes invisibles. Ses pieds délicats ne sauraient fouler la terre, ils l’effleurent à peine. Elle est arrivée au sommet du rocher avant que son fiancé, interdit d’étonnement, ait eu le temps de demander une explication. Elle disparaît un instant dans la tour, et presque aussitôt elle reparaît sur la plate-forme. Son vêtement, tout éclatant de blancheur, se détache merveilleusement du ciel bleu.

« Que vois-je ? dit la jeune et belle sibylle. Des villes florissantes qui sont plongées dans le luxe et les plaisirs ; et tout à la fois dans la souffrance et dans les larmes. Opulence et misère ! Joie et douleur ! Prenez garde, villes malheureuses ; souvenez-vous de Ninive ! Le fléau de l’Asie s’approche à pas de géant. Il suit la route que suivirent, à l’origine, les races humaines lorsqu’elles s’emparèrent de ce globe, lorsqu’elles l’enveloppèrent tout entier. Elles marchaient, luttant contre les forces de la nature, chassant devant elles les animaux sauvages, domptant et asservissant les animaux domestiques, essartant les forêts, assainissant les marais, faisant le sol et le climat. Serait-ce qu’aujourd’hui les forces de la nature, demeurées indomptables, reprendraient successivement leur empire, comme, au temps de Noé, elles le ressaisirent d’un effort universel ? Non, il n’en est point ainsi, et le cataclysme n’a pas reçu tout pouvoir. Race humaine, tu ne périras point ! Une grande vérité sera cette fois révélée aux hommes ; l’identité du principe vital des êtres, et du principe vital de la terre. »

Ces paroles mystérieuses me laissèrent en suspens.

Elle s’écrie comme une voix lointaine, semblable au bruit léger d’un vent qui gémit sur la bruyère : « Hommes malheureux ! ce n’est point assez des douleurs qui vous oppriment, des fléaux qui vous menacent. Voici deux grandes armées en présence. Tout à l’heure, vienne l’aurore, elles s’égorgeront. »

Je me soulève alors de mon affaissement, pour demander quelles sont ces deux armées.

La sibylle répond : « Depuis que l’homme existe sur la terre, toujours deux armées sont en présence, et toujours animées d’une fureur égale. L’activité humaine est au prix d’un combat terrible. La guerre éternelle n’est suspendue que par des trêves. Les principes opposés, aux temps palingénésiques, subissent des transformations qui leur laissent la même vie et la même antipathie. C’est la lutte de l’Orient et de l’Occident, du patriciat et du plébéianisme, du destin et de la volonté, du sacerdoce et du génie militaire, de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle, de l’autorité et de l’examen, de la tradition et de la spontanéité, de la science et de la croyance. Tu sais cela aussi bien que moi, puisque c’est ta pensée que j’exprime. »

Puis elle ajoute : « Les deux armées n’en viendront pas aux mains. Un chef s’avance au milieu de l’espace qui les sépare, comme dans cette fameuse guerre décrite par le grand poète indien. Et ce chef va dire la loi d’harmonie qui établira la nouvelle trêve des deux armées. Oh ! que j’entende la voix du chef. Prends les ailes de la colombe, mon âme, et va te baigner dans les flots de l’avenir ! Et toi, mon fiancé, attends ta promise, qui ne tardera pas de revenir à toi. Elle reviendra lorsqu’elle aura entendu la voix du chef. Elle te dira la loi d’harmonie qui aura suspendu la fureur des deux armées. Et les enfants qui naîtront de nous seront les premiers nés de cette génération puissante et généreuse qui gouvernera par la paix, qui régnera par les idées jusqu’au moment de la maturité des faits par où commencera le nouvel avenir. »

Ses paroles s’éteignent comme les dernières vibrations d’une lyre. Deux ailes d’argent naissent de ses blanches épaules, et elle se perd, toute lumineuse, dans le plus lointain horizon.

L’aube matinale apparaît. Le soleil radieux lance des torrents de lumière. La grande salle en est subitement inondée, et la tapisserie hallucinatrice rentre dans la nuit du chaos, dans la confusion des couleurs.

Il ne me reste de toute la vision que le sentiment, de deux lois d’antagonisme qui régissent le monde actuel de l’humanité : l’une pour la vie intellectuelle et morale, l’autre pour la vie physique et phénoménale.

Et je me dis en moi-même : « Sans doute il viendra un temps où l’homme reconquerra l’unité perdue ; sera-ce avant qu’il soit soustrait aux conditions de l’espace et du temps, aux conditions de l’existence extérieure ? »

 

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(Pierre-Simon Ballanche, in La Revue de Paris, décembre 1832)