ELD3

 

L’enfant commençait à peine à parler qu’on rivait ses fers ; filles et garçons jouaient en boitant comme des forçats. Évidemment, c’était pitoyable à voir, douloureux à supporter surtout dans la jeunesse, mais les adultes eux-mêmes, outre qu’ils étaient assez mal assurés sur leurs jambes, souffraient d’ulcères.

Jack avait atteint sa dixième année quand de nombreux étrangers commencèrent à parcourir la région. Il les vit s’avancer légèrement le long des chemins ; il en fut étonné.

« Je me demande, se dit-il, comment ces étrangers peuvent avoir une démarche aussi vive alors qu’il nous faut traîner notre entrave.

– Mon cher enfant, riposta son oncle le Catéchiste, ne te plains pas ; seule cette entrave rend la vie digne d’être vécue. Nul n’est heureux, nul n’est bon, nul n’est respectable s’il n’est entravé comme nous. Et puis, laisse-moi te le dire, tes propos sont dangereux. Plains-toi de tes fers et la chance t’abandonnera. Si jamais tu les enlevais, la foudre t’anéantirait sur-le-champ.

– Et il n’existe pas de foudre pour les étrangers ?

– Jupiter est plein d’indulgence pour ceux qui sont plongés dans les ténèbres.

– Ma parole ! Je me demande si je ne préférerais pas un peu moins de bonheur. Né dans les ténèbres, je marcherais aujourd’hui librement. Il n’y a pas à dire ! Les fers ont leurs inconvénients : l’ulcère est chose douloureuse.

– Oh! tu ne vas pas envier les païens ? Quel triste sort est le leur ! Pauvres âmes ! Si seulement elles connaissaient la joie de porter des fers ! Oh oui ! pauvres âmes ! mon cœur saigne pour elles ! Mais, à vrai dire, vois-tu, ces païens sont vils, odieux, insolents, mal conformés ! Bêtes puantes, ils n’ont rien de proprement humain. Qu’est l’homme, en vérité, lorsqu’il est dépourvu de fers ? Tu ne saurais prendre trop de précautions pour les approcher ou leur parler. »

À la suite de cette conversation, l’enfant ne croisa plus sur sa route un de ces êtres dépourvus d’entraves qu’il ne crachât sur lui ou ne l’injuriât ; ainsi faisaient d’ailleurs tous les gamins du pays.

Un jour, – il avait alors quinze ans, – il se rendit dans la forêt. Il souffrait de son ulcère. La journée était splendide, le ciel bleu ; les oiseaux chantaient. Mais Jack, lui, tenait son pied dans ses mains. Soudain, un chant nouveau retentit ; on eût vraiment dit un chant humain s’il n’avait pas été si joyeux. Des pas résonnaient sur le sol. Jack écarta les feuilles : un garçonnet du village sautait, dansait, chantait pour lui-même au centre d’un vallon verdoyant ; sur l’herbe, près du danseur, gisait son entrave.

« Oh ! s’écria Jack, tu as retiré tes fers !

– Pour l’amour de Dieu, n’en dis rien à ton oncle !

– Tu crains mon oncle et tu ne crains pas la foudre ?

– Balançoires ! Contes pour les enfants ! Nous sommes nombreux à venir danser des nuits entières dans les bois. Nous ne nous en portons pas plus mal. »

La découverte qu’il venait de faire jeta Jack dans un océan de pensées nouvelles. Enfant sérieux, il ne songeait personnellement pas à danser. Il portait ses fers en homme et soignait son ulcère sans se plaindre. Pour cette raison même, il n’aimait pas à être trompé ni à voir tromper autrui. Désormais, il prit l’habitude d’attendre les voyageurs païens au crépuscule, dans des endroits peu fréquentés de la route, pour leur parler sans témoins ; se prenant d’affection pour leur interlocuteur occasionnel, les étrangers lui firent d’importantes révélations.

Le port des fers, disaient-ils, ne résultait nullement des ordres de Jupiter. C’était l’œuvre d’un être blafard, un sorcier de la région qui habitait la Forêt du Temps Jadis. Tout comme Glaucus, il changeait de forme, mais on pouvait aisément le reconnaître car, si on le contrariait, il gloussait comme un dindon. Il avait trois vies ; le troisième coup qui l’atteindrait l’achèverait ; alors la Maison des Sorcelleries disparaîtrait, les fers tomberaient, les villageois, se prenant par la main, gambaderaient, tels des enfants.

« Mais chez vous, qu’en est-il ? » demandait Jack.

Cette question, d’un commun accord, les voyageurs la laissaient sans réponse. Jack en conclut qu’il n’y avait pas de contrée entièrement heureuse ou que, s’il en était une, ses habitants ne la quittaient pas, ce qui, après tout, se conçoit.

Cependant, l’histoire des fers pesait sur son esprit. Il avait constamment sous les yeux la claudication des enfants. Les gémissements de ceux qui pansaient leurs ulcères le hantaient. Finalement, il se persuada qu’il était né pour les libérer.

On pouvait voir au village une épée lourdement forgée qui avait été façonnée sur l’enclume de Vulcain. On ne s’en servait que dans le Temple ; encore n’employait-on que le plat de la lame. Elle pendait à un clou près de la cheminée du Catéchiste.

Une nuit, Jack se leva de bonne heure et s’empara de l’épée ; dans l’obscurité, il sortit de son logis et du village.

Toute la nuit, il erra à l’aventure ; au jour, il aperçut des étrangers qui se rendaient aux champs. Il leur demanda où il trouverait la Forêt du Temps Jadis et la Maison des Sorcelleries. Tandis qu’un d’eux lui indiquait le Nord, l’autre lui montrait le Sud ; Jack comprit qu’on le bernait. Aussi, à tout homme qu’il interrogeait, il présenta la brillante lame nue. Les fers résonnaient à la cheville du passant : c’était eux qui répondaient : « Tout droit ! » Mais le passant dont les fers parlaient crachait sur Jack, le battait, lui jetait des pierres lorsque le jeune homme reprenait sa marche ; c’est ainsi que Jack eut la tête fêlée.

Il atteignit la forêt, dans laquelle il pénétra, découvrit une maison dans un endroit creux où poussaient les champignons. Les arbres s’enchevêtraient ; montant du marécage, des vapeurs enveloppaient la place comme d’une fumée. Joli logis, plein de coins et de recoins. Certaines parties étaient aussi anciennes que les montagnes, mais d’autres dataient de la veille. Nulle n’était achevée. La maison était ouverte à tous les vents ; on y pouvait pénétrer de n’importe quel côté. Cependant, elle était bien entretenue ; la fumée sortait de toutes les cheminées.

Jack entra, circula dans des pièces partiellement meublées et, en somme, habitables. Dans chacune d’elles, un feu brûlait auquel on pouvait se chauffer, une table était dressée, à laquelle on pouvait se nourrir. Il ne vit pas une créature vivante, seulement quelques corps embaumés.

« Voilà une demeure hospitalière, se dit Jack. Le sol, pourtant, doit être peu solide ; la maison tremble au moindre pas. »

Il était là depuis quelque temps lorsqu’il eut faim. Il examina les vivres ; d’abord, il éprouva quelque crainte, mais il tira son épée. Au reflet de la lame, les mets lui parurent sans danger. S’armant de courage, il s’assit, mangea et se sentit plus dispos de corps et d’esprit.

« Il est étrange de découvrir dans la Maison des Sorcelleries une nourriture aussi saine, » pensa-t-il.

Il n’avait pas quitté la table lorsqu’entra un être à la ressemblance de son oncle. Il eut peur parce qu’il avait dérobé l’épée, mais l’oncle, qui ne s’était jamais montré plus aimable, prit place à son côté, le loua de s’être emparé de l’arme. Ils n’avaient pas jusqu’à ce jour ressenti autant de plaisir à être ensemble. Jack était plein de tendresse pour lui.

« C’est magnifique, dit l’oncle, d’avoir pris l’épée et d’avoir pénétré dans la Maison du Temps Jadis : belle idée, brave action ! Mais maintenant, tu es heureux ; nous pouvons rentrer dîner bras dessus, bras dessous.

– Oh ! non, certes ! Je ne suis pas encore satisfait.

– Eh quoi ! ne t’es-tu pas chauffé au foyer ? Cette nourriture ne t’a-t-elle pas réconforté ?

– Les mets sont sains, je le reconnais ; tout de même, cela ne prouve pas que l’homme doive porter des fers à la jambe droite. »

Sur ce, le simulacre de l’oncle gloussa comme un dindon.

« Par Jupiter ! s’écria Jack, serait-ce le sorcier ? »

Sa main hésita ; il sentit le cœur lui manquer à cause de l’amour qu’il portait à son oncle ; pourtant, levant l’épée, il en asséna un coup sur la tête du simulacre qui, poussant un grand cri avec la voix de l’oncle, s’écroula sur le sol. Une petite forme blanche, anémique, s’envola hors de la salle.

Ce cri emplit les oreilles de Jack, dont les genoux s’entrechoquèrent ; sa conscience lui adressa des reproches. Pourtant, il s’estima plus fort ; le désir de prendre le sang de cet enchanteur se glissa dans ses os.

« Si je veux que les fers tombent un jour, pensa-t-il, je dois aller jusqu’au bout. Quand je rentrerai au logis, je trouverai mon oncle en train de danser. »

Il se mit donc à la poursuite de la forme anémique. En route, il rencontra l’image de son père, fort irrité, qui invectiva contre lui, le rappela à ses devoirs, lui intima l’ordre de rentrer au logis pendant qu’il en était temps encore.

« Car il est encore temps, dit-il, sois à la maison au coucher du soleil, tout sera oublié.

– Dieu le sait, dit Jack ; je crains votre colère. Tout de même, elle ne prouve pas que l’homme doive porter des fers à la jambe droite. »

Sur ce, l’image de son père se mit à glousser comme un dindon.

« Ciel ! s’écria Jack, encore le sorcier ! »

Il sentit qu’en ses veines son sang revenait en arrière et que ses articulations refusaient de lui obéir en raison de l’amour qu’il portait à son père. Pourtant, levant l’épée, il l’enfonça dans le cœur du simulacre, qui poussa un grand cri avec la voix de son père et s’écroula sur le sol ; une petite forme blanche et anémique s’envola hors de la salle.
Ce cri emplit les oreilles de Jack, dont l’âme s’assombrit, mais aussitôt une fureur le saisit.

« Voilà, se dit-il, que j’ai fait ce à quoi je n’ose même pas penser. J’irai jusqu’au bout ou je périrai. Et quand je rentrerai au logis. Dieu fasse que tout cela soit un rêve, que je trouve mon père en train de danser. »

Il repartit à la poursuite de la forme anémique qui s’était enfuie. En route, il rencontra l’image de sa mère en larmes.

« Qu’as-tu fait ? gémit-elle, qu’as-tu fait ? oh ! reviens à la maison : tu peux être rentré à l’heure du coucher, avant d’avoir fait plus de mal, à moi et aux miens ! N’est-ce pas assez d’avoir frappé mon frère et ton père ?

– Mère chérie, ce n’est pas eux que j’ai frappés, mais l’enchanteur sous leur forme. Les eussé-je frappés, cela ne prouverait tout de même pas que l’homme doive porter des fers à la jambe droite. »

Sur ce, le simulacre gloussa comme un dindon.

Il ne sut jamais comment il avait fait, mais du tranchant de l’épée, il fendit en deux le simulacre qui, poussant un grand cri avec la voix de sa mère, s’écroula sur le sol. À cette chute, la maison s’envola au-dessus de la tête de Jack, qui se retrouva seul dans les bois, les fers détachés de sa jambe.

« Bon ! dit-il, maintenant, l’enchanteur est mort et voici que les fers sont tombés. »

Mais les trois cris retentissaient dans son âme et, pour lui, le jour s’était changé en nuit.

« Triste affaire ! pensa-t-il ; allons ! quittons la forêt. Voyons le bien que j’ai fait. »

Il fut sur le point de laisser là ses fers, mais, au moment de se mettre en route, il changea d’idée. Il se baissa, les prit, les serra sur son sein.

Comme il marchait, le rude métal l’écorchait ; sa poitrine saigna.

Quand, sorti de la forêt, il eut regagné la grand’route, il vit des hommes qui rentraient des champs ; ils n’avaient plus de fers à la jambe droite, mais voici qu’ils en avaient à la jambe gauche !

Jack leur demanda ce que cela signifiait. Ils répondirent que telle était la nouvelle mode : on avait découvert que l’ancienne était une superstition. Il les examina de plus près. Ils avaient un nouvel ulcère à la cheville gauche ; à la jambe droite, le vieil ulcère n’était pas encore cicatrisé.

« Dieu me pardonne ! s’exclama Jack ; je voudrais être à la maison. »

Chez lui, il trouva son oncle la tête fendue, son père frappé au cœur, sa mère tranchée par le milieu. Alors, s’asseyant dans le logis désert, il pleura sur leurs corps.

 

Morale
 
L’arbre est vieux, le fruit est bon,
la forêt vieille et touffue.
Bûcheron, ton courage est-il grand ?
Prends garde ! La racine enlace
le cœur de ta mère et les os de ton père
et, comme la mandragore, gémit quand on l’extirpe.
 

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ELD

 

(R. L. Stevenson, The House of Eld, traduit par Henry Borjane, in Revue politique et littéraire, n°14, 18 juillet 1931)