HEL1

 

L’épisode le plus extraordinaire de ma vie ? La question n’est pas vaine. Pour tout homme capable de s’observer, de se sentir, l’existence la plus positive offre, à quelque moment, de ces circonstances vraiment extraordinaires où les sens sont comme retournés, où la conscience prend un cours insolite et s’égare dans d’inextricables fantasmes. J’ai connu quelques mois de pareille étrangeté. Tout compte fait, j’ai les nerfs bien solides et je ne me sens aucune tendance à l’exaltation. Mon caractère est trempé à l’air pur, je suis un homme du dehors et rnon métier même de peintre de paysages m’affermit chaque jour un peu plus dans les plus saines réalités.

Ce furent, sans doute, ces brumes persistantes du pays où je vécus à l’époque où se passa cette histoire qui m’introduisirent dans cet état spécial auquel j’ai fait allusion. Je ne peux l’expliquer autrement.
 

*

 

Je m’étais rendu à Munich pour visiter la Pinacothèque et y travailler à un ouvrage sur les peintres de la nature, qui m’était commandé. À mon arrivée, je découvris une grande chambre très commode et bien située, que je retins tout de suite, parce qu’on m’avait certifié qu’elle était orientée vers le midi et parfaitement exposée au soleil. Elle donnait sur une route spacieuse qui conduisait à Nymphenburg. J’avais décidé de laisser pour quelque temps la peinture et de me consacrer exclusivement au travail qui m’occupait. Dès le premier jour, me sentant plein de vigueur et dans les meilleures dispositions, j’allai à la Pinacothèque pour jeter un coup d’œil d’ensemble sur les galeries. À midi, je déjeunai d’excellent appétit au Löwenbreuhaus, un restaurant situé à proximité de mon domicile ; je songeai un rnoment à visiter une exposition de l’art allemand contemporain ; mais j’y renonçai tout de suite, car je me souvenais avec horreur de ce que je connaissais de cet art artificiel et laid, et je ne voulais pas abîmer l’impression favorable de cette première journée. Je rentrai chez moi et commençai à m’installer librement dans ma chambre, comme j’en avais l’habitude chaque fois qu’il m’arrivait de me fixer pour quelque temps dans un nouvel endroit. Et, d’abord, je priai la propriétaire de la maison de me débarrasser d’une quantité de bibelots et de ces abominables Handarbeiten qui hurlent dans les habitations bourgeoises du pays, ainsi que d’un certain nombre de tableaux offensants et de vases de mauvais goût. La stupéfaction de la vieille femme devant ce nettoyage imprévu m’amusa quelque temps. Je ne voulus garder qu’un seul objet, une fort belle pendule française de style Empire : un trophée de la guerre de 1870, comme on me l’apprit sur un ton de fierté satisfaite.

Cette besogne désagréable, mais nécessaire, accomplie, je sortis pour dîner et me couchai tout de suite après.
 

*

 

Le lendemain, je me réveillai dans une incertitude assez pénible. Il ne faisait pas encore clair. La nuit s’était passée dans un sommeil parfait, et j’avais l’impression qu’il ne devait plus être tôt ; pourtant, je savais que ma chambre était exposée au soleil. Je regardai ma montre, elle indiquait neuf heures. Nous étions au mois de mars ; à neuf heures du matin, le soleil devait être déjà haut. Mes réflexions furent interrompues par quelques coups timides frappés à ma porte. C’était la propriétaire qui venait me souhaiter le bonjour en apportant le déjeuner du matin sur un plateau ; j’avais, en effet, prié cette femme de me servir à mon lever un petit déjeuner composé d’un œuf, de pain, de beurre, et d’une tasse de lait. Je lui dis de placer le repas sur la table, et je crus qu’elle allait immédiatement se retirer après cela ; mais elle ne fit pas mine de partir. Elle demeura un moment comme distraite, puis elle se mit à entamer la conversation, fort à l’aise, en me regardant. Les premiers mots roulèrent naturellement sur le temps, sur l’affreux temps qui régnait à Munich depuis quelques jours, le brouillard, la pluie. La veille, j’avais à peine remarqué le ciel couvert ; mais, aujourd’hui, l’annonce du brouillard m’irrita légèrement. Croyant la conversation terminée, j’attendis que cette femme me laissât seul ; mais elle continuait à m’observer tranquillement, tandis que je mangeais mon œuf.

« C’est dommage, dit-elle avec un soupir, que la maison des Wittelsbach commence à disparaître. »

Je la regardai avec étonnement. La vieille femme comprit ma surprise et poursuivit, en s’exaltant soudain :

« Je dis cela parce que toute ma jeunesse, tous mes souvenirs, sont attachés à cette maison des Wittelsbach. C’est moi qui étais leur masseuse officielle. Si longtemps que je vivrai, je ne pourrai regretter assez mon pauvre Louis II, assassiné par cet affreux Bismarck… »

La tournure de cette conversation commençait à m’intéresser quelque peu. Je m’expliquais, à présent, la tenue, la toilette et la physionomie de cette vieille femme. Elle portait un assemblage de vêtements fort sales, horriblement fripés, mais d’une mode surannée copiée sur celle du temps de Louis II ; sa tête s’amplifiait d’une haute perruque blanche, aussi poisseuse que sa robe, mais adaptée comme elle au genre de la cour de cette époque. Avec un torchon qu’elle tenait en main, l’étrange créature fit déguerpir un chat gris, fort sale également, et qui avait sauté sur mon lit. Puis, de ses doigts noirs, qu’elle ne lavait jamais sans doute, elle écréma le lait dans ma tasse, à ma grande épouvante, et jeta la peau par terre à son chat. Ayant accornpli ce devoir avec le plus désarmant naturel, elle continua :

« Oui, ce pauvre Louis, c’était un très brave homme, un grand artiste. Et, de plus, un excellent peintre, vous savez ! C’est curieux, vous me le rappelez un peu, par la figure, par les cheveux surtout. Vos cheveux sont absolument pareils aux siens…

– Et vous étiez attachée à sa personne ? demandai-je.

– Oh ! non ! Moi, j’étais partout, je voyageais avec les princesses, tantôt à la cour de Russie, tantôt à celle de Berlin ou d’Angleterre. Où j’ai habité le plus longtemps, ce fut auprès de la reine Victoria, avec mes princesses, naturellement. C’était une cour magnifique ; la reine aussi était magnifique, et bonne pour chacun. J’eus l’honneur de masser une fois sa main royale, qui souffrait de rhumatismes. »

Les souvenirs de cette femme m’intéressaient beaucoup ; mais je compris que leur exposition risquait de durer plusieurs heures. encore. De la façon la plus délicate possible, malgré tout fort injurieuse pour ses confidences, je parvins enfin à me débarrasser de la vieille ; je me hâtai de m’habiller et sortis pour me rendre à la Pinacothèque.
 

*

 

Le soir, lorsque je fus rentré dans ma chambre, je me mis à classer mes notes à la lumière d’une lampe à pétrole. Tandis que je travaillais, on frappa à la porte. Je connaissais déjà ces petits coups timides. Ma propriétaire entra, suivie du chat gris. Cette interruption, on peut en juger, ne me causa aucun plaisir. Je ne fis pas attention à la visiteuse, espérant qu’elle se retirerait bientôt, après avoir accompli quelque besogne nécessaire. Elle comprit, sans doute, sa situation gênante et, pour se donner un prétexte, elle commença à battre légèrement les meubles avec son torchon, ayant l’air d’enlever les poussières. Après s’être livrée quelques instants à ce travail, la vieille femme aborda de nouveau la conversation sur le même sujet que la veille, à propos de différentes cours, de monarques, et principalement sur la reine Victoria et son adorable Louis II. Lorsqu’elle en arriva à répéter sa remarque sur la similitude de mes cheveux avec ceux du souverain, je sentis très nettement que cette femme ne rêvait que de passer sa main dans ma chevelure. En même temps, l’imagination me peignit cette main sale avec un tel réalisme, que j’en fus effrayé. Cependant, je n’avais pas cessé de lui prouver par mon air que cette conversation m’était désagréable. Elle s’en aperçut, et, ne trouvant plus aucun prétexte pour demeurer, elle sortit timidement en me saluant.
 

*

 

Je rentrai le lendemain, très énervé. La scène de la veille se répéta encore. Ma propriétaire me confia, cette fois, certains éléments de sa vie domestique, entre autres ce fait que son mari était obligé de se rendre chaque matin de bonne heure à son travail et qu’il ne revenait que le soir dans la nuit. Par suite de cela, elle passait ses journées toute seule à la maison, dans l’unique compagnie de son chat.. Je déduisis facilement de cette confession que la pauvre vieille voulait profiter de ma présence pour me parler de ses plus chers souvenirs. Cependant, la pitié sincère qu’elle m’inspirait ne résista pas à ma soif de travail.

Je coupai court à la conversation et sortis. Le ciel était couvert, un irritant brouillard remplissait les rues. Dans l’état de nervosité où je me trouvais, cette absence de soleil commençait à devenir insupportable. Le soir, avant de faire de la lumière dans ma chambre, je remarquai dans, la rue la clarté d’une grosse lampe à arc qui se trouvait sous mes fenêtres ; au lieu d’éclairer vivement toute ma chambre, le globe électrique, étouffé par le brouillard, ne montrait qu’une fade lueur glaciale. Ce spectacle me plongea dans un atroce éœurement.
 

*

 

Le lendemain, les mêmes brumes traînèrent leurs lambeaux par les rues. Et les jours suivants ne furent guère plus lumineux. Chaque soir, en rentrant, le même tableau de cette lampe hideusement voilée de crêpe m’apparaissait au moment où je baissais les stores de mes fenêtres. L’unique changement qui se marquait dans tout cela, c’était la crue quotidienne de ma nervosité. Du brouillard, toujours du brouillard…

Je me pris à penser que toute ma vie se passerait ainsi, dans une désespérante et brumeuse monotonie. Après mon travail et mes repas, tout ce que je voyais de la vie, c’était ce brouillard, cet atroce brouillard qui s’étendait sur la ville, comme de l’oubli obscur où moi seul j’existais encore, d’une façon bien paradoxale, dans cet anéantissement universel. De temps en temps, comme en rêve, passaient près de moi l’ombre affreuse du Propylée ou de la Glyptothèque, la silhouette d’un tramway, d’un homme ou d’un réverbère. Je saisissais parfaitement la différence qu’il y avait entre ces silhouettes : celle du réverbère ne bougeait pas, celle d’un homme pouvait se mouvoir ; quant à celle du tramway, elle se déplaçait aussi, mais, en plus, elle était sonore et elle s’annonçait par un œil vaguement lumineux. Au déjeuner et au dîner, je rencontrais des gens qui parlaient d’autres langues que moi, qui étaient gras et désagréables, et avec qui je n’échangeais jamais une parole, me contentant du coup de chapeau obligatoire qui s’adressait plutôt à la table qu’aux hommes. La réponse à ces saluts sortait peut-être aussi de la table ou des cruches de bière qui y trônaient. Je n’y faisais aucune attention.

Il y avait encore d’autres régions de cette vie abominable : par exemple, les odeurs. Je ne pouvais approcher ou sortir de mon restaurant sans renifler l’odeur du houblon ; puis, plus loin, régnait celle des fumées industrielles, de la suie. Parfois, une automobile, la silhouette la plus rapide et la plus bruyante, laissait après elle une odeur horrible de benzine qui s’incorporait au brouillard. Ces odeurs se montraient d’une telle opiniâtreté, elles disparaissaient si lentement, que j’étais forcé de les compter aussi parmi les objets. Cependant, comme je ne pouvais me décider sur la question de savoir s’il fallait les joindre aux silhouettes mobiles ou aux autres, je décidai de les placer dans un groupe à part.

Un de ces soirs qui ne semblaient que le vieillissement de la journée, je ne sais plus lequel, je rentrai chez moi plus isolé que d’habitude. Mes jambes grelottaient de fièvre. Je voulus faire du feu dans un poêle en fonte qui se trouvait dans un coin de ma chambre. Mais, au lieu de feu, je n’obtins qu’une épaisse fumée rousse qui se mit à spiraler sous mes narines et remplit bientôt la pièce jusqu’au plafond. Désolé, j’ouvris la lucarne ; mais je reculai dans une grande frayeur : non seulement la fumée du poêle ne sortait pas de la chambre, mais, par l’ouverture que j’avais faite, le brouillard se glissait comme un interminable serpent blanc. Je refermai violemment la lucarne et m’accroupis devant le poêle, décidé à obtenir du feu à tout prix. Après une heure de luttes furieuses, le feu était allumé. J’engouffrai le combustible pelletée sur pelletée dans le poêle, si bien que tout le charbon que j’avais préparé pour plusieurs jours fut rapidement dévoré. Quelque chose détona avec un craquement ; je vis que le couvercle était en fusion, le tronc de fonte était devenu rouge et, à côté, un sofa commençait à dégager une odeur de roussi. Je me hâtai de traîner le meuble hors de portée du feu. Alors seulement, je sentis qu’il régnait une chaleur infernale autour de moi. Je me précipitai de nouveau à la lucarne, et, avec une joie diabolique, je contemplai les vains efforts que faisait le brouillard pour s’introduire dans la chambre.

Je reçus chaque soir, immanquablement, la visite de la vieille et de son éternel chat gris. Mais, de plus en plus, j’osai afficher mon indifférence devant son invariable radotage.
 

*

 

L’impression la plus curieuse de cette époque est celle que j’éprouvais au restaurant, en observant mes voisins de table. Je les regardais comme des objets, avec des yeux calmes et insensibles, et, au lieu de voir leurs carcasses extérieures, j’apercevais en eux des choses tout à fait imprévues. Par exemple, il m’arrivait de penser machinalement :

« Voilà un bourgeois bien tranquille qui aura demain un gros chagrin. »

Le jour suivant, je remarquais réellement que le bonhomme avait une figure changée et je l’entendais raconter son malheur. Sur d’autres hommes encore, je vis le signe de choses qui devaient s’accomplir. C’est ainsi que j’observai sur la physionomie de l’un d’eux des traces de mort subite. Le lendemain, je ne le vis pas paraître et j’entendis ses amis qui annonçaient avec grande émotion sa mort, survenue dans un terrible accident.

L’étrange désaccord ou l’accord trop tendu de mes nerfs finit par devenir insupportable. Maintenant, la visite de ma vieille propriétaire, l’audition de ses confidences éventées, et la certitude qu’elle n’avait qu’un désir, passer sa main sale sur mes cheveux, me bouleversaient presque jusqu’au délire.

Enfin, le moment décisif arriva, où, comme la maladie, la hantise parvint au sommet. J’étais rentré le soir, comme d’habitude, pour essayer de me mettre au travail. Tout de suite, je compris que je ne pourrais m’absorber comme il convenait. Jamais je ne m’étais trouvé dans un pareil énervement. Afin de me distraire, je voulus jouer quelques études de Chopin, mon compositeur favori. J’ouvris le piano, mais, aussitôt, je sentis presque physiquement que quelqu’un m’empêchait de poser les doigts sur le clavier. J’abaissai alors le couvercle, me rendant compte, tout à coup, que mon état était extrêmement grave. À ce moment, quelqu’un frappa à la porte. Je ne remarquai pas immédiatement que ces coups n’étaient pas les mêmes que d’habitude.

« Voilà ma vieille et son chat qui viennent faire leur visite quotidienne ! » pensai-je.

Je fus très surpris en apercevant, dans l’entrebâillement de la porte, une figure inconnue de vieux Bavarois, qui me saluait d’un mouvement hébété de la tête, les yeux tout en larmes. Je compris que cet homme devait être le mari de la propriétaire, qu’il venait m’annoncer que sa femme était morte, et que cette mort était la cause de la sensation bizarre de recul que j’avais éprouvée tout à l’heure en me mettant au piano. Les paroles du vieillard confirmèrent mes pressentiments. Lorsque je lui eus adressé quelques mots de condoléances, dont la banalité me fâcha, il me dit que, malgré le malheur qui le frappait, il était obligé de passer la nuit dehors, à cause de son service, pour rattraper le temps qu’il avait perdu près de la malade pendant la journée.
 

*

 

Après le départ du vieillard, je me remis à la besogne ; je ressentais une immense satisfaction de n’avoir pas joué au piano. Le travail n’alla pas trop mal et, peu à peu, je parvins à m’absorber tout entier dans mes notes. Un bruit insignifiant qui venait de la porte me fit tout à coup frissonner. J’écoutai ; c’était un grattement régulier et insistant. J’allai ouvrir, et je vis entrer le chat gris de la vieille propriétaire. Il avait l’air souffrant, son poil était mouillé et défait. Je le vis tourner quelques moments autour de la chambre, flairer partout, comme s’il cherchait quelque chose ; il me regarda finalement en miaulant. Je n’aime pas les chats ; mais je compris le drame qui se passait dans cette pauvre âme de bête et je l’invitai à prendre place sur le sofa ; je l’aidai moi-même à s’étendre le plus commodément possible. Ensuite, je me rassis à ma table pour travailler. Quelques instants après, j’entendis derrière moi, du côté de la porte, le bruit léger, que je connaissais bien, d’un torchon battant les meubles. Mes cheveux se dressèrent d’horreur. Je ne me sentis pas la force de me retourner. Les coups de torchon se succédaient et je les entendais avancer dans la direction habituelle, du côté de l’armoire, puis du lit, en longeant la bibliothèque, enfin plus près de moi, plus près, et j’éprouvai un tremblement de sueur froide : quelqu’un posait la main sur ma tête et la passait lentement dans mes cheveux…

 

HEL2

 

Je me levai brusquement. Dans la chambre, il n’y avait personne, si ce n’est le chat dressé sur le sofa, et qui regardait, avec des yeux fous et épouvantés, en faisant le gros dos, le coin opposé de la chambre. J’empoignai fébrilement mon paletot et mon chapeau, me précipitai vers la rue et courus longtemps dans le brouillard, entre les silhouettes grises, les lumières qui ne bougeaient pas, et celles qui accouraient, entre les bruits étouffés, les ombres monumentales et les odeurs immobiles. Enfin, je ne sais comment, je me trouvai soudain dans un café. Je m’assis, éreinté ; un consommateur, tout près de moi, m’apprit que nous étions au cabaret du Simplicissimus. À travers un brouillard de fumée, on pouvait voir une danseuse dressée sur une table. Une femme chantait, quelqu’un déclamait. Et tout cela semblait se mouvoir à la fois derrière le moutonnement paresseux du public. Une seule chose ne bougeait pas : c’était la figure grasse et impassible de la propriétaire de l’endroit, assise devant sa caisse, le visage tué par un terrible maquillage. Je me sentis bientôt suffoquer dans la fumée du tabac et je ne sortis de l’établissement que pour me noyer dans un autre brouillard. Je finis par m’échouer quelque part dans un café de nuit d’un aspect très bizarre, peuplé de longues tables obscures et de personnages absolument fantastiques que je supposai être des artistes, des ouvriers d’usines, des voleurs et autres maroufles de mine suspecte.
 

*

 

Au petit matin, je retournai chez moi pour chercher mes bagages et régler ma note avec le vieux propriétaire. La dernière vision que j’emportai de ma chambre fut celle du chat gris, que je trouvai mort sur le sofa.

Parvenu à la gare, je pris un billet direct pour Venise. J’arrivais à temps ; justement, le train devait partir bientôt. Je montai dans un wagon de première classe et goûtai, pour la première fois depuis la veille, un bienfaisant repos. Cependant, j’avais toujours la tête pleine des incohérentes images de cette nuit infernale. Par la portière ouverte, on sentait l’air humide et brumeux. Un voyageur d’aspect insignifiant vint s’asseoir en face de moi ; je le regardai un moment avec des yeux indifférents. Le train se mit en marche et, après quelques minutes, je remarquai, avec un véritable soulagement, que nous quittions définitivement la région du brouillard. Comme mes yeux s’étaient fixés plus attentivement sur l’homme qui me faisait vis-à-vis, il me sembla, tout à coup, qu’il me regardait avec un sourire moqueur et familier ; puis, il fit un geste vers moi comme pour me saluer, et je crus entendre qu’il prononçait très bas :

« Oui, oui, à présent, je suis commerçant… »

Je compris que je commençais à devenir fou. Je fermai les yeux. Dans l’obscurité intérieure, – était-ce un rêve, une hallucination ? – j’aperçus le même homme précipité par le train dans une ville où la mort le prenait brusquement à sa femme et à ses enfants…
 

*

 

Ne pouvant supporter plus longtemps cette vision, je me levai et marchai par le couloir jusqu’à la plate-forme ; encore tremblant d’émotion, je respirai à pleins poumons l’air frais des montagnes. À la station suivante, je vis mon voisin de compartiment passer près de moi ; il me fit de nouveau un léger signe de sympathie avec la tête et descendit du train.

Je repris ma place dans le compartiment. J’étais seul. J’appuyai mon front brûlant dans mes mains. Il ne me restait plus qu’une seule pensée, qu’un seul désir :

 « Au soleil ! Au soleil ! Au soleil ! »

 

_____

 

(Franz Hellens, dessins d’André Galland, in Les Annales politiques et littéraires, n° 2176, 8 mars 1925)