Fondé sous la direction de Louis Figuier, La Science illustrée est un hebdomadaire qui se définit comme un « organe de vulgarisation » ; mais c’est surtout sa rubrique « romans scientifiques » qui retiendra l’attention des amateurs de littérature. Entre 1887 et 1903, le journal publia en effet un grand nombre de nouvelles et de romans, textes d’anticipation ou aventures scientifiques, abondamment illustrés.

Parmi les classiques du genre, on pourra relever par exemple Maître Zacharius de Jules Verne, 10000 ans dans un bloc de glace de Louis Boussenard, La Vie électrique et Le XXème Siècle d’Albert Robida, La Fin du monde de Camille Flammarion, ou encore le merveilleux Ignis du comte Didier de Chousy. On pourrait y ajouter une foule d’autres auteurs, parmi lesquels H.-G. Wells, Albert Bleunard, Rudyard Kipling ou Camille Debans, pour n’en citer que quelques-uns.

Le curieux récit qui nous intéresse ici, intitulé Voyage d’un habitant de Vénus par Aleriel, est paru en cinq livraisons dans La Science illustrée, du 30 mars 1889 [n° 70, tome III, 1er semestre] au 24 avril 1889 [n° 74]. Ce récit d’exploration du système solaire se présente sous la forme d’une correspondance dont le narrateur est un Vénusien ailé nommé Aleriel. Autre énigme propre à éveiller notre intérêt : le texte présente la particularité d’être inachevé, malgré ma mention « À suivre » figurant à la fin du dernier épisode.
 

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Or, le personnage d’Aleriel ne nous était pas inconnu ; c’est le héros d’une série de voyages interplanétaires dans le système solaire, dont l’auteur est Wladislaw Somerville Lach-Szyrma (1841-1915), un prêtre anglican d’origine polonaise, vice-président de la British Archeological Society.

Le premier volume A Voice from Another World [Une Voix d’un autre monde] parut en 1874, avant d’être repris en 1883 dans une édition augmentée sous le titre Aleriel, or A Voyage to Other Worlds [Aleriel, ou un Voyage dans d’autres mondes]. En 1892, une second volume, Under Other Conditions, a Tale, continue la série des aventures d’Ariel sur terre.
 
 
ALERIEL PAGE DE TITRE
 

Il semblait dès lors fort probable que les épisodes parus dans La Science illustrée soient une traduction de Lach-Szyrma ; cependant, après vérification, ils ne paraissaient correspondre à aucun extrait de ces deux volumes. Comme l’indiquait clairement un passage de l’introduction (1), ils constituaient pourtant bien une suite aux voyages d’Aleriel. Ce fut alors – ô miracle ! – que Saint-Bleiler (2) entendit notre prière…
 

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Car entre-temps, à en croire Science-fiction: The Early Years, neuf épisodes supplémentaires étaient parus anonymement dans le Cassell’s Family Magazine, entre 1887 et 1893, sous le titre Letters From the Planets [Lettres des planètes]. Ces récits, qui forment la suite d’Aleriel, ont d’ailleurs été repris en 1972 dans l’excellente anthologie de George Locke, Worlds Apart. Voici le détail de leur parution :
 
1. Letters from the Planets. By our Roving Commissioner. (janvier 1887)
2. Letters from the Planets. Letter the Second. (avril 1887)
3. Letters from the Planets. From Our Roving Correspondant. (août 1887)
4. Letters from the Planets. From Our Roving Correspondant. (suite, octobre 1887)
5. The Portals of the King of Day. A Journey to the Regions of the Sun. (janvier 1888)
6. Our Second Voyage to Mars. From Our Roving Correspondant. (février 1889)
7. Letters from the Planets. Canal Life on Mars. (avril 1890)
8. A Trip to Jupiter’s Moonlet. (décembre 1891)
9. Corresponding with the Planets. (juin 1893)
 

Le mystère vénusien était donc enfin résolu ; la traduction française reprend, en cinq livraisons, les six premiers épisodes du Cassell’s. Malgré la mention « À suivre » figurant à la fin de la dernière livraison, les trois derniers épisodes ne furent jamais traduits, l’hebdomadaire ayant manifestement renoncé à en poursuivre la publication devant l’irrégularité grandissante de la parution.

Les livraisons de La Science illustrée reprennent les gravures originales anglaises, qui sont l’œuvre de plusieurs illustrateurs de talent, parmi lesquels on peut relever les noms de Lawson Wood, Paul Hardy et Fred Jane. Nous en devons la reproduction à notre ami Fabrice Mundzik, grand spécialiste de J.-H. Rosny devant l’Éternel. Grâce lui soit rendue !
 

MONSIEUR N

 

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(1) « Mes pensées, je ne sais comment, se reportèrent vers l’étrange compagnon que j’avais rencontré jadis sur cette même lande. C’était un habitant d’un autre monde, et il m’avait raconté de merveilleuses choses, que je me rappelais comme un rêve.
Où était-il ? Se souvenait-il de moi ? »
 

(2) Richard Bleiler, Science-fiction, the Early Years: A Full Description of More Than 3,000 Science-fiction Stories from Earliest Times to the Appearance of the Genre Magazines in 1930. La Bible des amateurs d’anticipation ancienne.
 

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Cité flottante de Golonor, sur les canaux de Mars,
illustrant la septième livraison du Cassell’s Family Magazine (avril 1890)

 
 

VOYAGES FANTASTIQUES

 

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LES VOYAGES D’UN HABITANT DE VÉNUS

 

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I. – UNE ÉTRANGE BOÎTE AUX LETTRES

 
 

Par une gaie matinée de mai, je m’acheminais vers Penmor pour y visiter quelques ruines mégalithiques, récemment découvertes. La rosée couvrait la bruyère et les genêts dorés resplendissaient sous les rayons du soleil.

Je venais de dépasser la dernière maison de la ville. Comme je m’enfonçais dans la plaine sauvage et désolée, mes pensées, je ne sais comment, se reportèrent vers l’étrange compagnon que j’avais rencontré jadis sur cette même lande. C’était un habitant d’un autre monde, et il m’avait raconté de merveilleuses choses, que je me rappelais comme un rêve.

Où était-il ? Se souvenait-il de moi ? Étais-je en proie à de fantastiques imaginations? Non, certes ; car j’avais là, dans ma poche, une lettre que j’avais trouvée sur la Jungfrau, en 1883, et qui prouvait, à n’en pas douter, que la Terre avait reçu la visite de trois êtres d’une autre planète, sœur de la nôtre. D’autres, d’ailleurs, les avaient vus comme moi ; ce n’étaient pas des esprits, mais des corps matériels presque humains. Arrivé au cromlech, mes pensées prirent un autre cours et, comme la journée s’annonçait belle, je poussai mon excursion jusqu’aux Neuf-Vierges, cercle druidique qui se dresse sur une éminence dont la destination est encore pour les archéologues un objet de vives discussions.

Le bloc de granit poli, situé le plus à l’est, me frappa par son aspect. Il était fendu en deux et en partie pulvérisé, comme s’il eût subi le choc d’un immense boulet de canon, ou l’explosion d’une cartouche de dynamite.

« Quel siècle barbare ! m’écriai-je. Ces blocs de granit eux-mêmes ne sont plus en sûreté. Quelque mineur ignorant est venu faire ici des siennes. »

Cependant, un examen plus attentif me porta à croire que le bloc avait été brisé, non par explosion, mais par le choc d’un projectile.

Poussant plus loin mes investigations, j’aperçus à quelques mètres l’ouverture d’une cavité, large d’une dizaine de centimètres, et qui semblait creusée dans le granit. J’introduisis ma canne, mais je ne pus trouver le fond. Je regardai : tout était sombre. Peut-être, en somme, y avait-il quelque relation entre ce trou et la roche broyée ? Ce même projectile, qui avait brisé la roche, ne s’était-il pas ensuite logé dans le sol ? La nuit tombante m’empêcha d’éclaircir mes doutes…

Après dîner, je descendis au village, chez Thomas Tremeer, un mineur intelligent, dans l’intention de lui demander aide.

« Savez-vous, lui dis-je, que la pierre orientale des Neuf-Vierges est brisée ?

– Que dites-vous, monsieur ! C’est du bien mauvais ouvrage qu’on a fait là ; mais aujourd’hui, avec leur dynamite, ils ne respectent plus rien.

– Le dégât ne me semble pas résulter d’une explosion, mais du choc d’un projectile. Et si vous le voulez, Tom, nous irons demain matin nous en rendre compte par nous-mêmes ; prenez seulement un pic, une sonde et deux cartouches de dynamite. »

Le lendemain, dès l’aube, Tom vint me prendre et nous nous acheminâmes vers Penmor, devisant des choses du village. Mais à mesure que j’approchais, je devenais anxieux, et je laissai tomber la conversation.

Au bout de quelques instants, nous avions atteint le but de notre promenade. Tom examina la pierre en connaisseur et, de suite, affirma qu’elle n’avait point été brisée par de la dynamite, mais par le choc d’un projectile.

Il se mit en demeure d’agrandir la cavité que j’avais découverte, de façon à en trouver le fond. Ce n’était pas une petite besogne. Le roc était dur ; il résistait au pic, Tom dut employer ses cartouches. À la longue, pourtant, il réussit à perforer un trou de 3 mètres de profondeur, dans lequel il introduisit sa sonde. Il ramena bientôt une petite boîte conique en acier, sur laquelle se voyait une adresse.

« Votre nom, monsieur, s’écria Tom. Voilà qui est bien étrange ! »

Mon nom, en effet, se lisait en toutes lettres. Je pensai à mon mystérieux correspondant et je racontai au mineur ma rencontre avec Aleriel. Il me regarda stupéfait, hochant plusieurs fois la tête. Évidemment il me crut fou, et le respect seul l’empêcha de me le dire. Cependant, je pris la boîte, la tournant et la retournant dans tous les sens. À la base du cône, j’aperçus une sorte de cachet en plomb, que je défonçai, et dans l’intérieur je trouvai un cône en cristal d’environ 6 centimètres de diamètre. À travers le cristal, je vis deux lettres pliées. J’emportai chez moi cette précieuse trouvaille.

Là, je l’examinai à mon aise ; c’était un beau bloc de cristal. Les lettres avaient dû y être plongées pendant qu’il était encore malléable. Et comme il était impossible de les retirer sans briser le bloc, je me résignai, armé d’une barre de fer, à le mettre en miettes.

Les lettres tombèrent à mes pieds. Chacune d’elles portait mon adresse, et, dans un coin, le mot Aleriel. J’ouvris la première, et je constatai qu’Aleriel, mon mystérieux correspondant de la Jungfrau, me racontait la curieuse histoire d’une ancienne cité lunaire, qu’il avait visitée avec quelques compagnons.
 

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LETTRE PREMIÈRE

 

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UNE CITÉ RUINÉE DANS LA LUNE

 

Cône central du mont Aristarchus.

 
 

Comme nous approchions de votre satellite, la Lune, nous choisîmes le mont Arzachel, dans la grande chaîne des cratères, pour y opérer notre descente. Un spectacle de désolation grandiose et imposante s’offrit à nos yeux et frappa mes compagnons par sa calme majesté. Il faisait nuit. Les étoiles parsemaient le ciel sombre de points brillants. La Terre marchait comme un globe majestueux, éclairant de sa pâle lumière les précipices, les rochers et les pics du mont Arzachel. Soudain, le Soleil se leva radieux au-dessus d’un des pics de Ptolémée ; puis, peu à peu, tout s’éclaira ; et au froid de la nuit succéda une chaleur accablante. Il faisait jour.

Nous venions de descendre de notre voiture aérienne sur les pentes abruptes d’Arzachel, lorsque un bloc de pierre parfaitement équarri attira mon attention.

« Est-ce là, demandai-je, un produit de la nature ? On dirait plutôt quelque travail humain. »

Ézariel l’examina, et dit : « Peut-être (et nos sages le supposent), ce monde inanimé a-t-il été autrefois la demeure d’esprits intelligents et immortels, enfermés dans une enveloppe matérielle. Est-ce seulement un monde mort, ruiné, détruit ? Ces vastes et terribles chaînes de montagnes ne sont-elles que les témoins des terribles convulsions qui ont détruit la vie ? »

Nous nous mîmes à chercher s’il ne restait point quelque être vivant, ou tout au moins des vestiges de l’intelligence des peuples qui avaient habité cette planète, mais c’est en vain qu’Arzachel fut pendant trois jours terrestres l’objet d’investigations minutieuses. Il était terrifiant de marcher sur un monde qui n’avait jamais peut-être connu la vie, ou qui du moins s’était éteint après l’avoir connu.

Ne trouvant rien sur Arzachel, nous gagnons Ptolémée : là encore, rien, absolument rien. Nous atteignons le golfe des Marées et le grand cirque de Copernic. Là, auprès du cône central de Copernic, je remarque une roche massive qui semble travaillée et en quelque sorte polie. Je m’en approche ; je reconnais l’ouverture d’une caverne. J’entre, et, suivi de mes compagnons, portant des lumières, je m’enfonce dans ses profondeurs. Le long des parois étaient tracées des figures bizarres et curieuses, évidemment ciselées : c’étaient d’étranges hiéroglyphes gravés dans la pierre. Comment décrire ces cavernes lunaires et leurs sculptures ? Elle avaient probablement été sauvées de la grande catastrophe, et représentaient sans doute des paysages de la surface lunaire, alors que les terres et les mers existaient encore et que des êtres vivants s’y agitaient. C’étaient les indices d’une civilisation certainement inférieure à la vôtre. Sur la Terre, je ne vois guère que les cités ruinées du Yucatan ou les vestiges des Péruviens qui puissent vous donner une idée de ces œuvres.

Après avoir photographié ces étranges dessins, nous sortons de la caverne. Nous devions trouver, nous semblait-il, tout autour, des traces de roches empilées, restes des murailles des vieilles citées lunaires.

Peut-être dans les âges à venir, les habitants des autres planètes viendront-ils errer sur la Terre, examiner les ruines de Paris ou de Londres, les débris de la civilisation humaine, et rechercheront-ils quels êtres ont pu vivre sur la Terre et ce qu’elle pouvait être alors qu’elle portait des êtres vivants.

Ils étaient là, les murs massifs de la cité de Copernic, brisés et éparpillés par un cataclysme, mais indiquant que ces régions sauvages avaient autrefois connu la vie.

Nous gravissons Aristarchus et ses pics blancs, étincelant à la lumière du Soleil. Là encore, nous cherchons ; et, dans une gorge, sur le flanc d’un rocher, je découvre les restes d’une autre cité, mieux conservée que la précédente : longs murs de pierre blanche, terrasses brisées en maints endroits, débris de tours, rues vaguement indiquées au milieu des ruines, places, édifices cyclopéens. À travers de tous ces débris, des pierres taillées et sculptées, ornements des Sélénites.

Qu’étaient les Sélénites ? Quelle était leur structure ? Ressemblaient-ils aux hommes ? Je ne pus trouver de réponse à ces questions. Les ombres s’abattirent soudain sur nous, les pics blancs devinrent noirs, la Terre étincela au fond du ciel, et un froid intense enveloppa toutes choses. La nuit lunaire commençait. Adieu !
 

ALERIEL.

 

La seconde lettre d’Aleriel n’était pas moins curieuse, comme on va le voir.
 
 

SECONDE LETTRE

 

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DANS LES RÉGIONS ANTARCTIQUES DE MARS

 

Mont Aristarchus sur la Lune.

 
 

Mon cher ami,
 

Je vais vous raconter une des choses les plus curieuses et les plus intéressantes que j’aie vues sur Mars ; cela vous montrera les immenses ressources que la science met à la disposition de l’homme. Vos régions arctiques sont désertes, abandonnées aux ours et aux phoques ; la domination de l’homme ne s’y étend pas encore. Vous ignorez presque complètement vos régions antarctiques, et vous connaissez certainement mieux celles de Mars que vous voyez dans vos télescopes avec leurs mers et leurs terres, tandis que personne ne peut dire si les régions antarctiques de la Terre sont couvertes par la mer ou par un continent.

Quand j’arrivai aux montagnes Michell, dans la zone antarctique de Mars, je fus frappé de la désolation de ces immenses espaces glacés. Après avoir dépassé une centaine de pics neigeux, présentant tous le même aspect sauvage, j’aperçus tout à coup au milieu d’une immense plaine de neige un point rougeâtre qui semblait couvert d’une certaine végétation. J’approchai avec curiosité de cette oasis, rencontrée au milieu d’un désert de glace. À mesure que j’avançais, l’air devenait moins froid, ou plutôt il m’arrivait des bouffées d’air chaud. Elles semblaient venir de ce point rougeâtre, qui maintenant m’apparaissait comme un immense cratère de volcan, assez semblable aux volcans terrestres ou aux cirques de montagnes éteintes de la Lune. Je croyais assister à la manifestation d’une action volcanique. Pourtant, je ne remarquai ni éruption, ni geyser, ni lave.

La nuit vint. La Lune de Mars, Phoibos, était à peine visible à l’horizon. Tout était sombre, sauf les étoiles au-dessus de nos têtes. Par une ouverture de la montagne, au centre de l’oasis chaude, filtrait un rayon lumineux, non pas une lumière rougeâtre de lave incandescente, mais une lumière blanche et fixe comme celle de l’électricité ; elle paraissait sortir du sol. J’approchai, et je distinguai une immense ouverture béante donnant accès dans un tunnel qui s’enfonçait dans les profondeurs de Mars suivant une pente assez douce ; tout autour fourmillaient des « Martiens » affairés.

La difficulté était d’entrer sans être vu, mais je remarquai que seules les parties basses de la caverne étaient éclairées, et que les rochers suspendus à une grande hauteur étaient dans une obscurité relative ; je résolus de tenter l’aventure.

Je volai donc dans l’ombre droit sur le tunnel, et j’entrai… L’air devenait de plus en plus chaud à mesure que j’avançais. Je volai ainsi pendant plusieurs kilomètres, le tunnel s’enfonçait toujours de plus en plus profondément. Les foyers électriques devenaient de plus en plus nombreux et, à leur clarté, je vis les véhicules des « Martiens » descendre en grand nombre dans le tunnel et s’enfoncer dans l’intérieur de la planète ; ce tunnel était en effet l’entrée d’une mine colossale.
 
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J’arrivai bientôt dans une immense caverne de 1000 mètres de haut et dont je ne pouvais apercevoir les limites ; d’après le chemin parcouru dans le tunnel, je pense que cette caverne se trouve juste sous la mer Arctique. Devant moi s’étendait un très vaste lac d’eau chaude à moitié bouillante, au milieu de laquelle coulait un flot de lave incandescente, ou plutôt de ce roc liquide qui, sur Mars, représente la lave terrestre. À travers ce lac s’étendait une immense chaussée sur laquelle se voyaient les véhicules martiens au repos. Je volai sur le lac et j’aperçus çà et là des bateaux électriques sillonnant ses eaux noires et bouillonnantes ; de place en place, des espèces de phares éclairaient la scène de leurs feux électriques. Je suivis la ligne de la chaussée et j’arrivai finalement au rivage sur lequel s’élevait une ville resplendissante de lumière.

Il y avait là une foule de factoreries, de machines, de fonderies, de hauts fourneaux, empruntant leur chaleur aux courants de lave issus des profondeurs de la planète. L’air, au lieu d’être froid, comme à la surface, était tiède. Les usines travaillaient, et l’on pouvait voir les Martiens circuler dans la ville. C’était une admirable scène d’activité.

Ce qui se passait dans cette planète ne représentait-il pas ce qu’il adviendrait dans l’avenir dans les régions arctiques de la Terre ? Elles sont aujourd’hui froides et gelées, l’homme n’y a point pénétré ; mais, si leur surface est dure et glacée, il ne s’ensuit pas que leurs profondeurs le soient aussi. Nay, Hécla et tous les geysers de l’Islande sont là pour nous démontrer l’existence d’un feu dont la chaleur est capable de fondre tous les métaux de Birmingham.

Sur la Terre, vous laissez ces régions arctiques désertes et stériles, parce que vous ne voyez que la surface froide et glacée ; les Martiens sont plus sages. Leurs régions arctiques sont plus froides que celles de la Terre, mais ils ont trouvé la chaleur dans les entrailles de la planète. À quelques kilomètres sous la Sibérie ou le Labrador sont des régions chaudes où l’homme peut facilement habiter. À 50° de latitude nord, sur la Terre, des mineurs m’ont affirmé que, pendant les hivers les plus rigoureux, alors que le sol est gelé et couvert de neige, ils étaient obligés pour travailler d’ôter leurs vêtements, tant la chaleur était forte. Pourquoi ne pas utiliser cette chaleur souterraine ? Pourquoi craindre l’épuisement de vos mines de houille ? La chaleur de la Terre, seule, dépasse de beaucoup celle que pourraient fournir toutes vos mines réunies. Mais vous n’essayez pas de l’utiliser, pas plus que cette force immense développée chaque jour par les marées de vos océans.

Dans ces mêmes régions, non loin des montagnes Michell, dans la contrée accidentée de la terre de Cassini, j’ai vu maints autres spectacles non moins étonnants, qui sont comme l’expression de l’empire immense exercé par les Martiens sur la nature, empire que l’homme acquerra certainement dans l’avenir, grâce au progrès scientifique. En approchant de la terre de Cassini, dans les régions plus tempérées de Mars, je remarquai d’immenses statues, quelquefois hautes d’une centaine de mètres. Frappé d’étonnement, je les examinai avec attention ; c’étaient des collines naturelles sculptées et travaillées. Ici elles représentaient une gigantesque figure, dont la tête était ceinte d’une couronne à l’intérieur de laquelle s’élevait une petite ville ; une autre était un arbre et sur chaque feuille les Martiens avaient construit une maison ; deux pics d’une des collines avaient été sculptés en forme de mains et dans chacune d’elles était une maison. Les anciens habitants des bords de l’Ohio avaient déjà eu cette idée, rendant propre à leur usage les objets que la nature leur offrait. Si les anciens Américains avaient conquis la Terre, nul doute que leur idée ne se fût répandue et vos plaines présenteraient aujourd’hui l’aspect de la terre de Cassini, mais les vainqueurs sont les Européens et l’idée américaine n’a pas eu de suite.

Je vis aussi une foule de travaux admirables, d’immenses canaux, des routes. Les côtés, arrondies, avaient été débarrassées de leurs promontoires par les explosifs.
 

ALERIEL.

 
(à suivre.)
 
 

II. – LES HIÉROGLYPHES

 
 

Je lus et relus ces étranges lettres. N’entendrai-je jamais plus parler de ce visiteur ? Comment pourrait-il me faire parvenir ses lettres de Vénus, sa planète, si éloignée de nous ? Il est vrai qu’il avait bien pu me les envoyer de la Lune. Il disposera peut-être de forces assez grandes pour me les faire parvenir de Vénus. Ma pensée ne pouvait se détacher de lui, des contrées qu’il m’avait fait entrevoir et que jamais pied humain n’a foulées. Je retournai sur la lande où j’avais découvert son étrange boîte aux lettres, j’examinai les rochers, les débris, les mottes de gazon, dans l’espoir de découvrir un nouvel envoi. Les mois passèrent, je cessai mes visites toujours stériles et je perdis tout espoir.

J’habitais toujours le même petit village séparé du monde entier dont je n’avais de nouvelles que par les journaux de Plymouth, et absorbé par mes études. Soudain j’en fus détourné ; je reçus des nouvelles des espaces célestes. Un matin, mon domestique m’apporta une lettre portant l’estampille de Perth (Australie occidentale).

La lettre n’étant pas affranchie, il m’en fallut payer le port, mais cette écriture étrange, gracieuse imitation de nos caractères latins, dénotait une personne qui, ne sachant comment écrire, imitait les caractères d’imprimerie;  j’en fus frappé et pensai à Aleriel.

Je revins à mon bureau et rompis le cachet en tremblant. Au lieu de lettre que j’y comptais trouver, l’enveloppe renfermait un fin tissu couvert de caractères étranges. Un peu initié par Aleriel au langage céleste, j’essayai de les déchiffrer ; ils étaient imprimés sur un morceau de fin tissu dont la nature m’était absolument inconnue.

Tout d’abord, en haut, se trouvait un symbole, extraordinaire assemblage de différents signes. Je le regardai attentivement, sans y pouvoir rien comprendre. C’était évidemment une combinaison de divers signes ; peut-être un nom, celui de l’expéditeur.

À côté, une petite carte d’Australie, très soigneusement faite, était marquée d’une croix rouge en un point situé à l’ouest, près de Perth. C’était probablement l’endroit d’où la lettre m’avait été expédiée. Une autre croix rouge était faite sur une carte de Cornouailles, au voisinage de mon habitation. Entre ces deux cartes était tracée une ligne rouge, épaisse et profonde, terminée du côté du pays de Cornouailles par un gros point. Qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Était-ce pour indiquer que l’envoi devait aller d’Australie en Cornouailles ? Était-ce l’envoyeur lui-même qui venait en Angleterre ?
 
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Au-dessous une série de petits hiéroglyphes était encadrée par une double ligne. Était-ce simplement un symbole de la lettre ou un alphabet ?

Je lus et relus, du mieux que je pus, ces signes. Je les examinai par transparence avec mon microscope, sans y rien découvrir de plus. Je constatai seulement que le tissu était d’une grande délicatesse et formé par les libres d’une plante qui nous est absolument inconnue.

À la fin, l’idée me vint de visiter l’enveloppe. Je l’ouvris et dans un coin, roulé soigneusement, je découvris un petit paquet d’un tissu semblable à notre papier. Je le développai avec soin sans pouvoir éviter quelques déchirures, tant le tissu était délicat. C’était un manuscrit imitant grossièrement l’écriture d’Aleriel, comme si chaque lettre avait été copiée servilement et stupidement. En dépit des déchirures, je parvins à déchiffrer l’envoi, qui n’était que la suite des lettres que j’avais déjà reçues.
 
 

TROISIÈME LETTRE

 

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LA REINE DE LA BEAUTÉ OU LA PLANÈTE DE L’AMOUR

 
 

Notre retour sur notre planète fut long et triste. Nous voguions au milieu des systèmes célestes, courant dans l’espace, éclairés par la lumière du Soleil, ici, au milieu de l’éther, beaucoup plus vive que sur la Terre. Le roi de la lumière épandait ses rayons dans ces espaces purs et sans nuages, les inondant de clarté et de chaleur. Nous nous en approchions de plus en plus, et de plus en plus il étincelait.

À la longue, le disque brillant de notre monde resplendissant grossissait dans l’espace, plus grand maintenant que le Soleil lui-même ; il s’étendait comme un globe puissant et splendide. Les mers et les continents s’ouvraient à mes yeux avec leurs teintes douces ou brillantes de bleu ou d’argent ; les surfaces glacées reflétaient sur leurs cristaux les rayons ardents du Soleil.

Nous approchions toujours. Bientôt les pics aux flancs dentelés furent en vue, les cirques de montagnes s’élevèrent à la surface, comme sur la Lune, mais les nuages et les brouillards donnaient au spectacle un aspect terrestre.

Nous descendions vers les régions alpines du continent antarctique ; nous descendions chez nous, dans le grand cirque des monts Simériens, au centre duquel s’étend un lac splendide ; c’est sur une colline formant île que s’élève Siméria, notre cité.

Notre approche fut immédiatement signalée. Nous voyions les tours et les clochers briller aux rayons du Soleil. Bientôt la ville grossit et nous aperçûmes les drapeaux et les bannières arborés pour nous souhaiter la bienvenue. Sur les eaux tranquilles du lac grondaient les détonations de la poudre qui, chez nous, n’est pas employée pour détruire la vie, comme sur la Terre, mais en signe de réjouissance. Les explosions se répercutaient sur les tours et, franchissant le lac, allaient réveiller les échos des monts qui forment le cirque de Siméria.

À la fin, nous atteignîmes le sommet d’une des tours où nous attachâmes notre voiture. Nous descendîmes alors dans le grand jardin de Siméria, où les principaux chefs étaient assemblés pour nous saluer à notre arrivée.

Nous touchions encore une fois, après un périlleux voyage, le sol de notre chère planète ; l’air retentissait de chants d’allégresse et d’actions de grâce. Les chefs décidèrent de réunir une grande assemblée, non seulement de Simériens, mais aussi de peuples voisins, à laquelle nous raconterions les principales phases de notre voyage. Le lieu choisi fut une gorge des montagnes simériennes où se tiennent ordinairement les assemblées. Un jour nous fut donné pour nous reposer et nous préparer et l’on convoqua immédiatement les peuples voisins. L’étincelle électrique annonça partout notre arrivée et, par milliers, les voitures aériennes transportèrent jusqu’à la cité les peuples voisins avides de nouvelles.
 
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Au jour dit, accompagnés par les princes de la nation, nous nous acheminâmes vers le rendez-vous. C’était un cirque magnifique englobé dans une gorge des montagnes simériennes. Environ quatre millions de nos compatriotes étaient rangés sur les rocs et les assises de la montagne, les bannières déployées. Nous nous plaçâmes, au centre, avec les princes, sur un pic d’où les téléphones devaient transmettre nos paroles à tous les auditeurs.

Le prince de Siméria se leva et, réclamant le silence par un signe, parla ainsi :

« Simériens et amis, – nos compatriotes sont revenus de leur périlleux voyage vers les espaces planétaires. Ils ont visité d’autres monde et admiré leurs merveilles. Écoutez-les ! ils vous parleront de la Terre, de son satellite la Lune, et de Mars. »

La multitude applaudit et fit silence.
 

ALERIEL.

 

Le manuscrit finissait ici. Ce n’était évidemment que la première page.

 
 

III. – LE MESSAGER

 
 

Une semaine s’écoula après la réception de cette lettre étrange. C’était pendant la nuit du samedi ; j’étais installé à écrire dans une salle d’étude, placée sous un pignon et choisie pour sa solitude et sa tranquillité. J’écrivais quand, tout à coup, je tressaillis ; un coup venait d’être frappé à mon volet. Je me levai et regardai la campagne, éclairée seulement par la lumière des étoiles ; je ne vis rien. Pensant m’être trompé, je revins m’asseoir et me remis au travail. De nouveau un coup, plus net cette fois, fut frappé au volet. Je me levai et regardai plus attentivement ; sur les arbres de l’avenue, près de la maison, je vis flotter une ombre qui semblait planer. Je pensai aussitôt à mon mystérieux messager, à celui qui m’avait envoyé le paquet précédent.

Pour m’en assurer, j’ouvris la fenêtre et attendis. Soudain, une forme enveloppée dans les plis d’un large manteau flottant passa devant mes yeux et entra dans la chambre. Je reconnus un être semblable à Aleriel, d’un autre monde, mais n’ayant rien de surnaturel.

Il se remuait en silence ; j’étais resté sans mot dire. Il s’arrêta et me fit un signe de la main, une salutation, sans doute. Il sortit alors de sa robe un rouleau marqué du sceau d’Aleriel, sa créance, évidemment.

« Soyez le bienvenu sur la Terre ! lui dis-je. Vous êtes le messager dont j’ai reçu la lettre ? »

Une voix douce et musicale paraissant venir de très loin, me répondit en anglais :

« C’est moi. Salut à la Terre ! Salut à ses habitants ! Salut à vous ! »

Il me tendit un paquet ; j’y trouvai deux lettres.
 
(à suivre.)
 
 

QUATRIÈME LETTRE

 

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LA VOITURE AÉRIENNE

 
 

Je n’ai pas besoin de vous répéter nos discours ; vous connaissez mes voyages par mes lettres précédentes. À tour de rôle, nous prîmes la parole, et l’assemblée connut nos aventures et les objets que nous avions apportés. Quand le grand congrès fut terminé, nous parcourûmes les différentes villes, communiquant aux savants ce qui pouvait les intéresser et leur faisant part des merveilles que nous avions rencontrées. Nous possédions maintenant le moyen de traverser les espaces célestes, et l’immense étendue de l’éther lui-même n’était plus un obstacle, nous pouvions passer d’un monde à l’autre avec facilité. Une réunion des premiers astronomes et ingénieurs fut tenue à la Cité des Étoiles dans le but de savoir dans quelle direction nous ferions notre nouvelle expédition. Uranus et Neptune étaient trop éloignés pour essayer d’y parvenir ; notre pouvoir n’était pas assez grand. Mais, à côté de nous, deux mondes s’ouvraient à nos investigations, Mercure et le Soleil, le royaume de la lumière. Nous décidâmes d’aller les visiter.

Jusqu’ici nous n’avions affronté que le froid et l’obscurité ; nous devions, cette fois, nous diriger sur un monde de lumière et de chaleur ; il nous fallait prendre de nouvelles précautions si nous ne voulions pas rester dans cette fournaise. De plus, la force d’attraction du Soleil étant de beaucoup supérieure à celle des autres mondes, nous allions être obligés de changer nos machines et d’en inventer de nouvelles pour résister à cette force immense.

Les ingénieurs se mirent à l’œuvre et trouvèrent une substance isolante, capable de résister aux plus hautes températures et préservant les objets placés à son intérieur. L’inventeur, enveloppé dans cette substance, avait pu rester pendant plusieurs heures au milieu d’une fournaise ardente sans en éprouver la moindre gêne. En même temps fut construite une nouvelle machine, qui devait nous permettre de résister à l’attraction du Soleil.

Notre nouveau véhicule avait la forme d’un fuseau pointu aux deux extrémités ; il fut enveloppé dans la nouvelle substance isolante. À l’intérieur était réservée la chambre de la machine, et une petite cabine d’acier pour les voyageurs. D’immenses hublots protégés par des lentilles épaisses éclairaient l’intérieur. Ainsi munis, nous étions prêts à affronter la chaleur ou le froid les plus intenses.
 
 

CINQUIÈME LETTRE

 

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MERCURE

 

  
Mont Karan, sur Mercure.

 
 

Encore une fois nous nous élancions dans l’espace, vers les royaumes de la lumière et de la chaleur. Notre première étape devait nous conduire sur Mercure. Nous nous éloignâmes avec rapidité de Vénus grâce à notre puissante machine. Mercure nous apparaissait comme un globe brillant auprès du Soleil ; il grandissait de plus en plus, car sa rotation autour de l’astre le conduisait vers le point sur lequel nous nous dirigions. Notre satellite n’est pas comme le vôtre privé d’atmosphère ; autour de lui s’étend une double enveloppe brillante.

Tous les mondes semblent posséder deux enveloppes à leur surface. Sur la Terre et sur Mars l’air forme l’enveloppe extérieure, l’enveloppe intérieure étant constituée par l’eau qui remplit les océans. Notre planète a son atmosphère et ses mers. Dans la Lune, nous avons un monde dont la surface est baignée directement par l’éther. Ici nous voyons un monde possédant une atmosphère extérieure violette, une autre intérieure très brillante.

Nous avancions toujours vers ce globe, dont nous ne voyions qu’un croissant éclairé par la lumière du Soleil. Dans la partie lumineuse apparaissaient d’immenses montagnes formant des cirques comme sur la Lune. Dans la partie sombre, on distinguait des provinces illuminées par les rayons de lumière électrique des grandes villes.
 
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À environ 800 kilomètres de sa surface, nous pénétrâmes dans l’atmosphère violette extérieure. Les Mercuriens ont trouvé leur planète trop petite et ils n’habitent pas seulement à sa surface, mais aussi dans son atmosphère. Nous apercevions leurs voitures fourmiller autour de nous, semblables aux moucherons qu’on voit voler en troupes pendant les belles soirées d’été. Cette planète ne possède évidemment qu’une force d’attraction très minime ; les Mercuriens s’en sont aperçus, et, n’ayant que peu d’efforts à faire pour flotter dans l’espace, ils en ont profité pour étendre leurs communications.

Nous volions toujours, et à la fin nous pénétrâmes dans l’atmosphère intérieure pour nous rapprocher encore de la planète. Nous effectuâmes notre descente sur un des pics d’où je vous écris. À la longue, nous arriverons à séjourner ainsi sur tous les mondes de notre système solaire, excepté peut-être sur Uranus qui est trop éloigné.
 
 

LA COURONNE DU SOLEIL

 
 

Notre séjour sur Mercure fut très court ; il nous sembla que ses habitants nous sont supérieurs par l’empire qu’ils possèdent sur les forces de la nature. Nous nous éloignâmes bientôt de ce petit monde admirable et merveilleux. Le but de notre voyage était d’aller admirer les merveilles incomparables des régions du Soleil. Aussi, après avoir photographié ce que nous pouvions voir, nous nous éloignâmes de la planète pour nous diriger vers l’astre du jour.

La scène devenait de plus en plus grandiose. Mercure s’affaiblissait dans l’ombre, ses chaînes de montagnes, dont les plus brillantes, illuminées par les rayons du Soleil, lançaient des éclairs, sa double atmosphère, l’entourant d’une auréole blanche et violette, s’évanouissaient dans le lointain ; bientôt ce ne fut plus qu’une sphère brillant dans l’ombre ; nous entrions dans la région de la lumière éternelle.
 
(à suivre.)
 
 

Nous étions déjà à une assez grande distance de Mercure qui nous apparaissait de la grosseur de votre satellite, la Lune, quand tout à coup nous nous trouvâmes au milieu des météores emportés par leur course autour du Soleil. Tous éclataient à notre contact et s’éparpillaient en étincelles brillantes. Ils semblaient formés de substances analogues à celles de la Terre ; c’était peut-être un monde en formation. Nous approchions toujours et, autour de nous, comme un essaim de moucherons lumineux, tourbillonnaient les météores, nous entourant d’un nuage qui nous dérobait le sentiment de l’immense vide dans lequel nous étions plongés.
 
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L’éclat du Soleil augmentait toujours à mesure que nous nous approchions. Derrière nous, dans l’immensité sombre, apparaissaient les planètes à l’exception de Mars, qui nous était caché par le Soleil lui-même. Nous nous sentions près du centre du système solaire, et chaque monde, Mercure, Vénus, la Terre, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, nous apparaissait dans sa vraie position au milieu de l’espace. Nous les examinions attentivement au télescope, mais l’observation devenait de plus en plus difficile à mesure que nous avancions dans les régions de la lumière éternelle. Enfin, la lumière et la chaleur devinrent si intenses que nous dûmes nous réfugier à l’intérieur de notre voiture, après avoir garni les hublots de leurs lentilles de cristal.

Le disque du Soleil croissait dans le ciel comme une immense plaine de lumière. Mais ce n’était pas, bien loin de là, une sphère calme et tranquille. Des forces colossales en activité à sa surface se manifestaient constamment. Des changements s’opéraient dans cette masse lumineuse, apparaissaient et disparaissaient au milieu des vapeurs métalliques incandescentes. Ce n’était pas un monde inerte, mais un corps en pleine activité. Toutes les forces de la nature semblaient travailler à une œuvre gigantesque. Lumière, chaleur, électricité, tout était en mouvement. Des taches sombres aussi grandes que l’empire russe, ou que l’espace compris par les colonies d’Angleterre, s’ouvraient soudain dans les profondeurs solaires, immenses abîmes sillonnés par des traits de feu et soudain bouchés par la lumière.

Tout autour de son disque apparaissait de temps à autre une immense couronne de nuages, revêtant les formes les plus variées. C’était comme une gigantesque éruption volcanique ; le Soleil vomissait des arches de feu, ressemblant aux portiques des cathédrales gothiques, aux stalactites des cavernes, mais formés de vapeurs métalliques incandescentes. Rien ne peut donner une idée de cette scène merveilleuse.

Nous avancions toujours vers le globe brillant, traversant toujours de nouveaux systèmes de météores qui gravitent autour du Soleil comme un essaim de moucherons. Nous vîmes tout à coup devant nous une une immense tache dans laquelle la Terre eut pu facilement être engloutie. Nous dirigeâmes notre course vers ce point, espérant ainsi approcher plus près du point central.

En cet endroit, les nuages de métaux incandescents étaient probablement séparés. Ils nous apparaissaient rouges, verts, bleus, jaunes, comme les feux d’une immense usine, illuminant tout de leurs rayons. Mes compagnons étaient stupéfiés comme moi. Ce monde était-il habité ? Évidemment non ; quel corps eût pu résister à une si haute température ? Les métaux eux-mêmes ne s’y rencontraient qu’à l’état gazeux. C’était plutôt un monde mort dans lequel toutes les forces de la nature, électricité, lumière, chaleur, mouvement, étaient en jeu et produisaient ces immenses changements auxquels nous assistions.

Nous avancions toujours vers la photosphère, mais notre voyage eut une fin soudaine. Comme nous approchions, il nous sembla voir un immense nuage s’avancer vers nous. De sa surface partaient des étincelles électriques ; il s’approchait rapidement de notre voiture. Tout à coup, à sa surface, apparurent des lettres de feu :

« Arrière, enfants de Vénus, retournez sur votre planète. Il ne vous est pas permis d’approcher davantage du royaume de la lumière. »

Au même instant, nous fumes lancés dans l’espace par une force supérieure. Nous nous soumîmes et reprîmes notre course vers Vénus.
 

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NOTRE RETOUR À LA MAISON

 
 

Nous nous lancions dans l’espace. Les brouillards métalliques de cuivre, de fer, de calcium, de magnésium, de baryum, de cobalt, de nickel, de sodium, de manganèse, brouillards incandescents colorés de toutes les couleurs, se fondent lentement ensemble pour former la lumière blanche. De ce splendide amas de nuages aux couleurs éclatantes, le Soleil se dégage lentement comme une sphère blanche et brillante au milieu du ciel.

Nous allions dans l’obscurité de l’espace. D’immenses taches nous apparaissaient comme de vastes régions, comme des territoires, pour ainsi dire, d’une large étendue, traversés de nuages brillants, non d’eau comme ceux de la Terre, mais de vapeurs métalliques de fer, de magnésium, de sodium et de bien d’autres métaux, à travers lesquels la sphère intérieure apparaissait comme une immense tache sombre. Les nuages roses se noyaient au milieu de l’étincelante lumière répandue par l’immense astre du jour.

Notre voiture aérienne s’éloignait à travers l’espace de cette vaste région de lumière, de force et de mouvement dont nous avions osé approcher. Nous traversions la couronne jusqu’où s’étend ce que vous appelez la lumière zodiacale. Nous volions au milieu de la région des météores qui passaient au-dessus de nous, au-dessous, à notre droite, à notre gauche, éclatant sur le passage de notre voiture, la couvrant de flammes. Nous traversions l’orbite de Mercure et nous nous approchions de Vénus.

La proue de notre voiture était tournée vers le grand plateau du pôle nord, où les montagnes glacées s’élèvent à d’immenses hauteurs et dont la neige peut être vue dans un télescope terrestre. Là, dans ces régions polaires, à des hauteurs de 15 à 30 kilomètres, des montagnes, auprès desquelles le mont Blanc n’est qu’une colline, élèvent leurs pics couronnés de neiges éternelles, que les chaleurs de l’été, beaucoup plus fortes que les vôtres, ne peuvent arriver à fondre.

Le glorieux éclat de ces immenses montagnes de glace, reflétant les rayons du Soleil, est extraordinaire. C’est en partie à ces régions glacées du pôle, aussi bien qu’à la ceinture de nuages blancs qui entourent notre monde, qu’est dû l’éclat de Vénus, beaucoup plus grand que celui de la Lune.
 
(à suivre.)
 
 

LE CONGRÈS

 
 

Nous débarquâmes à la cité du Pôle-Nord, construite dans une profonde vallée entourée de montagnes colossales, s’élevant jusqu’à 15 et 20 kilomètres, et qui la protègent des vents du nord. Comme le Soleil n’y brille presque jamais, la chaleur et la lumière sont artificielles. Il est arrivé pourtant, parfois, que le Soleil du nord s’y est fait voir, et des milliers de nos compatriotes sont accourus de tous les pays pour voir le phénomène et visiter la cité du Pôle-Nord, comme chaque année les touristes de la Terre vont voir le Soleil de minuit. Pour nous, nous sommes heureux de passer un été dans les régions arctiques, et de séjourner quelques jours au pôle lui-même. Peut-être un temps viendra-t-il où vous pourrez en faire autant sur la Terre, mais il semble éloigné, car votre empire sur les forces de la nature n’est pas encore assez grand. J’entends qu’il faut perfectionner l’art de voler dans les airs ou de l’aéronautique, car l’air est peut-être le seul chemin par lequel vous pourrez atteindre le pôle nord ou sud de la Terre.

Nous descendons entre le cercle des montagnes d’où tombe en cascade l’eau des glaciers fondus par la chaleur de l’été et nous équilibrons notre voiture sur les dômes brillants et les tours de la grande cité du Pôle-Nord ; puis, nous descendons lentement au milieu des applaudissements de la foule qui nous souhaite la bienvenue. Notre voiture était incrustée de métaux cristallisés tout autour comme une étrange efflorescence ; il y avait de petits cubes de cuivre, de fer, de magnésium, de cobalt. L’histoire de notre voyage au Soleil était écrite là ; ces métaux venaient des pluies métalliques que nous avions subies.
 
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Un congrès fut décidé auprès de la cité, dans un vaste amphithéâtre enclos dans la montagne. Là, devant les milliers de spectateurs accourus pour nous entendre, je racontai notre voyage et les merveilles dont nous avions été témoins.

Après ce récit, comme nous connaissions à peu près toutes les planètes de notre système, il fut décidé que dans notre prochain voyage nous étudierions plus à fond les planètes que nous avions déjà visitées, entre autres Mars. Cette fois-ci, nous devions être plus nombreux, la voiture devait être grande. Il fut décidé que, tournant autour de Mars, nous en photographierions les principales scènes et que nous descendrions dans un endroit désert pour en étudier la faune et la flore. Les ingénieurs nous construisirent une voiture pouvant contenir vingt personnes et pourvue de tous les instruments et de toutes les machines dont nous pouvions avoir besoin.
 
 

LES CANAUX DE MARS

 
 

Nous débarquâmes sur Mars la nuit, et nous restâmes deux jours sur un des pics les plus élevés. De là, nous pouvions apercevoir une partie de la terre de Copernic, la mer de Schiaparelli, au-delà desquelles la terre de Kepler brillait à l’horizon, rouge et sanglante. Le Soleil se leva sur le continent rouge, éclairant les forêts, séparées par les verts océans, qui, par leurs riches couleurs, donnaient un aspect riant à tout le pays. D’un côté, l’océan de De La Rue étendant sa nappe verte jusqu’à l’horizon, tantôt ridée de lignes d’écume blanche, tantôt calme et unie comme un miroir. De l’autre côté, la terre de Kepler et la terre de Copernic étendaient leurs plaines rougeâtres jusqu’à l’horizon coloré en vert par la mer de Terby. Le long des côtes, en lignes vertes, çà et là couraient les immenses canaux droits de Mars qui répandent l’eau sur les continents et qui s’étendent aux deux lacs de Schiaparelli et de Bessel.

On décida qu’après un repos de deux jours sur ce pic neigeux, inaccessible aux Martiens, la caravane partirait en expédition aérienne autour de Mars, et, planant dans son atmosphère, photographierait les scènes diverses de la planète. Ensuite, le reste de la caravane rapporterait les observations aux savants de notre monde. Ulnorion et moi devions rester sur Mars et y voyager, déguisés en Martiens, ce qui était assez difficile à cause de notre petite taille.

Nous gagnâmes la péninsule de Lagrange et de là, suivant les côtes du golfe de Pratt, nous passâmes dans le continent de Secchi. Là, le grand système des canaux attira notre attention ; ils semblaient artificiels, droits et longs, sans la moindre déviation, comme tirés au cordeau. Leurs lignes vertes sillonnaient la terre rouge, comme des portées de musique, mêlant l’eau à la terre. À leur surface voguaient les îlots des Martiens avec leurs maisons, leurs fabriques et leurs tours, sortes de cités flottantes. Sur leurs bords étaient construits de vastes édifices où nous pûmes voir marcher les immenses machines des Martiens. De là, nous nous rendîmes vers le lieu où habitait le Martien qui m’avait guidé lors de mon précédent voyage.

Je retrouvai sans difficulté sa maison, dont une des fenêtres était ouverte ; faisant signe à Ulnorion de me suivre, je volai dans l’intérieur. Mon vieil ami s’y trouvait et fut d’abord effrayé en voyant deux êtres d’un autre monde, mais je me fis reconnaître, et joyeux il me souhaita la bienvenue.

« Je reviens sur votre monde brillant, lui dis-je, pour l’étudier à nouveau. Puis-je compter sur votre aide pour m’en découvrir les secrets ou du moins ce que je n’en connais pas ?

– Soyez les bienvenus, je me mets entièrement à votre disposition. »

La première question qu’Ulnorion lui adressa touchait les étonnants canaux que nous venions de voir.

« Voudriez-vous m’expliquer, dit-il, ce que sont ces immenses canaux qui, comme des lignes droites, découpent vos continents ? Ils ne semblent pas naturels, car jamais nous n’avons vu la nature tracer des lignes aussi droites. Les lois de la nature différeraient-elles chez vous de celles des autres mondes ?

– Ce sont, dit le Martien, des travaux artificiels, entrepris pour utiliser nos fleuves et nos lacs. Depuis quelque temps, nous avons fait d’immenses progrès ; et, un jour, nous résolûmes, pour notre utilité, de déverser l’eau de nos lacs et de nos rivières dans d’immenses canaux. De cette façon, l’eau et les continents furent répartis d’une façon plus égale. Grâce à nos machines et à notre science des forces physiques, nous sommes capables de faire servir la nature à nos projets. Ces canaux ont une grande valeur. L’eau et la terre combinés nous donnent les aliments, et, sur l’eau, nous pouvons voyager avec confort et rapidité d’un bout à l’autre de notre planète. Depuis la fin de nos guerres, nous appliquons toutes nos ressources aux travaux de paix.

– Quels sont donc ces îlots flottants que nous avons vus sur les canaux ?

– Ce sont des cités flottantes. Au lieu de rester en place, il nous est plus commode de voyager. Nous vivons ainsi dans un été perpétuel, sans quitter nos maisons ; nous les transportons avec nos jardins, d’océan en océan, de continent en continent, et tirons les aliments à la fois de la terre et de l’eau.

– Sur la Terre, dis-je, on peut y comparer les grands bateaux à vapeur du Mississipi et, sur une plus petite échelle, les populations flottantes des canaux chinois.

– Sur la Terre et sur Vénus, reprit le Martien, il n’y a pas de disette d’eau. Mais ici notre population est énorme et notre provision d’eau n’est pas suffisante. Si nous nous reposions seulement sur la nature, l’intérieur de nos continents serait un désert. Aussi les avons-nous ouverts par des canaux et avons-nous répandu l’eau sur la terre de façon à rendre le sol productif. C’est ainsi que l’eau et la terre concourent à la production des aliments. Abandonnés à eux-mêmes, l’eau serait d’une part, les continents de l’autre, et la vie s’éteindrait de notre planète.

Les Martiens se nourrissent surtout de ce que vous appelleriez des plantes aquatiques. La végétation des continents est insuffisante à l’alimentation de la population, mais heureusement les algues et autres plantes maritimes de Mars sont beaucoup plus nourrissantes et agréables que celles de la Terre. Elles forment une provision inépuisable de nourriture avec les mollusques comestibles (comme vos huîtres et vos moules) qui remplissent les mers de Mars. Les grandes profondeurs des océans sont moins propices au développement de ces plantes et de ces animaux que les canaux beaucoup moins profonds. Autrefois, les Martiens s’en remettaient aux provisions de la mer pour leur nourriture ; mais, la population croissant, ils construisirent de petites mers peu profondes où s’élaboraient de nouvelles provisions de nourriture. »

Nous sortîmes de la maison et montâmes sur une petite colline pendant que le Soleil descendait sur l’horizon, éclairant de ses rayons obliques les plaines et les mers qui s’étendaient à nos pieds. Notre ami nous nommait tous les canaux et nous disait ce qu’ils faisaient communiquer.

Nous causâmes jusqu’au moment où les ombres du soir s’abattirent sur nous ; la Terre et Vénus scintillèrent sur le ciel sombre et les deux satellites de Mars, Deimos et Phoibos se montrèrent. Nous rentrâmes dans la maison hospitalière.
 

ALERIEL.

 
(à suivre.)
 
 

FIN

 
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