CROS8
 

À la suite d’un article imbécile lâché par un de ces hommes doubles, qui font métier « d’admirer les cathédrales en fusillant les évêques, » c’est-à-dire de condamner la cause après avoir exalté l’effet, je fus mêlé à une discussion littéraire qui roula sur les contradictions de l’esprit humain et il m’arriva, à l’appui de mes dires, de citer le nom de Charles Cros. Un gros homme apoplectique souffla : « Quoi ! Vous dites qu’il avait prévu la direction des ballons, la télégraphie sans fil, et la couleur des sons ? Quelle blague !…  »

Je répondis : « Croyez-moi, monsieur, je n’ignore pas combien il est difficile, à notre époque de faux internationalisme, où la médiocrité tient le haut du pavé, à cette époque boursicotière et dédaigneuse des noms impérissables, de mettre en valeur le génie de ceux des fils de France qui, méritants de tous les lauriers de la gloire, n’ont connu que le mal de vivre et la peine de mourir avant l’heure. »

Un ancien rédacteur du Décadent, qui s’obstine à vouloir être jeune, osa insinuer que le Coffret de Santal, ça ne comptait pas. Alors, pris d’une belle colère, je demandai la parole et je déclarai que je n’allais pas clamer le renom d’un mandarin de lettres, ajouter un coup d’encensoir à ceux des bénisseurs patentés, en faveur d’un homme très conséquent, comme dirait Mme Cardinal, mais qu’il me plaisait fort de placer en pleine lumière réparatrice la mémoire du Pic de la Mirandole moderne, de Charles Cros, en un mot.

« Qui n’a point, connu, déclarai-je, ce poète mathématicien dont l’esprit, la gaieté, l’entrain, le disputaient à la science, à la rêverie, à l’observation, a ignoré un des êtres les plus richement doués du XIXe siècle. Je n’exagère pas, messieurs. Avec son visage d’indien, ses cheveux crépus, sa fine moustache et son teint basané, Charles Cros était loin de ressembler aux contemplateurs d’étoiles qui prennent des poses inspirées et soupirent des misères d’âme qu’ils n’ont pas connues. Oh ! non, certes, pas byronien pour deux sous, le narbonnais au génie incontestable. Pas byronien, mais éminemment complexe et d’une caractéristique originale dans le paradoxe comme dans le bon sens aigu.

Songez qu’à quinze ans Charles était, intellectuellement parlant, un adolescent d’un savoir considérable. L’esprit meublé de sanscrit, d’hébreu, de grec, de latin, d’italien, il connaissait les sciences, et les hautes mathématiques lui étaient familières au point qu’il lui eût été facile d’en remontrer aux docteurs en Sorbonne confits de leur importance académique. Il avait de qui tenir d’ailleurs. Son grand-père paternel n’avait-il pas été sous le premier Empire un helléniste remarquable, un philosophe distingué, un polyglotte doublé d’un poète et dont le premier ouvrage, la Grammaire générale, fut couronné en 1800, par l’Institut ? Traducteur des Idylles de Théocrite, cet aïeul dont les vers rappelaient, par le détail de la facture, ceux d’André Chénier, avait tenu au Conservatoire, jusqu’en 1830, une chaire d’histoire et de littérature, créée spécialement à son intention par Louis XVIII.

Oui, vraiment, messieurs, insistai-je, Charles Cros comptait une belle ascendance. Son père, un parfait latiniste aussi, docteur en droit et homme d’enseignement, avait publié en 1836, sa Théorie de l’homme intellectuel et moral, théorie par laquelle il conciliait le Sensualisme de Condillac avec l’Idéalisme de Berkeley et le Panthéisme de Spinoza. Antoine Cros, le docteur bien connu, Henry Cros, l’éminent statuaire, et Charles Cros, le cher poète mort en 1888, furent nourris de la philosophie de leur père.

Alors que ses deux aînés étaient déjà engagés dans la voie qu’ils allaient suivre, Charles passa ses deux baccalauréats et prit ses inscriptions à la Faculté de médecine. Après un brillant examen de fin d’année, il se mit à fréquenter les hôpitaux. Mais son esprit n’entendait point se rompre à des obligations professionnelles. Les forces jaillissantes de ses nombreuses aptitudes l’entraînaient de droite à gauche, et, bien qu’il ignorât le poète qui sommeillait en lui, il devinait déjà l’inventeur qu’il serait bientôt. Un petit fait, en passant, qui a son importance. Une amie de la famille avait initié Charles de bonne heure à la musique par le piano ; vers 1860, il avait acquis un certain talent d’exécution et il excellait aux improvisations originales, empreintes des joyeusetés ou des chagrins du moment. Avec son frère Antoine, il eut l’idée de recueillir ses fugitives inspirations au moyen d’un appareil. Un brevet fut pris. Quelques centaines de francs furent dépensées en pure perte, mais le point de départ de plusieurs inventions merveilleuses était trouvé. »
 

*

 

Une jeune personne insinua que, malheureusement, Charles Cros appartenait à la légende.

« Vous croyez cela, dis-je, parce que, chez nous, on désapprend vite les vérités historiques. Sachez donc que dès 1867, c’est-à-dire vingt-quatre ans avant M. Lippmann, Charles Cros avait inventé la photographie des couleurs et démontré qu’il était le plus grand physicien du siècle. Il est impossible, à qui n’a pas de taies sur les yeux, de considérer les découvertes les plus miraculeuses, sans évoquer l’étrange personnalité de Charles Cros, qui connut et réalisa, entre autres choses stupéfiantes, la synthèse artificielle des pierres précieuses. Charles de Sivry, le musicien-chimiste, – encore un incompris celui-là ! – montrait volontiers de menus rubis d’une perfection rare qui lui venaient de son camarade et collaborateur.

Le monde académique semble avoir oublié que le même Charles Cros, dans sa Mécanique cérébrale, imagina, décrivit et précisa les conditions du « radiomètre » avec lequel William Crookes a jaugé le vide et mensuré l’impondérable, et que le « photophone » de Graham Bell, c’est lui seul qui fut capable de le décarcasser magistralement sous la Coupole.

Pour la gloire du merveilleux trouveur, il n’est pas inutile de rappeler sans cesse que le phonographe est bien de son invention. Il y a vingt-cinq ans, je vivais dans un milieu étroitement industriel, avec des échappées sur un entourage étroitement scientifique. Un soir, certain médecin, dont je tairai le nom par respect pour son fils, se gaussa fort du mémoire qui présentait le paléophone. J’osai insinuer qu’il n’y avait peut-être point là d’impossibilité matérielle, mais le « brave homme » me cloua la langue avec un bref : « Allons, petit, ne dis pas des bêtises ! » qui me le fit prendre en horreur. N’empêche que dix-huit mois plus tard, Edison faisait breveter, sous le nom de phonographe, l’instrument décrit par Cros, et que tout constructeur habile aurait pu fabriquer de toutes pièces, tant les détails du mémoire étaient précis !

Si Cros avait été doublé d’un homme d’affaires, s’il avait possédé la fièvre de monnayer sa pensée, de combien de chefs-d’oeuvre scientifiques n’eût-il pas doté notre pays ! Mais il était né poète…

– Ah ! oui, parlons-en ! interrompit un des séides de M. René Ghil. Un drôle de poète, l’auteur du Hareng saur !…

– Un poète extrêmement doué, affirmai-je.

– Non, écoutez, ne dites pas cela, minauda l’esthète. Je vous abandonne l’homme de science…

– C’est une statue que vous demandez ? siffla l’inutile et charmant bas-bleu qui fait les délices du Balai quotidien !…

– Précisément, mademoiselle.

– Alors, reprit l’Antinoüs de la rue des Écoles, entourez-le de tout l’attirail mystérieux qui convient à un alchimiste, mais je vous en conjure, épargnez-lui la lyre. Il n’en saurait que faire… »

Piqué au vif, je clamai :

« Taisez-vous. N’insultez pas au génie. Vous n’estimez pas Charles Cros parce qu’il ne sut jamais faire argent de sa science et des rythmes qui s’échappaient de son cerveau ; vous le méconnaissez parce qu’il fut fier, indépendant et peu soucieux de plaire aux sorbonifiques ; vous feignez d’ignorer ses vers si joliment harmonieux parce que vous jalousez intérieurement cette chanson d’amour qui coulait de son cœur avec la grâce des choses naturelles ; vous ne le saviez pas musicien, il le fut pourtant, délicieusement et sans effort, comme le rossignol. Pour goûter la saveur des vers renfermés dans l’impérissable Coffret de santal, pour en admirer les formes différentes et toutes originales, il faut s’échapper du cercle des pygmées que Tolstoï a si bien définis récemment dans une interview.

Il ne manqua à Charles Cros que ce qui fait la bassesse des marchands : l’amour du lucre. « Croyant, a dit Émile Gautier, quand il avait déchiffré quelque formidable énigme, avoir assez fait pour sa gloire, il se hâtait d’enfourcher un autre hippogriffe. C’est ainsi que, l’un après l’autre, les chefs-d’œuvre s’ensevelissaient, inconnus et stériles, au fond de ses tiroirs. Pendant ce temps-là, ses rivaux et ses plagiaires, bâtissaient des usines, fondaient des sociétés financières, et violaient la renommée. Ainsi va le monde !

Sans doute, il faut aboutir, il faut donner un corps au rêve. Mais comment aboutir, comment cristalliser le rêve, quand il faut lutter pour le pain et qu’on n’a pas un sou vaillant ? Si même l’on songe que toutes ces merveilles conçues a priori, par une sorte de double vue divinatoire, sont sorties d’expériences rudimentaires, hâtives, bâclées de bric et de broc, sans outillage, sans argent, dans des mansardes d’étudiants en dèche, on se sent pénétré d’une plus grande admiration encore pour ce voyant génial, auquel on ne saurait comparer peut-être dans l’histoire de l’esprit humain que Bernard Palissy, Léonard de Vinci et les grands hommes complets de la Renaissance. »
 

*

 

Et comme quelques sourires ironiques flottaient sur les bouches, j’ajoutai :

« La mémoire de Charles Cros est de celles qu’il est juste de défendre, à l’heure même où chacun bénéficie des inventions nouvelles sans penser qu’il les doit à un poète d’une génération peu éloignée encore et dont la mémoire devrait être consacrée publiquement depuis longtemps.

Je veux répéter que, pour ajouter à la gloire de notre patrie, des hommes de cette valeur sont trop rares. Pour la honte des écumeurs de la pensée souveraine et de l’art malheureux, il faut crier bien haut que la philanthropie contemporaine est menteuse.

Certes, construire des prisons confortables, s’occuper des sourds, des muets, des aveugles, c’est bien ; réserver la camisole de force aux fous furieux est une défense admissible ; prendre en pitié les animaux infirmes est un altruisme fort méritoire ; mais sauver les hommes de génie de la misère, de l’opprobre, de l’injustice des sots et de la haine des médiocres, ne serait-ce point l’action équitable entre toutes ?

Songeons à toutes les cervelles pantelantes, à toutes les âmes dévoyées, percluses avant l’heure, songeons aux cœurs écrasés, suintant le désespoir dans l’agonie, et disons-nous que tant que la médiocrité régnera sur le nombre en criant Vae victis ! aux vaincus de la vie, un sourd malaise poignera l’âme humaine, car la justice n’est belle qu’en étant immédiate. »
 

*

 

Les visages, autour de moi, étaient devenus songeurs, sans pourtant refléter la noble intention de réparer les coupables oublis. C’est que la vanité moderne, faite de prétentieuse ignorance et d’hypocrite désir d’arriver quand même, n’abdique jamais complètement ses erreurs, qu’elle prend pour des droits.
 
 

PIERRE SANDOZ

 
 
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(in Le Monde artiste illustré, quarante-et-unième année, n° 35, dimanche 1er septembre 1901)