LEVITATION

 

Au quatrième étage de cette belle maison neuve, dans la salle à manger de noyer ciré, vaste, claire d’une rayonnante suspension de cuivre à deux lampes et à douze bougies, les convives ont déjà pris place – ce sont, avec leurs dames ou leurs demoiselles, deux notaires, un avoué, un négociant retiré du commerce de la soierie, un architecte et un inspecteur des finances, – autour de la table blanche de linge damassé et d’argenterie vivace, lorsque le maître de la maison, l’hôte, M. Gauron-Delesmes, notable commerçant, adjoint au maire, se hâte de replier sa serviette à demi-ouverte, et dit : « Je vous demande bien pardon ; mais je ne saurais m’empêcher d’aller faire, avant le potage, une petite promenade de l’autre côté de la terre. »

Il ajoute en souriant : « Je rapporterai pour ces dames quelques fleurs exotiques, on peut bien le dire.

– En effet, dit madame Gauron-Delesmes, c’est une habitude que mon mari a prise depuis quelque temps ; il ne peut pas dîner de belle humeur s’il n’a été faire un petit tour de l’autre côté de la terre. »

L’un des notaires dit : « Excellente habitude. » Le négociant retiré du commerce de la soierie : « Il n’y a rien de tel que l’exercice… –  pour vous mettre en appétit, » achève l’inspecteur des finances.

M. Gauron-Delesmes reprend : « Du reste, soyez tranquilles, je tarderai peu. Vous me verrez de retour avant qu’on ait apporté la soupière.

– Prenez votre temps, prenez votre temps, mon cher monsieur ! » dit l’architecte.

Déjà la chaise où est assis le maître de la maison s’est enfoncée par le plancher vers l’étage inférieur. M. Gauron-Delesmes traverse, de haut en bas, une salle à manger d’acajou, très élégante, très lumineuse, où une dizaine de personnes commencent de dîner.

« Ah ! cher voisin, dit M. Gauron-Delesmes, pardonnez-moi de vous déranger ainsi.

– Il n’y a pas de mal, cher voisin ! il n’y a pas de mal ! Nous sommes accoutumés à votre petite visite. Bon voyage.

– Merci, merci !

– Bon voyage ! »

Le voyageur traverse, au second étage, une autre salle à manger où les lampes ne sont pas encore allumées ; le maître d’hôtel, qui caressait la femme de chambre, s’écrie : « Il est ennuyeux, ce coco-là, d’entrer comme ça par le plafond, sans frapper ! »

Au premier étage, c’est une salle à manger de bibelots et de dorures jolies et de camaïeux roses au-dessus des portes ; trois belles filles, qui, à en juger par leur habillement, composé, pour chacune, d’une chemise sans manches, viennent de se lever ou vont se coucher, sucent des écrevisses entre des bouteilles de moët en leurs seaux embués de mousse blanche.

« Eh ! dites donc, arrêtez-vous un instant, monsieur ! Tenez, un verre de Champagne. Vous êtes donc bien pressé, aujourd’hui ?

– Je vais vous dire, j’ai du monde à dîner, je n’ai que le temps de faire un petit tour de l’autre côté de la terre.

– Allez ! allez ! ce sera pour une autre fois, pour demain ?

– Pour demain, c’est convenu. »

M. Gauron-Delesmes traverse, de haut en bas, la boutique du coiffeur.

« Un coup de fer, Monsieur ? Une barbe ?

– Non, non, une autre fois. »

Il disparaît, il enfonce, il enfonce, il voit, dans la pénombre qui coule du soupirail, les barriques de la cave et les bouteilles bien rangées. Il descend toujours. Sa chaise a failli être arrêtée par les énormes tuyaux des égouts. Il descend. Voici la noire terre, veinulée de gris et de blanc, comme l’intérieur d’une énorme truffe. Et de colossales racines d’arbres sont comme d’effrayants boas noirs, qui, repus, ne bougeraient point. Flac ! M. Gauron-Delesmes plonge, assis sur sa chaise, dans un lac souterrain, d’où s’envolent d’immenses ailes flasques qui sont les chauves-souris de la nuit intérieure. Il voit, pareilles à des braises remuées par d’invisibles pelles, des mines en fusion de diamants, de béryls, de saphirs, de chrysoprases. Il traverse le mouvant, mêlé, roulant incendie qui est le centre, le ventre du globe. Il se retrouve dans de l’ombre. Il voit d’autres lacs souterrains, d’autres racines géantes, écarte, de bas en haut, des ténèbres puantes, aspire un air léger, frais, s’élève entre de hautes herbes, se trouve dans une hôtellerie de laqué rose et de porcelaine, où trois ou quatre Chinois prennent le thé, en rythmant de leur éventail les vers qu’ils murmurent d’une voix frêle de petit oiseau.

« Eh ! c’est M. Gauron-Delesmes.

– Bonjour, monsieur Gauron-Delesmes !

– Vous êtes bien en retard !

– Nous ne vous attendions plus.

– C’est que j’ai du monde à dîner…

– Une tasse de thé ?

– Non, une tasse de vin de riz, plutôt, c’est un excellent apéritif.

– Servez à M. Gauron-Delesmes une tasse de vin de riz.

– Ah ! il est excellent ! Çà, çà, petite bouquetière, que je vous achète vos plus jolies fleurs. Mais il faut que je m’en retourne, on va servir le potage.

– Allez, allez ! ne vous gênez pas ! et à demain ! »

La chaise enfonce de nouveau, à travers toute la terre : il revoit les ténèbres, l’incendie intestinal du globe, l’océan de chrysoprases, de saphirs, de béryls, de diamants, les énormes chauves-souris des étangs souterrains, les boas colossaux qui sont des racines, les tuyaux d’égouts, les bouteilles bien rangées et les barriques des caves, la boutique du coiffeur, la salle à manger dorée où les trois belles personnes n’ont plus de chemises du tout, la salle à manger pas éclairée encore où, à présent, c’est la femme de chambre qui caresse le maître d’hôtel, la salle à manger d’acajou, très élégante, très lumineuse (« Ah ! ah ! c’est le voisin ! Vous avez fait un bon voyage, voisin ? – Merci, merci ! très bon voyage ! »).

Et le voici devant sa table, sur sa chaise, parmi ses convives :

« Excusez-moi, je suis un peu en retard.

– Mais non !

– Mais non !

– Si fait, dit Mme Gauron-Delesmes. Tu as mis plus de dix minutes. Regarde, on a apporté la soupière.

– Oui, fait remarquer l’un des notaires, en riant, mais le potage fume encore. »

M. Gauron-Delesmes ajoute : « Que ceci obtienne mon pardon. » Et il remet deux rhododendrons de Chine aux femmes des notaires, un cactus écarlate à la fille de l’avoué, un œillet de Nangasaki à la sœur du négociant retiré du commerce de la soierie et, à la femme de l’inspecteur des finances, un lys des Montagnes de la Lune. Et cela est tout simple. Et ce qui étonnerait les bourgeois, ce serait qu’il en fût autrement. Car la Chimère est dans le monde.
 

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(Catulle Mendès, Le Carnaval Fleuri, Paris : Librairie Charpentier et Fasquelle, 1904)