Illustrations_Fables_de_Florian_050_la_taupe_et_les_lapins
 

Un mois d’octobre comme celui de vingt-et-un, nos enfants n’en reverront plus un pareil. Nous avions eu quelques orages en août et, en septembre, une demi-journée de pluie très fine, très douce. Après, plus rien. Les arbres s’étaient refusé de jaunir ; les frelons murmuraient d’interminables déclarations d’amour au sein des fleurs ; les lézards couraient sans plus secouer leur petite tête inquiète, sûrs désormais que la sécheresse n’aurait pas de fin ; même les mouches croyaient à l’éternité. La terre était comme un bijou d’émail dans un air de cristal, immobile et pur. Qu’un flocon blanc parût vers midi à la cime du Tamaro ou que la face du soleil couchant s’ornât de boucles d’or, l’idée ne serait venue à personne de nommer mirages ces telles apparitions qui, loin d’obscurcir la lumière, en rehaussaient la splendeur.

Les imaginations malades ne manquaient pas d’annoncer en expiation de cette saison de Cocagne trop prolongée, des tremblements de terre, des cataclysmes. Ces prophètes de estimaient, sans doute, qu’en bonne logique trois mois de sécheresse devaient provoquer des affaissements souterrains accompagnés de désastres et de deuils infinis, puisque, pour des raisons contraires, ces mêmes phénomènes étaient produits après une période de pluies torrentielles. Et un soir que nos fenêtres tremblèrent, (on sut le lendemain qu’une poudrière avait sauté en Ligurie et que l’air avait vibré jusqu’à des centaines de kilomètres,) ils crurent avoir deviné juste et en furent ravis à peu de frais.

D’autres s’inquiétaient de je ne sais quelles découvertes astronomiques, de déviations que certaine savants avaient cru observer dans le cours de la lune – comme si l’univers avait pour de bon changé son genre de vie et renoncé à ses vieilles habitudes. Ils ne se lassaient pas de répéter que depuis la guerre tout, jusqu’à l’ordre des saisons, marchait à l’envers.

Mais moi, je me rappelais bien que, pendant les premières années de la guerre, les intempéries et les irrégularités du climat étaient attribuées aux explosions et aux secousses de l’atmosphère ; je trouvais donc tout naturel que le ciel donnât, en quittance de la paix conclue et enfin stabilisée, cent jours d’incroyable beau temps.

Des semaines entières, désormais, s’écoulaient sans communiqués du front, pas même du front d’Asie Mineure ; Charles de Habsbourg s’attardait sur les rives romantiques du lac Balaton, et même les chasses à l’homme entre fascistes et communistes qui occupaient les dimanches, en Italie, étaient devenues moins grandioses. Le ciel s’apercevait de ces heureux auspices, et il y répondait. Il est vrai que les paysans désiraient la pluie et envoyaient leurs femmes à l’église pour demander aux saints de faire pleuvoir ; mais, pour ma part, le jet d’eau, dans mon jardin, ne s’étant jamais arrêté, j’étais parfaitement heureux et content, et je ne désirais rien du tout. Pour la première fois, j’avais l’impression que la terre et l’air étaient les éléments du genre humain et formaient un milieu naturel, au lieu d’être pour lui cette prison du fond de laquelle l’âme aspire à la liberté.

Donc, je n’avais aucune envie de travailler ; et peu à peu je devenais pareil à mon beau chat angora Buricchio. C’est le malheur, pensai-je, qui pousse l’homme et les autres animaux au travail, cet expédient de l’exploitation ; tous aspirent à cette paisible béatitude que le chat seul, entre les espèces qui vivent sur la terre, a su conquérir. Il est sorti de la vie sauvage, échappant à ses inclémences, à ses famines, à ses rencontres dangereuses, et il s’est attaché à l’homme pour profiter de son travail sans rien lui donner en échange, que le plaisir d’admirer l’élégance de ses formes et la fierté de son caractère ; pour éviter tout risque, il a inculqué aux humains la conviction que sa viande était incomestible et sa fourrure méprisable. Mais comme il lui déplaît aussi de passer pour un écornifleur, il a conservé quelque souvenir de ses anciennes habitudes de chasse et, de temps à autre, il se donne l’air de s’occuper des souris et des rats, en veillant à ce que ces distractions sportives soient assez rares pour être toujours goûtées et à ce qu’elles ne s’imposent pas avec la mesquine régularité d’un emploi. En tout et pour tout d’accord avec sa conscience, il estimerait déshonorant de s’astreindre à un travail sérieux ; et il est instructif d’observer comment cet habile animal s’est assuré auprès de l’homme la position que l’homme, depuis quelques millénaires, cherche à s’assurer auprès du destin.

J’étais content, au moins pour quelques jours, de vivre à la façon de Buricchio ou à peu près, et, s’il avait eu les habitudes serviles du chien, je l’aurais volontiers emmené en promenade. Comme les vices humains ne se laissent pas facilement déraciner, je m’éveillais chaque matin avec le vague projet de faire quelque chose. Mais ensuite, j’en avais pour deux petites heures à me laver et à m’habiller ; lacer mes chaussures était une opération que je faisais en plusieurs temps : j’y intercalais des repos, levant les yeux vers le ciel et vers les montagnes. Le petit tour par lequel je feignais de me préparer au travail se prolongeait, sans but, et je n’y gardais d’autre souci que celui de ne pas trop m’éloigner de chez moi, pour le cas où, avant midi, l’envie me prendrait soudain de travailler. On dit : « Se donner du bon temps ; » nous disons même chez nous : « Se donner du beau temps ; »  ce n’est pas pour rien. Il n’était pas jusqu’à la poussière de la route, accumulée depuis trois mois, mais non déplacée par le vent, qui ne fût agréable au pied, comme du sable.

Par une de ces matinées paradisiaques, Je rencontrai mes voisins Enrico et Virginio Garroni les horticulteurs. Ils se disputaient bruyamment, avec un conducteur de camion : un incident sans gravité, comme il s’en produisait chaque jour sur ce chemin un peu étroit. Les Garroni traînaient une charrette à bras, chargée d’arbustes et de plantes ; le camion avait failli les accrocher. Il était difficile, comme toujours, de dire qui était dans son tort ; et puis ce n’était pas la peine de se donner la jaunisse pour si peu : en somme, il n’était rien arrivé. Ils ne criaient d’ailleurs que pour respecter les conventions. Pénétrés de la nécessité de jouer leur rôle, ils ne paraissaient pas échauffés par une colère véritable ; leurs voix étaient agréables et claires.

Enrico est timide, pâle et garde volontiers les yeux baissés ; Virginio est plus florissant ; il montre ses yeux bleus, il a une boucle brune sur le front et une belle voix ce ténor. C’est un paysan de bucolique. L’incident clos, le camion se remit en marche. Les deux horticulteurs me saluèrent ; Virginio m’adressa un sourire.

Je m’arrêtai un instant pour regarder les plantes et les arbustes sur la charrette. L’arbre plus grand que les autres, qui était couvert d’un feuillage frais et léger, me plut beaucoup. J’en demandai le nom.

C’était un prunier américain. En juillet, toutes ses branches sont alourdies de fruits abondants et juteux, bleutés, mais tirant sur le roux du côté du soleil. Il avait déjà huit ou neuf ans et il était vigoureux. On l’avait déraciné à Villa Marra où ses pareils étaient presque trop nombreux.

« À qui le vendez-vous ?» dis-je.

Virginio fit un effort pour se rappeler, puis jeta à son frère un regard interrogateur. Enrico eut un geste vague.

« Vous le voulez ? demanda Virginio.

– Mais qui sait à quel prix ?…

– Mon Dieu… »

Sans autre contrat, j’achetai le prunier et je m’en retournai allègrement chez moi pour faire part de mon acquisition à ma famille. Avant le déjeuner, je fis un tour au jardin. Il fallait choisir une place. Je décidai de planter l’arbre à l’angle du mur de clôture, près des espaliers de poiriers nains ; ainsi, de la terrasse de mon studio, je pourrais le voir, à Pâques, tout blanc de fleurs, et, en été, couvert de fruits bleus et vermeils, Je voulais l’appeler l’arbre de la paix, ou bien, je ne sais au juste pourquoi, l’arbre de la liberté. Du perron, j’aperçus les frères Garroni traînant leur charrette jusqu’au hangar ; le prunier balayait la poussière du bout de ses branches : j’en souffris intérieurement.

« Quand le plantons-nous ?

– Après déjeuner, vers deux heures et demie, répondit Virginio ; ça va ? En cette saison, les arbres fruitiers ne craignent rien ; ils peuvent attendre deux ou trois jours. »

Après le repas, pour m’assoupir agréablement, je ne pensai plus qu’à mon beau prunier. On me tira de ma somnolence à l’heure de la cérémonie.

Virginio dirigeait la manœuvre ; Enrico, sur le mur, se tenait prêt à faire descendre l’arbre, déjà trop grand pour entrer dans le jardin par la porte ; un de leurs cousins, un garçon tout jeune qui venait à peine de terminer son service militaire, creusait le trou. C’était, lui aussi, un beau et tranquille paysan ; il racontait, entre deux coups de bêche, qu’étant resté trente-trois mois sous les drapeaux, il n’avait même pas cherché à passer caporal parce qu’il n’aimait pas commander.

« Assez ? » demanda-t-il d’un mouvement de tête.

Virginio lui fit signe de creuser encore un peu.

La terre était noire et fraîche. Il en sortait des chicots bruns, pareils à des morceaux de polype ; c’étaient les racines d’une plante grimpante que les Garroni avaient détruite quelques années plus tôt parce qu’elle menaçait de tout envahir.

« Creuser la fosse de l’arbre destiné à vivre, comme c’est beau ! dis-je au plus jeune paysan. Et pourtant, cela ressemble beaucoup au travail du fossoyeur qui creuse la tombe des morts. »

Le paysan sourit.

Je pensais à part moi que le beau cimetière du village, bien que hors de vue, n’était pas très loin. Virginio, la veille, m’avait raconté l’histoire de la Giustina, cette femme qui a hérité d’une bicoque au-dessous du cimetière, à moins de cent pas, et qui l’a exhaussée d’un étage. Au cimetière, la terre n’est pas épaisse ; on trouve la roche tout de suite. Les sucs de la putréfaction s’écoulent à une faible profondeur. Et c’est pour cela que le jardin de la Giustina est si fertile et que ses figues ont si bon goût. Ma femme lui en achète volontiers, par pleins paniers, jusqu’à la fin septembre.

Maintenant la fosse était profonde, et Enrico se mit en devoir de faire descendre le prunier. Moi-même, je prêtais la main, mais je ne réussis pas à éviter que l’arbre, en glissant le long du mur, ne heurtât deux jeunes poiriers qui s’y adossaient, les bras tendus. Ils s’inclinèrent comme au passage d’un supérieur.

De l’autre côté du mur, dans le jardin des Garroni, il y avait un grand arbre avec beaucoup de branches, mais sans une feuille. Il formait un singulier contraste avec mon prunier tout bruissant de feuillage et avec les autres arbres, encore riches en verdure. Mais il était beau à sa manière, nu et fier, sous un ciel si doux. Je demandai :

« Quel est cet arbre ? Il est malade ? »

Virginio entra dans des explications. C’était un acacia qui prenait trop de place et gênait les plants voisins, d’un meilleur rapport. Alors on l’avait tué, non pas en le coupant, – car la racine de l’acacia coupé pousse des surgeons autour d’elle, – mais en l’écorçant à la base. Quand on fait mourir un arbre de cette manière, il n’y a aucun danger de résurrection. L’acacia ne donnera plus de feuilles, de ces feuilles simples et proprettes, avec la raie au milieu comme une chevelure d’enfant bien peigné ; il ne donnera plus ses fleurs, blanches comme le linge et odorantes comme le miel.

Le prunier était en place. Le paysan lui recouvrit les racines, à grandes pelletées de terre, réservant seulement, tout contre l’arbre, un petit trou qu’il remplit avec l’eau de son arrosoir, à plusieurs reprises, tant que la terre et que les racines eurent soif. Puis il secoua le tronc, pour vérifier s’il tenait ferme.

Juste à ce moment-là, un rouge-gorge se posa sur l’acacia mort et commença à chanter. Son cou dressé ressemblait à une légère flamme.

J’aurais voulu serrer mon prunier dans mes bras, le flatter de la main comme un bon cheval. Le tronc était droit et compact, pareil au tronc d’un cerisier ; les feuilles étaient aussi longues que des feuilles de pêcher, et plus larges ; elles pendaient, épuisées par l’épreuve, brûlées par la transplantation, mais elles restaient vertes, avec quelques taches vireux-rouge, couleur de vigne sauvage.

Il était tout de même temps de dire au revoir à mon arbre si je voulais travailler une heure ou deux avant la fin de l’après-midi. Pour mieux me préparer au travail, je décidai de faire encore une petite promenade et je me dirigeai vers le jardin de la Giustina. Mais, à peine sorti de chez moi, j’aperçus au loin la grande, grosse et remuante personne du curé qui occupait le milieu du chemin et s’avançait vers moi au pas de charge. Lui, certainement, ne m’avait pas vu puisque, descendant du cimetière et n’ayant pas encore atteint la maison de la Giustina, il n’avait pas eu le temps d’arrêter son regard sur moi qui suis tellement plus petit que lui, et vêtu de clair. Je l’estime beaucoup : c’est un saint prêtre au cœur charitable et à la sagesse éloquente ; mais je préférais être seul et les pans de sa soutane, qui volaient, à droite et à gauche, encombraient mon ciel. C’est pourquoi je me défilai dans le sentier qui monte à San-Gervasio.

Sous la dense frondaison des châtaigniers mêlés à d’autres feuillages, l’air était obscurci et le ruisseau caché faisait entendre un murmure déjà vespéral. Je montais lentement, les mains derrière le dos et je m’arrêtais souvent pour regarder soit la terre, soit le ciel – à chaque moment plus tendre. À un endroit où l’ombre était particulièrement épaisse, je découvris à mes pieds une bestiole, un petit rat, qui d’abord me parut immobile. Regardant mieux, je vis qu’elle furetait, le nez à terre. Ce n’était pas un rat : un rat aurait filé comme une flèche. Je me penchai pour l’observer et compris que c’était une bête que je n’avais jamais vue, sinon gravée sur quelque planche d’histoire naturelle.

Une taupe, sans aucun doute. Elle tenait sous son museau un beau ver, long et humide ; elle ne semblait pas vouloir le dévorer, mais plutôt l’étudier avec attention, de tous ses petits yeux myopes de savant – ainsi que moi, je l’étudiais elle-même.

La joie de la découverte provoqua en moi une sensation délicieuse ; j’en vibrai intérieurement, tandis que, de son côté, la taupe tremblait jusque dans ses flancs un peu gras, rendue soupçonneuse par la présence insolite qu’elle devinait dans la pénombre. Je crois qu’à cet instant mes yeux brillaient. Je me faisais, de raconter cette rencontre à ma famille, une joie analogue à celle que j’avais éprouvée quelques heures plus tôt à parler de l’achat de mon prunier. Bien mieux : je voulais présenter l’étrange animal à ma femme et à mes enfants. Seulement, à part les oiseaux, les animaux domestiques et quelques coléoptères bien cuirassés, je n’ai jamais pu toucher une bête vivante sans répulsion.

C’est pourquoi j’adoptai le système suivant : avec le bout de ma chaussure, délicatement, en prenant soin de ne pas lui faire mal, je commençai à faire rouler la taupe sur la pente du sentier. En même temps, j’appelais mon fils à grands cris :

« Lorenzo ! Lorenzo ! »

Je voulais lui dire de m’apporter un mouchoir. Nous l’aurions étendu par terre ; j’aurais poussé la taupe dessus, toujours avec le pied, puisque je n’avais pas ma canne, et, une fois la bestiole enfermée, j’aurais pris le mouchoir par les coins. Mais Lorenzo n’entendait pas et je dus faire rouler la taupe encore un peu.

Chaque fois qu’elle se trouvait le ventre en l’air, elle agitait ses petites pattes à cinq doigts, roses comme des mains lilliputiennes. Puis elle se remettait d’aplomb et tentait de se faufiler à droite ou à gauche. Mais elle était maladroite et moi, de la pointe du pied, je la remettais dans le bon chemin. Faute de deviner mes intentions bienveillantes, elle était terrorisée, et moi je tremblais qu’elle ne m’échappât. Le plus heureux dans l’affaire, c’était le ver, qui se dénouait nœud par nœud, célébrant ainsi le péril conjuré. Une fois, la taupe réussit à se cacher dans l’herbe, et tout de suite la voilà à fouiller du museau pour se creuser un refuge. Ça, par exemple, non ! Je la déracinai avec toute une motte de sa chère terre et je l’envoyai rouler un bon coup, les pattes en l’air.

Cette bête engourdie et aveugle, l’idée ne me serait pas venue qu’elle eût une voix. À en juger par sa structure et son genre de vie, on pouvait même la supposer sourde-muette. Eh bien, elle se mit à crier. Et comment ! Un cri aigu, assez long, presque articulé ; pas du tout le cri du rat ; quelque chose plutôt comme le vagissement d’un nouveau-né. Tout en criant, elle gigotait. Puis mouvements et cris cessèrent. Elle gisait maintenant immobile.

Je lui donnai encore un petit coup de pied pour la remettre en route. Mais cette fois je ne sentis aucune résistance.

Eh, que diable ! je l’avais à peine touchée ! Je n’avais pas de souliers ferrés pourtant !

Elle était morte pour de bon.

J’en avais du regret. Je m’en voulais presque.
 
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Enfin Lorenzo arriva, et je lui racontai toute l’histoire. Le mouchoir ne servait plus à rien maintenant. La bête morte, je pouvais la toucher sans dégoût. Je la saisis avec précaution par la peau du dos, et, laissant pendre le petit cadavre encore tiède au bout de ma main tendue, je me dirigeai vers la maison. Comme il était serré, lisse et doux au toucher, ce pelage ras, de la couleur que prend la lumière du jour en filtrant sous terre !

Ma femme aime beaucoup les fourrures. Aussi voulais-je lui montrer cette humble, mais non méprisable, parente du précieux chinchilla. Je l’appelai à la porte de sa chambre. Mais elle me pria d’un ton gémissant de la laisser tranquille. Elle ne se sentait pas très bien.

« Lucie ! Ouvre. Je vais te faire voir une taupe.

– Tu sais que j’ai horreur des rats. Va-t-en !

– Mais ce n’est pas un rat.

– Ça ne fait rien. J’en ai horreur tout de même. Jette ça dehors, je t’en prie ! »

La jeter dehors ! C’était la tuer une seconde fois. Et puis où ? Je ne tenais pas à en sentir l’odeur le lendemain matin.

Nous nous consultâmes du regard, Lorenzo et moi, et nous nous décidâmes à appeler Buricchio.

Il apparut sur le seuil de la maison, remuant la queue pour nous faire savoir qu’il n’avait pas envie de plaisanter.

« Tiens, Buricchio ! Tiens ! »

Mais il se méfiait. Il flaira la taupe, la retourna, s’en écarta, y revint. Enfin il se décida à la prendre entre ses dents, par la peau du cou, et il l’emporta au jardin avec une mine dégoûtée. Avant de disparaître sous les arbres, il se retourna vers nous et nous montra sa face rassasiée et sourde, où brillait deux yeux de phosphore.

À table, on parla de fourrures. La taupe, expliquait ma femme, est sympathique, mais elle dure peu. Et puis il faut des milliers de bêtes pour faire un manteau.

« Avec une seule taupe, demandai-je, on ne pourrait pas même faire un petit sac ?

– Non. Pas même. »

Au dessert, Buricchio apparut. Inutile de chercher à savoir s’il avait mangé la taupe ou s’il l’avait jetée dans un coin avec un dédain superbe. Lorenzo le soumit à un interrogatoire en règle ; puis, en riant, il le prit sur ses genoux et il lui fit faire ron-ron.

Moi, je pensais aux innombrables bêtes avec lesquelles j’avais vécu en cette saison admirable. Je revoyais les canards que m’avait vendus le boulanger et qui avaient mystérieusement disparu, en août, après un orage, comme Romulus, premier roi de Rome. L’un d’eux était comiquement déplumé et tremblant ; j’avais inventé de l’appeler Angélique. Je revoyais les abeilles qui, le matin, venaient boire dans ma tasse de café au lait ; le scorpion noir, bien dessiné, que la femme de chambre avait écrasé du talon, sur une marche ; les moustiques amaigris par la soif, arides et transparents, minuscules vampires musicaux. Et ces mouches immortelles ! Et les fourmis infatigables qui montaient et descendaient sur la pierre d’angle de la maison ! Installé près du mur, dans mon fauteuil d’osier, je m’occupais à lire et il me déplaisait de les tuer. Mais ma femme était inexorable : elle accusait les fourmis d’avoir fait pourrir la gouttière en bon bois de larix rouge qui m’avait coûté deux gros billets. Aussi, chaque fois qu’elle passait, elles les écrasait contre le mur ; elle en tuait deux ou trois d’un coup, sous son pouce, puis elle me chatouillait le nez du bout des doigts pour me faire respirer l’odeur agréable de l’acide formique. Je n’avais jamais éprouvé autour de moi tant de ferveur de vie, tant de volonté d’existence comme en cette saison glorieuse, interminable, inoubliablement sereine.

Mais surtout, je pensais à Buricchio et à la taupe. J’aurais donné je ne sais quoi pour savoir de qui cette taupe espérait de l’aide, pour savoir qui elle appelait au secours par ce long cri strident qu’elle poussait en agitant ses petites mains vers le ciel. Je dois avouer qu’en me répétant mentalement ce cri misérable, je ressentais une vague inquiétude.

Quelle soirée ! Pas un nuage au ciel – et pas de lune. Ma femme et mes enfants étaient au lit, toutes lampes éteintes. Longtemps je demeurai sur la terrasse à contempler les étoiles. Dans le jardin, parmi les vieilles ombres, il me semblait distinguer l’ombre toute neuve du prunier américain. Un peu au-delà, j’entrevoyais le profil de l’acacia mort. J’entendais de temps à autre le jet d’eau, dévié par la brise, retomber en pluie sur le gravier, avec un bruit argentin… Les étoiles étaient de toutes couleurs, chacune à sa place dans le ciel immuable : les petites, les grandes, celles qui tremblent et celles qui, si vous les fixez du regard, vous font trembler. Oui, c’était ainsi. Chaque chose à sa place. Les étoiles dans le ciel, la taupe dans les broussailles où Buricchio l’avait sûrement cachée ; les morts enterrés sur leur lit de roc, source des eaux fécondes qui se déversent dans le potager de la Giustina.

Une étoile filante ! Comme dans un ciel d’août ! Elle s’est éteinte avant que j’aie pu former mon vœu. Elle s’est éteinte après un bref éclat de lumière – aigu, pareil au cri de la taupe mourante.
 
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(Giuseppe Antonio Borgese, traduit de l’italien par Paul-Henri Michel, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, neuvième année, n° 401, 21 juin 1930 ; cette nouvelle a été reprise en 1987, dans une traduction d’Elvira Todi, dans l’excellent recueil La Ville inconnue, chez Desjonquères, collection « Les Chemins de l’Italie. »)