ILLUSTRATION LE DOIGT COUPE - TERAMOND
 

L’autre matin, en parcourant à la hâte mon journal, mes yeux se sont distraitement arrêtés sur l’entrefilet suivant, au bas d’une colonne :

« Le monde médical vient d’être douloureusement émotionné par une triste nouvelle. Le docteur Béguin, très estimé de tous ses confrères et très connu pour ses ouvrages remarquables sur la télépathie microbique, a été pris soudain d’une bizarre folie. À sa clinique, hier, il a coupé l’annulaire gauche de tous ses malades. On se perd en conjonctures sur les causes de cette inexplicable aberration mentale. »

Je ne pus m’empêcher de sourire au fond à l’idée de ce bon docteur transformant cette digitale amputation en panacée universelle, et je pensai que cette folie, en des temps où la chirurgie nous baille chaque jour de si vertigineuses inventions, ne pouvait bien n’être, après tout, qu’un trait de génie, quand tout à coup une lumière se fit dans mon cerveau.

Béguin ?… docteur Béguin ? ce nom ne m’était pas inconnu ; certainement j’avais rencontré ce docteur Béguin-là quelque part ; mais où, et quand ?

Peu à peu, en réfléchissant, mes souvenirs s’éclaircirent : les traits du docteur me revinrent un à un à l’esprit et je me rappelai.

J’avais dîné avec le docteur Béguin dans une maison amie.

C’était un charmant homme, très bon enfant, parfait causeur et d’une rare modestie. Or, après le dîner, au fumoir, voici ce qu’il nous avait raconté à travers la fumée bleutée des cigares :

« Il n’est personne, en effet, à qui n’arrive, au moins une fois dans son existence, quelque étrange aventure dont on se souvient en riant plus tard, mais qui, lorsqu’elle se produisit, vous a fait battre le cœur d’un tic-tac véritablement violent de bonne et sincère émotion. Ces messieurs vous en ont conté quelques-unes, – la conversation roulait justement là-dessus ; – à mon tour donc, si vous le permettez. Je ne vous annonce point quelque chose de bien extraordinaire. Un fait curieux peut-être tout au plus et qui… Mais, écoutez :

J’étais interne à l’hôpital de… quand, un jour, on nous amena une malade qui s’en allait tranquillement dans l’autre monde et qui se serait très bien passé, ma foi, des secours de la science pour cela. J’étais de service : je l’examinai. Je ne pus déterminer en elle aucune maladie appréciable ; elle me parut s’éteindre simplement comme une lampe sans huile, s’affaissant graduellement sans cause apparente. Je l’aurais bien renvoyée chez elle, mais nous avions l’ordre d’être très circonspects dans nos refus d’admission à l’hôpital : si elle était morte en chemin, tandis qu’on la ramenait chez elle, la presse se serait emparés du fait, on aurait dit que nous laissions mourir les malades dans la rue, et patati et patata. Bref, comme c’était une hospitalité de quelques heures peut-être que nous allions offrir à cette moribonde, je la fis conduire dans une salle.

Cette femme était admirablement jolie : les traits d’une finesse et d’une distinction parfaite ; les yeux profonds et doux ; et le visage d’une pâleur de cire, tout à fait blanc, qui lui donnait une nuance impressionnante, tenant à la fois du marbre et de la chair. Je la questionnai. M’entendit-elle ? je n’en sais rien ; elle ne me répondit pas. Tandis que je lui tâtais le pouls, l’auscultant sérieusement pour tenter de donner peut-être un motif à cette maladie de langueur qui l’emportait sans rémission, une particularité me frappa : l’annulaire de sa main gauche portait une trace rouge qui lui entourait le doigt, comme si, d’une plumée d’encre carminée, on s’était amusé à lui tracer une bague.

J’essayai pendant quelques instants, en frottant, de la faire disparaître ; je n’y parvins pas : décidément, ce n’était pas de l’encre ; mais ma curiosité ne s’éveilla point davantage et je ne cherchai pas à me rendre compte exactement de la nature de ce cercle bizarre.

Comme je l’avais prévu, elle mourut le soir même ; on la conduisit à l’amphithéâtre.

Le lendemain, je ne sais quelle idée me poussant, je descendis la voir ; la mort n’avait pu la rendre plus pâle, c’était une statue.

Soudain, je sursautai… Oui, messieurs, l’annulaire de la main gauche de cette femme manquait, coupé précisément à la place même où j’avais remarqué la trace rouge. La coupure était nette et cicatrisée comme une vieille blessure ; et cependant, j’étais sûr, absolument sûr, que, la veille, lorsque j’auscultai cette femme, aucun doigt ne lui manquait à la main gauche.

J’appelai l’infirmier et l’interrogeai ; une heure à peine avant mon arrivée, un monsieur était venu voir le cadavre ; il s’était agenouillé, avait pris la main de la morte dans la sienne, l’y avait gardée quelques instants, et, sans prononcer une parole, sans faire un geste, il était reparti.

Je ne pus en savoir plus long.

J’allai trouver mon chef de service, le professeur H… à qui je racontai l’aventure étrange.

Il examina la main de la femme, et me rit au nez, concluant immédiatement que cette femme avait dû subir depuis longtemps l’amputation de l’annulaire gauche.

Et malgré cela, messieurs, aussi certain de l’existence de ce doigt la veille que le lendemain de son absence, il ne me sortira jamais de l’esprit qu’il a été emporté par cet individu qui avait gardé pendant quelques instants la main de cette femme dans les siennes.

Comment cela s’est-il fait ? je n’en sais rien. Il est évident qu’il y avait là quelque chose d’extraordinaire et d’inexplicable. J’y ai songé bien souvent depuis, mais, devant l’insondabilité de ce mystère, de peur d’en devenir fou à la longue, je me suis imposé de croire que j’ai été victime ce jour-là d’une aberration des sens momentanée, d’un rêve peut-être, sans conséquence aucune, indigne d’accaparer le moindrement ma réflexion et de me détourner de mes travaux, et c’est la tournure seule de votre conversation qui m’a engagé à vous raconter cette petite anecdote de ma vie pour vous distraire pendant quelques moments… »

Un grand silence s’était fait ; on était véritablement impressionné, car on savait le docteur incapable de raconter quelque histoire de ce genre qu’il n’eût pas crue, lui-même, avec la meilleure foi du monde, d’une rigoureuse exactitude, quand un jeune homme, – je le vois encore avec ses violettes à la boutonnière, sa moustache frisée au petit fer et son air gouailleur, – reporter dans un journal du matin, se leva et dit :

« Eh bien ! docteur, moi je puis donner peut-être une suite – ou un commencement – à votre aventure… »

D’un bond le médecin s’était levé ; mais il se contint, et, redevenu soudain indifférent, il se rassit et écouta le journaliste comme s’il n’était pas plus intéressé que nous à son récit.

« Vous rappelez-vous, messieurs, l’assassinat de cette fille galante, rue Lacroix ?…

– Régine Ascely, dit quelqu’un.

– Parfaitement ; on fut longtemps sans découvrir l’assassin. La police était sur les dents ; les reporters aussi. Je connaissais justement le commissaire de police du quartier et j’allai l’interviewer.

Nous causions quand son secrétaire frappa à la porte.

« Monsieur le commissaire, il y a là un monsieur qui veut absolument vous parler ; il me raconte une extravagante histoire à laquelle je ne comprends absolument rien… ça doit être un fou.

– Faites-le toujours entrer… Restez donc, mon cher, ajouta t-il, comme je me levais pour me retirer ; ça vous amusera, il y a de ces monomanes parfois qui sont bien drôles et bien curieux… »

On introduisit l’homme ; il avait l’air d’un très brave bourgeois, grisonnant, ventru, paisible.

Quand, sur un signe du commissaire, il se fut assis :

« Monsieur, dit-il, je suis M. Untel, bijoutier, avenue de Clichy, établi de père en fils depuis soixante ans et honorablement coté dans ce quartier…

– Je vous connais bien.

– Or, voici ce qui m’arrive. Hier, entra dans ma boutique un monsieur très bien mis, fort élégant et d’une distinction supérieure, un parfait gentleman.

« Monsieur, fit-il, en me saluant aimablement, je désirerais une bague, une bague de femme… – Une bague de fiançailles ? – Non, une… je ne sais exactement comment vous appelez cela : un unique diamant monté sur or. – Un solitaire ? – Parfaitement. – Mais, lui demandai-je, il serait important d’avoir la grosseur du doigt de la dame à laquelle vous la destinez. – Qu’à cela ne tienne ! »

Et l’individu, tirant de sa poche un écrin, l’ouvrit tranquillement et me le présenta. Sur le velours gros bleu de l’intérieur était un doigt, un doigt adorablement joli, rose, ténu, diaphane, terminé par un ongle d’un nacré transparent. Je le trouvai d’une imitation tellement parfaite que je restai émerveillé, tant de l’objet lui-même que de l’idée originale de se promener avec une reproduction du doigt chéri dans la poche. Eh bien ! monsieur le commissaire, jugez de mon émotion, quand je voulus essayer la bague à ce doigt : c’était un doigt véritable, un doigt coupé avec une section fort nette, rougeâtre mais nullement répugnante, un doigt pour ainsi dire vivant.

– Monsieur, fit mon client, avec un sourire placide qui me glaça jusqu’aux os, il est évident que ceci doit vous étonner ; mais il se rencontre ici-bas des choses qui, ne pouvant être comprises que par une seule personne, sont un mystère pour tout le monde. Sachez seulement que ce doigt est celui d’une femme que j’adore, avec laquelle j’ai échangé ma vie, et vous avouerez, monsieur, que c’est le fait d’un galant homme, ayant droit à une vie de ne prendre qu’un doigt. »

Là-dessus, il paya la bague et sortit. L’aventure m’a semblé tellement étrange que j’ai cru devoir vous la raconter. »

Le commissaire réfléchit quelques minutes puis, haussant les épaules :

« Eh bien ! mon ami, retournez chez vous et comptez vos bijoux. L’imagination des filous n’a plus de bornes, et je suis certain que l’un d’eux aura joué, pour détourner votre attention la comédie du surnaturel en passant son doigt, son propre doigt, savamment maquillé, par un trou fait en dessous de l’écrin… »

« Je m’arrêterai ici, messieurs, conclut le journaliste, car, en vérité, je n’en sais pas plus long. Je n’ai jamais reparlé de cette affaire à mon ami le commissaire, et je l’aurais tout à fait oubliée si le docteur Béguin, par son propre récit, ne me l’avait rappelée. »

Je regardai le médecin ; il n’avait pas sourcillé, mais il était devenu très pâle.

« Le commissaire de police avait raison, parbleu, dit-il soudain, rompant le silence général, c’est une invention de filou, ce doigt dans un écrin, pas autre chose… »

Or, ce matin, en lisant l’entrefilet annonçant la folie de ce docteur Béguin qui coupe l’annulaire gauche des malades, tout cela m’est revenu dans la mémoire : il a fini – si c’est lui – par devenir fou tout de même en cherchant ce problème du doigt qu’on enlève et qu’on remet à volonté ; mais ce qui me chagrine le plus, c’est que je suis positivement certain – l’auteur me l’a avoué – que cette seconde anecdote contée par le journaliste, et qui n’a pas peu contribué au déménagement du cerveau du docteur, était complètement de son intervention pour le besoin de la cause.

 

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(Guy de Téramond, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, treizième année, n° 1117, 13 octobre 1896)