SHERI1
 

La dernière fois que je vis Herlock Sholmes, le policier de génie connu maintenant dans le monde entier, c’était dans son cabinet de travail. Nous devions aller ensemble à Mill Hill, au sujet d’un vol commis à l’abbaye de Sainte-Marie.

« Je suis à vous dans un instant, m’avait-il dit. Une lettre à terminer… Asseyez-vous et fumez une cigarette. Je n’en ai pas pour longtemps. »

Puis il s’était mis à écrire. Sur ces entrefaites, James, son fidèle valet de chambre entra et, lui présentant une carte :

« Un gentleman est là, qui désire vous parler.

– Faites entrer, » répondit Herlock Sholmes sans s’arrêter d’écrire ni même regarder la carte, qu’il jeta sur son bureau où elle tomba à l’envers.

Une minute après, James introduisait le personnage en question.

Herlock Sholmes ne leva pas les yeux. Pendant que sa plume continuait à courir sur le papier, il lui désigna une chaise de la main. Le gentleman s’assit sans mot dire. J’en profitai pour l’examiner.

Il est à croire que je n’ai guère de dispositions pour être policier. J’eus beau regarder l’homme des pieds à la tête, je n’en pus tirer aucune déduction. Il me parut être en tous point semblable à tous les autres, sans rien de caractéristique dans sa personne.

Cependant, Herlock, sans discontinuer d’écrire, fit soudain :

« Ainsi donc, mon vieux camarade, la dame de pique ne vous a pas été favorable ? »

Nous nous regardâmes, le nouveau venu et moi… À qui en avait l’illustre détective ?

Comme si ce dernier eût vu notre mouvement de surprise, il reprit :

« C’est à vous que je m’adresse !

– Moi ?… dit le gentleman désigné par la main d’Herlock, tendue de son côté.

– Sans doute, fut-il répondu. Les coquins vous ont dévalisé jusqu’à votre dernier penny… ils vous ont même gagné votre montre, vos bagues et jusqu’à votre revolver. Ils ont été plus adroits que vous cette fois-ci…

– Comment !… Comment !… balbutia l’homme. Qui a pu vous dire ?… »

Il paraissait confondu.

Moi, j’étais dans le ravissement. Herlock était en train d’accomplir un de ces merveilleux tours de force dont il était coutumier.

Notez qu’il n’avait pas vu l’individu auquel il avait affaire… En réalité (nous le verrons ensuite), il ne le connaissait aucunement… Il n’avait pas cessé d’écrire depuis son entrée. Il n’avait pas levé les yeux sur lui. Tout au plus sa position lui permettait-elle, en glissant un regard de côté, d’apercevoir la partie inférieure du corps du personnage en question. Quant à la carte de visite de ce dernier, elle était, je l’ai dit, tombée du côté où son nom était écrit. À peine, sur le dos du bristol, pouvait-on déchiffrer un seul mot, qui y était griffonné au crayon.

Cependant, l’illustre détective avait posé sa plume. Il se tourna du côté de celui dont il voyait pour la première fois le visage. De son ton impassible, froid et tranchant comme une lame de couteau, il continua :

« Alors, nous ne sommes plus de force faire sauter la coupe proprement ?… (en même temps, Herlock fit, de la main, le mouvement d’exécuter ce tour de cartes). Nous nous sommes fait « ratisser » par d’autres plus habiles… Aussi, avons-nous décidé de nous venger, tout en jouant l’honnête homme dévalisé, et nous venons dénoncer l’existence du joli tripot où l’on dépouille les braves pontes qui s’y risquent… En même temps, nous avons pris une autre décision… Celle de changer de métier… Heureuse idée… bonne idée !… Seulement, vous auriez peut-être pu vous résoudre à choisir, comme nouvelle profession, une tout autre que celle de cambrioleur…

– By God… by God !… s’exclama l’individu. Vous êtes un damné homme. Comment avez vous pu savoir toutes ces choses ?

– Comme bien d’autres… par exemple, comme je sais que vous êtes marié et avez des enfants élevés en Allemagne ; mais ceci n’a aucun rapport… Pour ce qui précède, je veux bien vous en donner l’explication. Cela vous apprendra à connaître un peu Herlock… ce vieux Herlock Sholmes. »

Là-dessus, mon ami alluma une cigarette et dit :

« Un simple coup d’œil me permet d’apercevoir, par-dessous la table, le bas de votre corps. Or, vos bottines vernies, votre pantalon de drap fin, votre chapeau haute forme, posé à terre à côté de vous, indiquent que vous êtes en costume de cérémonie ou de soirée. Il est dix heures du matin. Vos coudes sur vos genoux, votre position affaissée prouvent votre fatigue. Ce costume à cette heure si matinale, cette lassitude montrent que vous avez passé une nuit blanche… Où ? Dans un cercle ou un tripot, où vous avez été dévalisé.

– En effet.

– Votre pantalon est taché de boue. Donc, vous n’avez plus le sou pour prendre un cab.

Pendant que je vous faisais attendre, je voyais vos doigts faire le geste – machinal et fréquent – de tourner autour de votre annulaire une bague – bague qui n’y était plus.

À un certain moment, vous avez voulu tirer votre montre et vous vous êtes ravisé… pensant soudain qu’elle aussi s’était évaporée. Vous l’aviez perdue au jeu… avec le reste… avec votre revolver, dont la poche spéciale de votre pantalon porte encore, quoique vide, la forme apparente.

Aucun désordre dans votre toilette. Donc vous n’avez pas été la victime d’une attaque nocturne. D’ailleurs, vous êtes d’une taille à résister. »

Cet Herlock Sholmes était décidément un génie… Ces déductions, si rigoureusement logiques, étaient le fait d’un être humain. J’étais transporté… L’autre, la bouche ouverte, en rond, semblait pétrifié d’une telle pénétration.

Cependant, le détective continua :

« Lorsque pour aller dans un cercle, on se munit d’un revolver ; lorsqu’on y perd, outre son argent, sa montre et ses bijoux, le cercle s’appelle un tripot. Au reste, lorsque tout à l’heure vos doigts cessaient de tourner autour de votre annulaire cette bague absente, ils faisaient un autre mouvement bien connu des prestidigitateurs : celui de malaxer une boulette de pain. Vous n’ignorez pas que c’est ainsi qu’on obtient la souplesse nécessaire pour faire habilement sauter la coupe. (1) J’ai remarqué la raideur de votre pouce. Sans doute, cette infériorité a été la cause de votre défaite. Vous n’êtes plus assez jeune. Aussi, avez-vous décidé de changer de métier.

C’est alors que vous étant renseigné auprès de quelque aigrefin, vous avez pris cette adresse. »

En disant ces mots, Herlock atteignit la carte posée sur son bureau et lut :
 

« Stokesforth-Chesterfield

 

Or, cette adresse ne peut être connue que par des bandits. C’est la seule maison du monde qui fabrique, pour eux, les outils de cambriolage perfectionnés, dont ils se servent… Vous allez vous y rendre, sans doute ? »

Puis, le détective conclut :

« Cela ne vous a pas empêché, tout bouillant de fureur, de venir ici, pour vous venger dénoncer le tripot… car c’est, je suppose, le but de votre visite… Vous paraissiez calme tout à l’heure, mais vos mains et vos pieds avaient des crispations d’impatience et. de colère. »

Là-dessus, Herlock sourit et se frotta les mains en regardant l’inconnu avec le petit air d’un chat qui joue avec une souris.

« Mon cher Monsieur, fit alors celui-ci, vous êtes un parfait observateur.

Mon pantalon est taché de boue, c’est vrai, mais c’est en descendant de cab, devant votre porte, que j’ai mis le pied dans le ruisseau.

J’ai d’habitude une alliance à l’annulaire, c’est encore vrai. Mais je souffre de la goutte. Mes doigts sont enflés et je n’ai pu la mettre.

J’ai eu un moment l’idée de tirer ma montre, c’est exact. Mais en même temps, j’ai aperçu l’heure à votre propre pendule et n’ai pas achevé mon mouvement.

Je me malaxe les doigts avec le pouce. Rien de plus juste. C’est un soulagement contre la goutte… d’ailleurs, insuffisant car il n’empêche pas d’avoir des crispations involontaires de pied ou de main, lorsque la douleur vous tiraille.

Je suis las, en effet ; j’arrive de Dublin et ai passé une partie de la nuit en bateau, car la mer était épouvantablement mauvaise. J’ai eu juste le temps de revêtir un costume de cérémonie, pour rendre visite à son Excellence Lord Fox, du département de la Justice.

Raisonnablement, je ne pouvais, dans ce cas, me munir du revolver que je porte d’ordinaire, même en soirée, étant données mes fonctions. J’étais chef de la police à Dublin, je viens d’être nommé à Londres.

Ma première visite a été pour Son Excellence, la deuxième était pour l’illustre détective dont les services devaient m’être précieux. Aussi, je suis venu ici directement en sortant de chez Lord Fox.

Quant à cette adresse de Chesterfield, rien d’étonnant à ce qu’elle soit connue de celui qui a pour mission de poursuivre les bandits qui s’y approvisionnent. Lord Fox vient de me la donner.

Maintenant, retournez la carte, je vous prie ; vous y verrez mes noms et qualités. »

Le pauvre Herlock n’eut pas besoin de consulter le bristol. Le fidèle James venait de lui apporter un télégramme du ministère, l’avisant de l’importante visite qu’il allait recevoir… Seulement, le cab du nouveau chef de la police avait marché plus vite que la Post-office.

Celui-ci, cependant, ajouta encore :

« Maintenant, mon cher Monsieur, je suis curieux de savoir une chose. Quelle est donc la raison qui vous a fait penser que j’avais de jeunes enfants élevés en Allemagne ? »

L’infortuné détective, abattu, se redressa. Une dernière chance lui apparaissait d’éviter la démission forcée qu’il entrevoyait à bref délai.

« Votre Honneur, fit-il, j’ai vu dépasser de la poche de votre pantalon un fragment de journal illustré allemand, que je connais… c’est une publication destinée aux enfants…

– Et aussi aux boules de gomme, interrompit sèchement le chef, en tirant de sa poche un cornet de papier. J’ai pris froid en mer… Or, pour le mal de gorge, rien ne vaut les simples vieilles boules de gomme de nos pères. »

Ce dernier coup acheva Herlock Sholmes. Espérons qu’il ne s’en relèvera pas.
 

Étienne JOLICLER

 
 

_____

 

(1) Cet exercice est, en effet, celui auquel se livrent les faiseurs de tours de cartes pour s’entretenir les doigts.
 

_____

 
 

(in Le Pêle-Mêle, quatorzième année, n° 37, 5 juillet 1908)