GUILLO
 

Madame,
 

Je m’empresse de mettre sous vos yeux le charmant épisode suivant, bien certain que vous trouverez en lui de quoi satisfaire votre nature exquise et votre humeur enjouée.
 
 

LOUCHARD

 

HISTOIRE DROLATIQUE

 

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C’est le matin – de très bonne heure – il fait froid. Nous sommes à Évreux, sur une place où s’est tassée une foule inquiète et silencieuse. – Non loin de nous, des gens à cheval maintiennent avec peine un espace vide : ce sont des gendarmes. Entre leurs chevaux, on distingue vaguement la guillotine.

Voici près d’une heure qu’on attend. Quelques-uns même commencent à s’impatienter : « On se moque du monde ! – Roch n’est donc pas arrivé ! – Comme c’est agréable d’avoir les pieds dans l’eau ! » etc., etc. Mon voisin, un gros homme aux yeux gris à fleur de tête, se penche et me demande avec intérêt si on ne le reconduira pas à la prison. « Qui ? » fais-je brusquement. Tout interloqué, il hésite, puis, finit par me dire doucement : « M. Louchard. » – J’éclate. Quant à lui, il devient rouge comme une pivoine, et n’ose plus me regarder.

Bientôt une rumeur s’élève de toutes parts : « Le voici !… le voici !… » Un mouvement s’est produit dans la foule, qui s’écarte et donne passage à un cortège – c’est celui du condamné. – L’attention est générale, tous les regards sont portés vers le même point. Au milieu d’un groupe de cinq ou six personnes, on aperçoit Louchard à demi affaissé ente deux aides qui le soutiennent ; ses pieds, nus et sales, traînent sur la terre humide. Louchard, au physique comme au moral, est une sorte de monstre gros et court ; sa tête énorme et hérissée, qu’on aura tant de peine à lui arracher tout à l’heure est comme écrasée et rivée sur son buste. Son visage est hideux – l’œil, injecté de sang, sort de l’orbite – la bouche, grimaçante et contractée, laisse pendre jusque sur la poitrine une langue noire et tuméfiée.
 
LOUCHARDIMAGE
 

Cet homme dont on va faire un cadavre, a assommé sa vieille mère à coups de marteau, et lorsque, sous les chairs meurtries, les os écrasés et réduits en bouillie n’ont plus offert de résistance, il a découpé tout cela en morceaux, qu’il a jetés ensuite dans une mare. Quant à la tête, il l’a fait cuire.

Cependant, le cortège arrive au pied de la machine. Tout le monde se hausse pour mieux voir. Tout à coup, un silence absolu. – Louchard s’est arrêté brusquement… il regarde… une longue caisse en sapin, ouverte et contenant du son, est là qui le fascine – son œil ne peut s’en détacher. – Sa pupille est prodigieusement dilatée et son regard semble figé dans une expression de terreur indicible. – À la vue de cette scène muette d’épouvante, un frisson a parcouru la foule, les visages sont devenus pâles et la sueur perle au front. – On se demande pourquoi l’on a placé cette bière sur le passage du condamné. – Que s’est-il passé dans Louchard à l’aspect de ces quatre planches qui devaient enfermer son corps mutilé ? Il est difficile de le préciser, mais assurément, à en juger par l’expression de son visage, cet instant a dû être terrible. De quel droit la société inflige-t-elle à celui qui doit mourir le tourment préalable de la mort ? Et qu’a-t-elle à espérer d’une torture que l’échafaud rend inutile ?

On entraîne Louchard sur la plate-forme. On va le rendre apte à l’opération. Sa blouse et son faux-col empêcheraient la justice humaine de passer. La coutume sur l’échafaud est comme dans les salons : il faut être décolleté. Une fois qu’on lui a enlevé les oripeaux grotesques qui le recouvrent, ainsi que le chiffon de crêpe noir qui lui sert de bonnet, un huissier en bourgeois, le chapeau sur la tête, lit d’une voix aigrelette l’arrêt du jugement. C’est fini, et déjà l’on plaque Louchard sur la bascule, qui est aussitôt abaissée. Un son rauque sort de sa poitrine, la lunette l’étrangle, elle est trop petite pour son cou. Que fait-on ? On le pousse, il grogne et suffoque, mais c’est afin de faciliter la besogne, et, tant bien que mal, on le tue par strangulation avant de lui couper le cou. Enfin ça y est, la mise en train est faite, un éclair passe, un rapide frôlement à peine ralenti une seconde en sa course, un bruit sourd, et c’est tout ; la justice a passé.

Non, ce n’est point tout, car ici se place un lugubre incident qui peut être considéré comme la preuve faite de l’effrayant syllogisme de tout à l’heure. En passant devant la bière, Louchard a dû penser : « Cette bière est pour moi. » Eh bien ! il pensait vrai. Cette bière était pour lui, et nous l’avons bien vu, car voici ce qui arriva :

Au moment où la tête tranchée se détacha et alla rouler grimaçante au fond du panier, le tronc, de son côté, bascula, puis tomba dans la bière qu’on venait de placer là tout exprès pour le recevoir. Mais il tomba d’une façon si malheureuse, qu’il y resta assis, tout le corps en dehors, montrant aux yeux des assistants épouvantés un spectacle des plus affreux, celui d’un corps à moitié enseveli dont le cou, taillé à vif, laissait échapper, à plus d’un pied de hauteur, quatre jets noirs fumants. Le sang ruisselait en cascades, inondant les chairs et le bois. C’était épouvantable. Alors, comme sur une victime qui se révolterait, les aides et le bourreau se précipitèrent sur le cadavre, ils le couchèrent de force et le tassèrent en piétinant dessus ; on fourra la tête dans un coin, et l’on mit le couvercle… Enfin ! ce n’était pas trop tôt, on suffoquait.
 

Vous voyez, Madame, que c’est fort amusant de voir couper une tête, et qu’il est peu de sujets aussi plaisants et aussi agréables que celui-ci.

En plus, avons-nous l’assurance que nous ne dérogeons point.

Car si autrefois Molière châtiait les mœurs en faisant rire, nous, nous châtions les hommes par le même moyen.
 

STÉNIO

 
 

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(in Paris-Plaisir, première année, n° 2, dimanche 24 mars 1878)