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Peut-être dira-t-on encore que je suis fou, mais cela n’a plus guère d’importance pour moi, et ma sacrée famille peut bien me faire interner, s’il lui plaît, je m’en moque terriblement. Oui, terriblement. C’est bien le mot, le seul mot qui puisse convenir à cette vie insensée qui est devenue la mienne. Je vous vois déjà ricaner : « Cette vie insensée, pour une fois, vous êtes véridique. » Mais, je le sais aujourd’hui, ces choses ont pour moi une évidence souveraine, votre vie est absurde et vous n’êtes que des serins. Si ma vie est insensée, ce n’est pas que je déraisonne, mais que ce monde n’a pas de sens.

Voici que je m’égare de nouveau ; ce n’est pas de philosophie que je veux vous parler, ni de tout ce que vous prendriez sans doute pour de prétentieuses foutaises ; non, c’est d’un fait, d’une révélation et d’une angoisse dont la lumière tour à tour et la souffrance m’illuminent et me détruisent. Et si je donne des arguments à votre propre folie, plus redoutable que celle que vous m’imputez, tant pis ! Vous n’avez jamais beaucoup compté pour moi ; à partir de ce soir, je vous raye tous de ma vie, je vous supprime d’une manière plus décisive que si je vous tuais.

Je ne sais pas très bien comment tout cela a commencé dans mon esprit, mais je me rappelle à merveille le premier acte où se traduisit cette inquiétude, et la surprise qu’il causa à tous ceux qui m’entouraient. Je n’étais certes pas sans soupçonner la bassesse et la férocité du monde ou, si l’on veut, sa sottise. Je pouvais facilement imaginer tous les désagréments qu’une certaine attitude pourrait me valoir. Il n’importe : je ne pouvais m’empêcher de faire certains gestes et de prononcer certaines paroles, j’obéissais à une nécessité intérieure plus forte que toutes les considérations de prudence.

De prudence ou d’amour-propre. Et pourtant l’amour-propre ne se mit pas tout de suite de la partie. Bien au contraire, je fus d’abord humilié des différences que je constatais entre la commune humanité et moi ; et ce n’est qu’en en prenant une conscience plus exacte que j’arrivai à en tirer de l’orgueil. Cet orgueil, à l’origine, ne fut point fort éclatant. C’est en effet qu’il s’appuyait sur le mépris des gens qui m’entouraient, et auxquels je me sentais supérieur, mais qu’il ne croyait point qu’il fût unique. Je pensais, j’ai longtemps pensé, que d’autres hommes souffraient comme moi, autant que moi, peut-être davantage, de la médiocrité triomphante. Aujourd’hui, j’ai bien compris qu’ils finissent toujours par s’en accommoder. Moi, non. Ce qu’on nomme ma folie, ce n’est pas autre chose qu’une révolte qui ne finira qu’avec moi.

C’était dans les derniers jours d’un automne triste et beau. Notre maison se dressait au milieu des pins et des chênes. À cinq ou six cents mètres de là passait la route, encadrée de grands platanes aux taches claires. Nous avions fini de déjeuner et nous prenions le café sous les arbres. Il faisait encore très chaud et des mouches passaient en chantant à travers une poussière dorée. Nous, c’est-à-dire mon père, ma grand-mère, ma sœur et moi. Mon père était grand et lourd, assez coloré et sommeillait doucement dans la chaleur et la lumière, cependant que des gouttes de sueur reluisaient à la racine de ses cheveux rares, roulaient sur son front et s’arrêtaient un instant dans ses épais sourcils. Ma sœur, qui s’est mariée depuis à un homme qui la vaut, était déjà ce qu’elle était aujourd’hui : une fausse maigre, assez minaudière, à l’œil dur. Sensuelle et méchante, j’en suis sûr, et qui aime l’argent, ce qui est assez banal, n’est-ce pas ? et dont je ne m’indigne plus : tout cela est trop loin de moi.

Ma grand-mère était vêtue de noir depuis la mort de son mari. C’était une femme immense et anguleuse, avec des mains et des pieds d’une taille vraiment extraordinaire. Pour elle, une famille, c’était d’abord une raison sociale, et ce qu’elle appelait son économie, je dis son avarice (et je n’ai d’ailleurs jamais su faire très bien la différence) ; ce n’était point absolument qu’elle aimât l’argent, mais les dignités qu’il confère. Elle eût désiré que sa famille fût la plus riche du canton. Ainsi voulait-elle faire sentir son autorité. Ce caractère rigide était néanmoins susceptible d’une certaine tendresse, mais austère, déplaisante, inefficace. Elle ne pouvait ni me chérir ni me détester absolument. J’étais l’héritier de la famille, mais j’en étais l’héritier indigne. Elle souffrait, mais je ne puis arriver à l’en plaindre Cette description est sans doute un peu longue, mais elle est indispensable. Le tableau qui se présentait à mes yeux : mon père endormi, ma sœur penchée sur un journal de mode et ma grand-mère appliquée à son tricot, et qui tournait de temps en temps vers moi son regard sévère, déclencha brusquement en moi je ne sais quelle violente irritation. Ainsi donc, me disais-je, voilà leur pauvreté, leur véritable indigence, et sans doute ne sont-ils pas plus mauvais que les autres, et peut-être meilleurs, à l’occasion. Ma gorge se serra, je sentis à mes paupières un picotement, une chaleur subite à mon front. Un poids indéfinissable gênait ma respiration ; il me semblait à chaque seconde que mon cœur dût s’arrêter de battre. Je me levai et j’empoignai alors mon fauteuil d’osier en criant : « Je sais malgré tout que le monde existe ! » Puis je me mis à sangloter.
 

*
 

Mon père s’était frotté les yeux en sursautant, ma grand-mère s’était levée avec un geste tragique, ma sœur m’envisageait avec mépris. Au plus fort de ma crise nerveuse, ce spectacle me dominait irrésistiblement et des mots fulguraient dans mon cerveau, qui leur étaient destinés : « Ahuri, ahuri, Agrippine outragée, pécore, pécore ! » En ce moment même où j’écris, je ne puis affirmer si je les ai prononcés.

Je pleurai pendant près de deux heures, avec de grandes secousses qui m’ébranlaient tout entier, et à ma souffrance et à mon anxiété se mêlait par instant une étrange, une puissante joie. On avait appelé le médecin qui me fit une piqûre et je sombrai bientôt dans une lente et indécise rêverie, les yeux clos, mais toujours éveillé. Dans une chambre éloignée, ma grand-mère et mon père causaient avec le médecin. Mon oreille était devenue incroyablement subtile et j’entendis ces paroles : « Avant la fin de la semaine, nous le conduirons à Bayonne, chez le professeur Lestrade. » J’accueillis cette décision, bien que l’on ne se souciât point de ma volonté, avec la plus complète indifférence.
 

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Ce n’est pas dans mon dessein d’entrer dans le détail de ces incidents. Le professeur Lestrade s’efforça de me persuader que je devais aller passer quelques mois dans une maison de santé. Efforts bien inutiles ! J’étais décidé à faire tout ce que l’on voudrait. Quand on doute de la réalité de l’univers, peut-il vous importer d’être ici ou là ?
 

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La maison de santé était composée de pavillons assez vastes, disséminés dans un parc plein de verdure et d’eaux vives. Ce n’était pas une trop affreuse prison et je me résignai vite à un sort qui ne me paraissait pas trop rigoureux.

Le matin, vers huit heures, mon infirmière venait m’éveiller et me conduisait à la douche. Je regagnais ensuite mon lit, reposé, détendu, presque heureux. On m’apportait du thé, les journaux, parfois des lettres. Le médecin venait me voir vers dix heures et nous causions assez longtemps. Il était jeune, propre, bien habillé. Je m’habituais sans trop de peine à ses visites. Avant de déjeuner, j’allais faire un tour dans le parc. Paisible promenade, monotone déroulement des jours !
 

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Dans ce calme et ce repos, je finis par découvrir une fissure. Cette existence végétative dans une paisible retraite ne pouvait manquer, à la fin, de provoquer en moi une réaction. Le goût du changement suffirait assez à l’expliquer, mais il suffit aussi d’ajouter que j’avais fait des provisions d’énergie et qu’il me fallait dépenser de quelque manière la santé qui m’était revenue. Cette vigueur nouvelle se traduisit par de fréquentes insomnies. Non pas que je fusse lent à m’endormir, mais je m’éveillais au milieu de la nuit et j’attendais alors pendant des heures quelque chose qui ne venait pas.

L’hiver régnait maintenant sur le parc. J’ouvrais ma fenêtre et je regardais longuement les pelouses couvertes de neige, les arbres qui tendaient vers la nuit leurs branches dépouillées, parfois une lune blanche et froide qui faisait briller dans l’ombre mes vitres striées de, givre. Une nuit, vers les deux heures (l’air était vif et pur et me brûlait au visage), je crus apercevoir sur un lointain massif une forme légère qui ondulait faiblement dans un silence inimitable. Pas un souffle de vent. Cette incertaine apparition, me semblait-il, déroulait une longue écharpe transparente qui soulignait sa marche insensible. Et je crus un instant qu’un visage me souriait à travers la nuit comme le souvenir d’un paradis perdu et la promesse d’un bonheur mystérieux.
 

*
 

Peu à peu, et de nuit en nuit, l’image se précisa. Les plus diverses songeries se composaient pour moi autour de cette robe neigeuse, de cette robe lunaire. Les livres que je lisais, les plus belles paroles d’amour qui ont traversé les siècles unissaient leurs prodiges dans une incantation toute gonflée de pressentiments et de sortilèges. Vous me trouverez assurément ridicule de vous dire que j’évoquais alors une apparence d’un monde disparu, une fée, un péri de la solitude et de la désolation.
 
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Je distinguais aisément toutes les courbes de son grand corps blanc et blond et les jeux, sur cette chair à peine entrevue, d’une lumière qui n’appartenait pas à notre pauvre planète, une lumière impitoyable, un invincible rayonnement. Mais toujours m’échappait son visage. Lorsque cette ombre victorieuse se dissolvait dans la brume du petit matin, je restais quelquefois de longues heures à rêver dans ma chambre à l’énigme de ces traits proprement divins. Ai-je cédé à quelque hallucination ? C’est bien possible. Qu’est-ce au surplus que la réalité, et le monde de l’illusion n’est-il pas plus fertile, plus logique, plus harmonieux que cet ensemble de phénomènes incohérents où les hommes trouvent leur satisfaction ? Ne réserve-t-il pas de plus beaux plaisirs et cette fulgurante clarté qui déchire pour quelques-uns d’entre nous les ténèbres où nous nous débattons ? Une illusion amoureuse de cette qualité ne m’introduisait-elle pas à une réalité plus profonde, à une plus secrète connaissance des règles et des opérations de l’esprit ? Car l’esprit est amour, ou il n’est rien.
 

*
 

Les hommes ne sont pas si méchants qu’on le croit, mais ils sont plus bêtes. Je gardai pour moi le secret de ces enchantements nocturnes, si bien que le médecin me crut guéri, comme ils disent. Je pouvais, paraît-il, me mêler de nouveau à « mes semblables. » Quelle amère dérision ! Retrouverais-je hors de cette maison la fille du silence et de la nuit dont la présence ou le souvenir coloraient pour moi les longues heures de la vie ?
 

*
 

Pour achever ma convalescence, on décida de m’envoyer à Saint-Tropez pour y passer les derniers jours de l’hiver. J’y devais rester tout le printemps et tout l’été.

La sensation de plénitude physique que donne, à qui vient du froid, le climat méditerranéen, suffit pendant quelques jours à me distraire de mes pensées. Certes, je n’oubliais pas mon amie inconnue, mais j’y songeais comme à une gracieuse figure surgie pour me sourire du fond de la tristesse et de l’ennui. Dans l’hôtel où je m’étais installé, on pouvait déjà déjeuner en plein air. D’une grande terrasse, des escaliers à balustres descendaient vers la mer, à travers un petit bois de pins, pour aboutir à une crique rocheuse où l’eau était claire et tiède.

Mes journées étaient tranquilles et paresseuses. J’ai toujours aimé la mer. Je me baignais et je fumais d’innombrables cigarettes, étendu sur les roches qui étincelaient au jeune soleil, dures et noires au milieu de la terre rouge et de l’eau verte et bleue. Lorsque le soir tombait, j’interrogeais avidement les collines sèches, les sentes pierreuses, les anfractuosités de la côte. J’aurais désiré de voir apparaître ma compagne. Mais seul me répondit le murmure aérien de la mer, contre les rochers.
 

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Une vie aussi inactive coule plus vite qu’on ne le supposerait et je n’ai pour me reconnaître, dans la succession des jours, que la mémoire de certains ouvrages qui occupèrent ma retraite. L’été resplendissait. Une chaleur dure, craquante, établissait sur nous, dès le matin, son empire. Après le dîner, dans la nuit lourde, je descendais vers la ville et j’allais boire quelques verres dans un bar, sur le port. Imaginez une espèce de long couloir tout tendu de papier bariolé et, dans ce couloir, une cohue dansante. Les hommes et les femmes avaient de petits maillots rouges, bleus ou blancs, parfois rayés, qui laissaient les bras, les épaules et la gorge nus. Ce costume si simple et, ma foi ! si gai, donnait à ce spectacle quelque chose de libre, et de bondissant, une aimable allégresse.

Le samedi, c’était jour de gala. Cela signifiait que les verres étaient plus chers et que les clients étaient invités à se déguiser. Avec les moyens les plus élémentaires, on rivalisait d’ingéniosité. Nous eûmes ainsi un bal nègre, un bal d’apaches, puis (et c’est ici que je veux en venir) un bal tahitien. Un bal tahitien, voilà qui paraît assez simple : une pièce de toile autour des reins, et tout est dit. Bien peu avaient adopté ce costume et la plupart s’étaient plus ou moins heureusement vêtus de feuilles et de raphia.

C’est alors que je remarquai une longue jeune fille aux cheveux blonds et qui, malgré cette blondeur, m’apparaissait comme une reine sauvage. Les pieds nus dans des sandales de cuir, elle dansait d’un air grave et presque religieux. Autour d’elle palpitaient, tels des liens rompus, des guirlandes de feuilles, des tresses de raphia dorées comme sa chevelure. J’étais ému par cette grâce primitive et fière qui se dégageait de chacun de ses gestes, de sa danse presque immobile et de ses yeux limpides ; et cette émotion n’était pas seulement celle que l’on doit éprouver devant une belle jeune femme, il y entrait un principe indéfinissable d’angoisse et de mélancolique plaisir. Un avertissement obscur m’ordonnait de la reconnaître et, dans mon incertitude, un sentiment d’euphorie (comment dire autrement ?) naissait, se développait, commençait à m’envahir. Je m’y adonnai sans contrainte, car je devinais l’approche souterraine d’un amour plus haut que celui des hommes, la perfection de la sérénité.

Le vue de cette fille du Nord, de sa peau claire à travers la robe feuillue, m’introduisait à un univers où les vieilles lois qui pèsent sur nous dans ce monde absurde perdaient toute autorité, et, même, tout semblant de raison. Je participais à une existence plus noble, plus complexe, plus savante à la fois et plus ingénue, je respirais un air sans souillure.

Je ne sais combien de temps dura cette contemplation. La jeune femme parut le remarquer et ne s’en étonna point. Qu’elle marquât quelque surprise et notre reconnaissance ne se faisait pas. Je le savais maintenant, en effet, avec la brutalité d’un coup de feu, en ce corps de chair et de sang vivait l’âme même qui dansait dans la neige et la nuit glacée. Croyez-vous que j’aie fait un seul geste ? J’avais vu ses yeux et je savais désormais qu’en quelque point du monde que je fusse, cette enfant viendrait me prêter sa force et sa fraîcheur.
 

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Comme je rentrais à l’hôtel, sur la colline noyée par les ombres nocturnes, le bonheur m’habitait. Non pas un bonheur, comprenez-moi, un petit bonheur humain à notre taille, mais un rythme tranquille et sûr, une flamme obstinée. Je sus désormais que ma vie n’avait plus besoin d’explication, je rejetai tous les commentaires des philosophes, je possédai une certitude infinie. Le bonheur s’était incarné. Voilà le fait autour duquel tout devait s’assembler.
 

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Bien des soirs je revins dans le bar du port. Je ne sais même pas si j’attendais la venue de mon amie ; elle m’avait donné un de ces rendez-vous auxquels l’on ne se dérobe point. Je la revis une fois, vers minuit, et je lus dans son regard que l’heure où elle devait parler n’avait pas sonné mais que, lorsque cette heure serait venue, nulle puissance ne la pourrait contraindre de ne pas accourir auprès de moi. Puis je crus comprendre qu’elle me disait provisoirement adieu.

Ce fut à quelques jours de là que je quittai Saint-Tropez.
 

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Depuis des générations, ma famille possède, au bord de la côte landaise, une villa rustique. C’est une bien simple demeure, construite en bois, et que l’on a badigeonnée, à l’extérieur, de couleurs vives. Elle est assez délabrée, car mes parents n’y sont pas allés une fois en vingt ans, mais elle est chère à mon cœur depuis l’enfance. C’est là, en effet, que j’ai passé les plus belles heures de mes vacances, à cette époque heureuse où la vie n’avait eu ni le temps de me meurtrir, ni celui de se révéler à moi dans sa sauvagerie.

Ces solitudes d’Extrême-Occident offrent souvent à la rêverie, les plus graves paysages, une profonde et magnifique désolation, une grandeur qui triomphe dans le silence et l’oubli. Près de la maison coule un ruisseau qui va se jeter dans la mer. Il prend sa source dans un vaste étang aux rives plates où les nénuphars montrent entre les joncs leur blanche corolle qui frotte sur l’eau sombre, urne de la rosée. Entre l’étang et la mer, le courant serpente au milieu d’une végétation presque tropicale. Une voyageuse me dit un jour que ce spectacle évoquait pour elle le souvenir du Panama. Et c’est en effet qu’entre les aulnes et les bouleaux on voit soudain apparaître quelque fougère royale somptueusement éployée ou la fleur rouge de l’hibiscus.

Que de fois j’ai promené sous ces voûtes de verdure, couché au fond d’une barque, mon inquiète nostalgie ! C’est que j’y trouvais le repos. Là, tout me parlait de sagesse et de résignation à l’ordre des choses. Mes incertitudes se résolvaient en indifférence. Je m’abandonnais tout entier à une paresse délicieuse. Mes plus grands efforts étaient d’entrouvrir quelque livre ou de prendre mon fusil pour aller sur la dune, en compagnie d’un chien négligent, chercher quelque tourterelle assez folle pour tomber sous les coups d’un chasseur distrait.

À cette frontière de l’Europe occidentale, je m’émouvais profondément à l’idée qu’il n’y avait en face de moi que cette étendue et cette masse de l’Océan, la houle de l’Atlantique pendant des milliers et des milliers de kilomètres, et je pouvais me risquer à supprimer de l’univers ce qui n’était pas moi. Assis sur la dune où poussent le fenouil amer et le chardon, je passais les heures à construire de beaux songes dans le vent de la mer.

Les journées que j’aimais le plus, peut-être étaient ce celles de l’équinoxe, tandis que la fureur du vent enfle démesurément les marées et que les hautes vagues, en se brisant contre les dunes, arrachent de larges blocs à ces murailles de sable. Alors, je rêvais de cataclysmes et d’anéantissement, au milieu des sourdes explosions et du grondement prodigieux de cette mer limoneuse.
 

*
 

C’était un soir comme les autres soirs. Le soleil venait de s’abîmer dans une gloire sanglante et je remontais tranquillement la haute dune vers la petite baraque où un pêcheur me donnait à dîner. La chaleur était soudain tombée et, lorsque je parvins au sommet de la dune, je fus tout enveloppé par une bise glacée qui apportait de la forêt toute proche la puissante odeur de la résine. J’eus un brusque frisson. Un chien, de l’autre côté du courant, hurla longuement contre les premières ombres. Autour de moi, c’était l’admirable et funeste enchantement de la solitude.
 

*

 

Je poussai la porte et je reçus au visage la brûlure d’un grand feu de bois. Le « Sarcelot » me sourit et m’apporta une chaise au coin de la cheminée. Ainsi le nommait-on, parce que ce pêcheur était aussi le premier tueur de sarcelles du pays. Et, comme il vit que j’avais froid, il prépara un bol de café où il ne ménagea point le cognac.

Ce vieux pêcheur m’aimait bien ; lorsque j’étais enfant, il m’apprenait à piéger, ou me fabriquait des cerfs-volants, tout en me contant de magnifiques histoires.

Cependant que je mangeais de la soupe à l’oignon et du confit d’oie, des pêcheurs étaient entrés. Ils avaient passé toute l’après-midi près de l’embouchure du courant, à jeter leurs filets, et ils venaient demander au « Sarcelot » l’hospitalité jusqu’à l’aube, où ils iraient vendre le poisson dans les villages. Ils me connaissaient depuis toujours et me saluèrent affectueusement. C’étaient des gens simples et droits, durs aux travaux, les mains et le cœur rugueux. Mais ils étaient pêcheurs et marins, ce n’étaient pas des paysans comme les autres. Ils ne le savaient pas eux-mêmes, mais ils avaient dans la peau le goût de l’aventure et, peut-être, le sentiment du merveilleux.

Dans cette pièce obscure, toute traversée par les hautes flammes et les grandes ombres qui jaillissaient de la cheminée, se composaient pour moi des songes ardents et néfastes, un monde de fantômes et d’hypothèses. Un vieux pêcheur à l’épaisse moustache blanche évoquait les épaves et les cadavres que la guerre avait déposés sur cette côte désolée, et cette jeune femme gonflée par l’eau marine et dont les cheveux pâles étaient tout mêlés à un collier de perles sans rival. Voici que j’imaginais sa silhouette solitaire, glissant au milieu des marais et sur les dunes, dans cette nuit où l’on entendait le gémissement du norois et les cris aigus des courlis qui fuyaient la colère de l’Océan.

Ces funèbres images devaient tout naturellement diriger ma pensée vers cette autre forme féminine qui glissait au-dessus des massifs dans le silence étoilé d’une nuit de givre. Et, brusquement, je fus terrassé par l’angoisse.

Cette angoisse qui m’avait possédé pendant tant de jours et que j’avais fini par oublier, voici qu’elle se réveillait avec une vigueur non pareille. J’y vis comme un signe venu de loin, l’annonce de quelque grand événement qui déciderait de ma destinée. Lequel ? Je ne l’imaginais même pas, mais je savais que mon amie inconnue y serait engagée, et que c’est là que nos deux vies se rejoindraient. Je tremblais de fièvre, de désir et de peur, comme asservi à des philtres, livré à des pressentiments sans mesure.

La porte gémissait à chaque rafale. La fumée de la haute cheminée était brutalement refoulée sur les murs noircis de cette cabane, et, dans l’ombre que ne parvenaient à trouer ni les bûches de pin ni la faible lueur d’une lampe à pétrole, mon chien se mit à geindre doucement. Je fus en proie à un sentiment si intolérable que j’allongeai un coup de pied à cet animal fidèle pour qu’il cessât cette longue plainte.

Je savais qu’il se passait dans la nuit quelque chose qui exigeait ma présence, et cependant je ne sortais point. La crainte me paralysait de franchir cette porte, de quitter cet abri où résonnaient des voix humaines pour m’enfoncer dans une ombre pleine d’avertissements terribles. Et, d’autre part, comment me dérober à un ordre dont je sentais toute la rigueur ?

Mon sort, aujourd’hui, est assurément loin d’être enviable, mais je préfère cent fois mes tristes heures aux minutes que je passai entre les murs de cette cabane dans l’attente de périls inévitables.

Je ne pense pas que tous les hommes soient comme moi, je vous l’ai déjà dit, mais je suppose néanmoins que je puisse avoir des frères d’infortune. Ne vous est-il jamais arrivé, par un jour de soleil, devant un beau paysage, alors que vous êtes avec des amis que vous aimez et que vous devriez, semble-t-il, être heureux, ne vous est-il pas arrivé de voir tout s’obscurcir autour de vous et de chercher vainement en vous-même une réponse à une question informulée, à une question éternelle ? Plus rien ne compte, à ce moment, que cette réponse que vous ne trouverez pas, et toute la beauté du monde n’est qu’un leurre, un masque brillant qui cache d’affreux secrets.

À cette heure de la nuit, tel était mon sentiment. Mais, dans cette cabane battue par le vent, et tandis que mugissait la mer, cette inquiétude prenait une intensité désespérée.

Mon chien avait recommencé sa plainte, et grattait la porte. Exaspéré, je me levai, je saluai les pêcheurs et je sortis. Je fus, tout de suite enveloppé par la bourrasque. Les embruns me mettaient aux lèvres la saveur amère de l’iode. Un éclair déchira longuement le ciel d’encre et j’aperçus, à sa lueur, la haute volute d’une vague sur une plage d’apocalypse.

Je me dirigeai vers ma maison. On eût dit que mon chien relevait des traces sur le sable. Et, quand je voulus ouvrir la porte, je vis qu’elle n’était pas fermée.
 

*

 

Nulle puissance humaine, j’en suis sûr, n’eût pu m’empêcher d’entrer. Et, sitôt que j’eus franchi le seuil, je sentis deux bras qui se liaient à mes épaules et une bouche tremblante qui cherchait la mienne.
 
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Dans l’obscurité la plus profonde, et dans le bruit de la tempête, j’ai connu un amour qui est au-dessus de tous les mots, un amour où toute l’âme était labourée, fécondée.

Mais ceci ne vous regarde pas et je poursuis ces souvenirs dans le silence.
 

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Au matin, lorsque je m’éveillai, j’étais seul sur mon lit dévasté. Je fus sur pied d’un bond, et je cherchai de pièce en pièce. La maison était vide. Alors je poussai un grand cri, je courus sur la dune et je me laissai tomber sur le sable en sanglotant. J’aurais voulu mourir là, sans bouger.

Lorsqu’on voulut m’arracher à ce sable où je voulais m’anéantir, je sais que je me battis avec fureur. À la fin on m’emporta, et je ne me souviens plus de ce qui suivit.
 

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Je suis de nouveau dans la maison de santé. Sans doute mes parents espèrent-ils que cette fille du silence et de la nuit ne pourra jamais parvenir jusqu’à moi. Mais ils se trompent. Une chambre close n’est pas la prison qu’ils croient ; elle s’ouvre à tous les vents de l’esprit.

Je n’ai plus qu’à attendre. J’attends. Peut-être cette nuit…
 
GILBERT
 

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(Gilbert Charles, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, treizième année, n° 590, samedi 3 février 1934)