CHRONIC
 

Il est assez généralement connu que The Time Machine, l’œuvre qui rendit Wells célèbre presque du jour au lendemain, avant de paraître pour la première fois en volume chez Heinemann en juin 1895, avait été publiée, presque dans sa forme actuelle, dans la Henley’s New Review, un peu auparavant ; et que, un peu antérieurement encore, des fragments assez étendus en avaient été donnés par le National Observer. Mais il faut remonter beaucoup plus loin, à sept années en arrière, si l’on veut trouver l’origine véritable du livre, et sa première esquisse : elle se trouve dans le Science Schools Journal, conducted by students of the Normal School of Science and Royal School of Mines, South Kensington, dont Wells fut le fondateur en décembre 1886 ; il en demeura « editor, » secrétaire-général, dans les vingt premiers numéros, jusqu’à la rentrée de l’année scolaire 1890-91. Il en fut, du reste, le directeur à distance : c’est en effet de septembre 1883 à juillet 1886 qu’il fut étudiant à Kensington ; à la rentrée de 1886, il prit un poste dans un collège, à Holt, près de Wrexam, North Wales ; mais bientôt blessé, en jouant au football, il vint passer le reste de l’année à Up Park, chez sa mère, intendante de Miss Fetherstonhaugh : c’est vraisemblablement là qu’il se trouvait quand parut le n° 1, le 1er décembre 1886 ; et dans les années 1887 à 1889, il était professeur adjoint à Henley House School, Saint-John’s Wood, son titulaire étant M. Milne. (1) Au début de l’année scolaire 1890-91, le nom du périodique devint The Royal Collège of Science Magazine, et plus tard encore, The Phœnix, nom sous lequel il existe toujours.

Les contributions personnelles de Wells à cette revue amicale et universitaire, au cours de sa propre direction, et encore pendant quelque temps après qu’un nouvel « editor » l’eût remplacé, sont assez nombreuses, et toutes intéressantes pour des raisons diverses ; mais aucune ne l’est autant que le petit roman, The Chronic Argonauts, paru dans les numéros 11, 12 et 13, d’avril, mai et juin 1888, et qui représente le premier jet de The Time Machine. Si quelque lecteur va peut-être de temps en temps le rechercher dans les feuillets jaunis de la modeste revue des étudiants de South Kensington. personne, croyons-nous, ne l’a encore fait vraiment connaître ; en 1895, dans cette même revue, sous son deuxième nom, au moment du grand succès instantané de la Machine, on rappelle que le premier croquis du livre a paru dans ces mêmes colonnes ; et M. Hopkins, le dernier en date des biographes et critiques de Wells, en indique l’existence, mais sans même en citer le titre. Cette longue et plaisante nouvelle mérite, cependant, quelques instants d’attention.

Wells avait vingt-deux ans ; il n’en avait guère plus de vingt, au moment où la revue commença à paraître sous sa direction, surtout, dira-t-il plus tard (The beginning of the Journal, by the First Editor, n° 48, octobre 1893), pour prouver que les South Kensingtonians n’étaient pas uniquement de grosses bêtes de scientifiques. Que, peu mathématicien, il ait été ou non sérieusement intéressé, à cette époque, par le problème de l’espace à plus de trois dimensions, qui occupe constamment des esprits mathématiques, ce qui est incontestable, c’est que certains de ses condisciples l’étaient. L’un d’eux, E. A. Hamilton Gordon, avait lu à l’Association des étudiants, le 14 janvier 1887, une communication intitulée The Fourth Dimension, qui est publiée dans le n° 5, en avril de la même année. L’auteur n’est pas favorable à l’idée d’une quatrième dimension possible, mais essaie pourtant loyalement de se la représenter ; il émet l’hypothèse que les fantômes – s’il y en a – seraient des êtres venus d’un monde à quatre dimensions, et qui traverseraient le nôtre, qui n’en a que trois, à la façon dont un solide en se déplaçant laisserait une trace sur un plan immobile, situé sur son passage, et qui le couperait ; des êtres à deux dimensions situés dans le plan seraient aussi surpris par ce phénomène que nous autres par un passage de fantômes ; et on pourrait, en partant de cette idée, concevoir quatre, cinq, six dimensions, et autant que l’on voudra. Jeu d’étudiants, sans doute, et sans grande valeur scientifique ; le jeu d’esprit wellsien, selon lequel c’est le temps qui est la quatrième dimension, correspond à une conception entièrement autre : mais il n’est pas indifférent de connaître et de signaler la publication de ces pages, dont Wells, en sa qualité de secrétaire général du périodique, a naturellement connu le contenu, une année environ avant The Chronic Argonauts.

The Chronic Argonauts, ce sont, bien entendu, les Argonautes du Temps, The Time Travellers ; car ils sont deux, l’un volontaire et l’autre forcé, et ont des personnalités nettement définies ; alors que la rédaction nouvelle et définitive, sept ans plus tard, ne connaîtra plus qu’un seul, anonyme et très impersonnel, Time Traveller. Ce n’est pas au hasard et par simple curiosité scientifique que le docteur Moïse Nebogipfel, Ph. D. F. R. S. – faut-il entendre par son nom qu’il est déjà sur le sommet des nuées, « dans la lune ? » – entreprend la construction de son navire chronique : car la nef des Argonautes, qui deviendra la machine à explorer le temps, est ici appelée The Chronic Argo. À la différence du Time Traveller, dont le mobile essentiel et assez vague est le désir de connaître directement le passé et l’avenir, Nebogipfel est poussé par un sentiment plus précis et plus impérieux : le sentiment qu’il est né trop tôt dans un monde trop jeune, pour lequel il n’était pas fait, qu’il est, selon sa propre expression, an Anachronic Man, que sa place véritable est dans le radieux âge d’or qui viendra, inévitablement ; il cherche à s’échapper de ce siècle de misère, pour rejoindre son époque véritable dont une destinée cruelle l’a séparé. Et, par sa soif de vivre en Utopie, ce premier fils de Wells est plus wellsien, chose curieuse, mais non inexplicable, que le Time Traveller, son cadet de six ou sept ans. Non que le personnage soit dessiné d’un trait entièrement sérieux : l’humour joue le rôle principal dans la peinture du caractère, revêtu de ces bizarreries physiques dont les étudiants se plaisent à orner, ou à voir ornés, leurs savants professeurs – tels, immanquablement, les savants de Jules Verne, ou le Professor Challenger de Conan Doyle. « He was a small-bodied, sallow faced little man, clad in a close fitting garment of some stiff, dark material… His aquiline nose, thin lips, high cheek-ridges, and pointed chin, were all small and mutually well-proportioned: but the bones and muscles of his face were rendered exeessively prominent and distinct by his extrême leanness… large, eager grey eyes, phenomenally wide and high forehead… below it his eyes glowed like lights in some cave at a cliff’s foot… lank black hair… unkempt suggestion of hydrocephalic suggestion… temporal arteries pulsating visibly through his transparent yellow skin… » Ce portrait touche à la caricature, d’ailleurs innocente, et seul, sans doute, Wells pourrait dire maintenant s’il s’est proposé quelque charge irrévérencieuse de quelqu’un des maîtres d’Exhibition Road. Quoi qu’il en soit, cet homme ainsi bâti vient s’installer mystérieusement, et accompagné de caisses énormes et nombreuses, au village de Llyddwdd, près de Rwstog, dans le comté de Carnarvon (le jeune écrivain, bien entendu, se délecte à entasser les innombrables consonnes des imprononçables noms gallois). Il y loue un vieux presbytère isolé et abandonné, the Manse, inhabité depuis vingt-cinq ans, car on soupçonne qu’un vieillard du nom de Williams y a été assassiné par ses deux fils.

Bientôt, les superstitieux villageois, fort intrigués par l’aspect diabolique du personnage, ses habitudes casanières, sa taciturnité, les colis étranges qu’il ne cesse de recevoir par le chemin de fer, voient leur inquiétude et leurs soupçons redoublés par la lumière inexplicable qui s’échappe, la nuit, du presbytère, et les bruits sinistres qui s’y font entendre : l’enfer doit être mêlé à cela (Nebogipfel a installé chez lui la lumière électrique et une forge) ; la mort bizarre de Hughes, le bossu du village, qui est pris d’une crise incompréhensible et meurt sur la route à peu de distance de la maison suspecte, confirme leurs craintes ; le praticien de l’endroit, l’honnête Owen Thomas, a beau déclarer que la mort est naturelle, l’opinion publique est faite ; l’habitant de la maison Williams est un sorcier. On s’échauffe : les plus braves, Mrs Morgan ap Lloyd Jones, Parry Davies le cordonnier, Pugh Jones, John Peters, Arthur Price Williams, héros de tous les cabarets du pays, entraînent les autres contre la demeure maudite ; et un vieux, Pritchard, leur suggère d’y mettre le feu. Les furieux en avant, les couards derrière, ils viennent heurter à la porte et, lorsqu’ils l’ont défoncée parce qu’on n’ouvrait pas, ils aperçoivent le docteur : il n’est pas seul ; avec lui est le révèrent Elisée Ulysse Cook, « of Pembroke Collège, Ox. », « a fair-haired, pale-faced, respectable looking man. » Voyant l’agitation de ses paroissiens, il est venu, une heure auparavant, prévenir et inviter à la prudence celui qu’il sait bien n’être qu’un homme de science occupé à quelque recherche. Au milieu du laboratoire en désordre, l’un et l’autre sont montés sur une étrange petite machine, une sorte de plate-forme, sur laquelle court une espèce de rail de métal et d’ivoire, et lorsque les émeutiers, que n’arrête pas même la vue de leur père spirituel, se précipitent avides de meurtre, un rire sardonique retentit : la machine semble se balancer un peu, les figures des deux hommes deviennent peu à peu indistinctes, et puis bientôt, à la place qu’ils occupaient un instant auparavant, il n’y a plus que le vide.

Telle est, du moins, la figure de l’aventure, telle qu’elle est apparue exotériquernent aux habitants de Llyddwdd, qui ignorent naturellement la personnalité véritable du « sorcier, » et enjolivent l’affaire de nombreux détails sensationnels.

Mais H. G. Wells, qui la raconte, a des renseignements plus précis, fournis directement par un des héros du drame. Flânant dans une prairie voisine du village, quelque temps après la disparition mystérieuse de l’étranger et du pasteur, s’étant étendu pour rêver à l’ombre des arbres, il a vu sortir peu à peu du néant, devant lui, une figure lamentable, harassée de fatigue et de désarroi ; c’est le révérend Elisée Ulysse, « looking as Frenchmen look when they land at Newhaven – intensely travel-worn, » – et ceci esquisse, déjà, le retour du Time Traveller, après la longue attente de ses amis, dans The Time Machine. S’il s’est tu pour le reste du monde et est mort, épuisé et silencieux, trois semaines plus tard, le 29 août 1887 – et pour preuve vous pouvez voir sa tombe dans le cimetière ! – il n’est pas mort sans avoir dit à notre chroniqueur le fin mot de l’histoire. Lorsque, mu par une pensée de charité, il a frappé à la porte de Nebogipfel, une heure avant que n’arrive la colonne hurlante des incendiaires, ne recevant pas de réponse, il s’est décidé à entrer et a trouvé la maison vide ; et au bout d’un instant, stupéfait et tremblant, il a vu Nebogipfel paraître devant lui sur une étrange machine, souillé de poussière et de sang. Rassuré à grand-peine par le savant, il en a reçu les confidences : le docteur lui a dit sa soif de s’échapper vers la Cité future, « the Golden Days » – c’est presque l’expression, « The Golden Age, » dont le Time Traveller se servira pour désigner d’abord l’époque des Eloi – sa persuasion que le temps n’est qu’une quatrième dimension de l’espace, et qu’il n’est point de raison pour que nous ne puissions nous déplacer dans le sens de celle-là aussi bien que des trois autres. Cette conversation, y compris les objections du révérend, contient déjà en germe l’essentiel de la discussion entre le Time Traveller et ses amis, par laquelle commence The Time Machine ; deux des arguments principaux en faveur du temps conçu comme quatrième dimension s’y trouvent déjà, à savoir l’impossibilité de concevoir un cube instantané, sans lui accorder la durée aussi bien que les trois autres dimensions, et l’observation que les hommes furent réduits à se mouvoir dans deux dimensions jusqu’au moment où Montgolfier vint leur ouvrir la troisième : lui, Nebogipfel, est le Montgolfier de la quatrième. Comme le Time Traveller, encore, il a d’abord construit une machine de modèle réduit, qu’il a expédiée à travers le temps. Puis, sur un modèle définitif, il s’est risqué à son premier voyage dans la durée, vers l’arrière ; et il est tombé dans cette même maison, vingt-cinq ans plus tôt, juste au moment du meurtre du vieux Williams par ses enfants : d’où les taches de sang qui le couvrent. Il persuade à moitié le digne ecclésiastique, et lorsque les forcenés arrivent, l’injure à la bouche et la mort dans les yeux, il n’a pas de peine à l’entraîner avec lui, effaré et incertain, vers l’avenir cette fois. Ici, le récit de Cook, halluciné et fiévreux, s’est troublé : il semble que Nebogipfel l’ait emmené jusqu’en l’an 17902 : mais qu’y ont-ils vu, y ont-ils vraiment trouvé l’âge d’or, comment se fait-il que Cook soit revenu seul, pourquoi Nebogipfel serait-il revenu décharger son compagnon au milieu de l’an 1887, est-il reparti seul de l’avant, c’est ce que le mourant n’a pu expliquer. Et Wells se retire sur une pirouette, en disant que, donc, il ne sait pas la suite ; et il se donne le malin plaisir de rentrer en scène par une Note of the Editor, pour se reprocher à lui-même de faire venir l’eau à la bouche des lecteurs du Journal, et de tirer sa révérence sans avoir contenté leur soif.

Même à travers ce rapide récit, il apparaît clairement que The Chronic Argonauts, en dehors des différences déjà signalées et de l’art évidemment beaucoup plus parfait de The Time Machine, diffère de ce dernier livre par deux caractères principaux. D’abord, dans la forme définitive, tous les traits humoristiques du premier récit auront été volontairement éliminés : quelles que soient les impressions que l’on peut ressentir à la lecture du livre de 1895, il n’est rien qui y soit mis pour donner à rire ; le burlesque professeur, avorton macrocéphale et hirsute, est devenu un homme que, malgré l’absence de portrait physique précis, rien ne permet d’imaginer autre que jeune, ou du moins dans la force de l’âge, un beau type de chercheur d’aventure, nerveux et racé, ce type cher au cœur de l’Angleterre de Raleigh et de Drake, en même temps qu’un cerveau puissant et ingénieux ; le pitoyable révérend, embarqué par hasard, et de force, dans une équipée où il n’est engagé que pour y faire triste figure, a disparu ; la troupe superstitieuse des paysans gallois, hostiles et nécessairement incapables de rien comprendre à ce qui se passe, est remplacée, autour du Time Traveller, par un groupe d’amis, d’abord sceptiques, mais intelligents, et bientôt ébranlés : Blank, Filby, the Journalist, the Medical Man, the Provincial Mayor, the Psychologist, the Silent Man, the Very Young Man, anonymes comme lui-même, à l’exception des deux premiers ; anonymat calculé pour rehausser le caractère hallucinant, de l’histoire. En 1888, Wells s’était diverti, et voulait divertir de jeunes camarades ; en 1895, il se divertit toujours, mais il a voulu faire « fey, » pour employer ce mot si intraduisible, et qui désigne l’inquiétant qui règne sur les frontières de l’inexplicable et surnaturel ; et il a conquis le monde. En second lieu, la renonciation à toute espèce de tentative pour peindre les aventures des voyageurs dans l’âge d’or futur ne s’explique peut-être pas suffisamment par le fait que le numéro de juin 1888, qui contient la troisième partie du récit, était, dans cette revue universitaire, le dernier de l’année scolaire ; et que, le suivant ne paraissant qu’en octobre, on ne pouvait guère renvoyer la suite à l’année prochaine et qu’il fallait conclure ; on peut aussi, et au moins aussi vraisemblablement, conclure que Wells ne se sentait encore ni l’envie ni la force de peindre, à vingt-deux ans, son premier tableau des âges futurs et sa première Utopie.
 
 

GEORGES CONNES

 

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(1) Ces précisions chronologiques ont été données récemment par M. R. T. Hopkins, H. G. Wells, Personality, Character, Topography (Cecil Palmer, nov. 1922).
 

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(in Revue anglo-américaine, première année, n° 4, avril 1924)