SATAN

À J.-H. Rosny

 

« Mais, osa tout à coup Bainville d’une voix augurale, j’aurais voulu être prêtre. J’aurais chanté des messes terribles où j’aurais excité et exalté Satan dans la chair fade de l’hostie expiatoire. Il m’aurait été doux de sourire de la continuité de l’extase de mes fidèles satanisés. Aucun d’eux n’aurait eu conscience du triomphe – pour moi certain – de Lucifer dans son combat pulpeux avec Dieu expurgé de l’abîme. Car Satan agit et Dieu se contemple. Le premier seul est ubiquité, le second se cherche. Piteuse rivalité, vraiment, que celle de cet œil défini par un triangle chlorosé par la contemplation d’un nombril. Et quelle autre puissance divine ne faut-il pas en vérité pour créer le Mal – cette jolie courbe – que celle qui ne sut que délimiter le Bien, fatal, monotone et infécond comme une droite.

– Limites du Mal : l’Infini.

– Ah ! certes, » s’écria Bainville.

Il se leva comme suggestionné, et s’avança gravement vers une étagère au jour bleuâtre des vitraux. De petites masses oviformes luisaient pâlement. C’étaient, sur la planchette d’ébène, treize cailloux blancs et selon le poète « veinés comme un bras. » Il en compta rapidement six et, distinguant le septième du doigt :

« J’ai ainsi symbolisé à l’antique les treize voluptés initiales que j’ai rencontrées ici-bas. Chaque pierre porte deux caractères mnémotechniques qui suffisent à m’éclairer sur leur signification. La septième que je pointe porte sur un côté les deux lettres V. S., Volupté Sadique ou Satanique.

– Jette-la-moi, ricana Lucienne d’Artois, que je volupte selon notre Maître.

– Femme, prononça Bainville avec une gravité d’adepte que démentait la blague familière de ses yeux, je ne te la jetterai pas, parce que ce n’est qu’un galet lavé et poli par le flot et ne signifiant que par le souvenir sensuel que j’y attache.

– Au fond, grogna Louguet, tu ne cherches qu’à nous placer le récitatif de ta septième pose. Vas-y. Cela vaudra parce que tout le monde n’a pas la patience de les classifier ni de les tirer au clair. »

Lucienne tira sa chaise vers lui, très femme. De petite flammes pourlécheuses avivèrent, dans la grille, le cœur des bûches portant aux rétrospections bienheureuses. Ce Bainville intéressait par sa laideur outrancière de méphistophélique et les cinq ou six années de sa vie bâtonnées d’ombre et, pour ses plus intimes mêmes, biffées de toute certitude.

« Vous le savez, commença-t-il, et vous autres, les premiers, vous m’avez cru mort on perdus. Fatigué du boulevard et de ses réjouissances faciles, j’ai quitté un jour Paris à la recherche de mes treize cailloux. Trois ans après, je me trouvais en Cornouailles. C’est là que j’ai conquis sur le mystère ma septième volupté. Rien du vain conte satanique. Vous resterez avec moi dans le plus pur domaine psychique et je n’ai jamais eu d’autre critère que l’ébranlement forcené des mes vaso-moteurs. »

Il se tut et ses yeux pâles de boulevardier soudain s’approfondirent de trop d’inconnu.

« Je dois vous dire, reprit-il que j’étais dans le pays le plus propice à l’horreur et à l’hallucination. Jamais cauchemar n’a dépassé en puissance terrifiante cette nuit de Cornouailles. C’est à s’étonner de ce que le mercantilisme de l’Anglais n’ait pas encore songé à y organiser, pour une élite, des pèlerinages à Satan.

J’habitais, à environ un mille de la mer, une hutte hermétique de planches résineuses et suintantes. Une femme du village immédiatement au-dessus de ma tête dévalait chaque jour, à la première heure, pour m’apporter du porter et des légumes cuits. Je m’y établis un dimanche d’octobre, sans cloches de vêpres, et assez loin des pâtis pour ne point y percevoir des sonatines de bêtes.

Auditivement, j’étais donc bien seul. J’apportais dans ma solitude les cinq livres d’élection dont je ne pourrais citer une ligne parce qu’en dépit de leur lecture souvente à laquelle je m’astreignais comme réactif, seuls mes yeux en ont suivi le texte. C’étaient l’Imitation, Sagesse, la Sagesse et la Destinée, un Marc-Aurèle et un Platon.

Je passai ma première semaine dans une paix relative. Des pluies lentes glissèrent sur l’horizon. Mais le paysage n’était pas encore entré en moi. Il fallait que l’insinuation perfide et inconsciente du Mal se fit en-deçà de toute possibilité d’analyse, sous le couvert d’un sentimentalisme inquiet. De fait, aucun malaise n’étant encore venu me troubler, je pouvais me figurer n’avoir été amené là que par quelque romantique détresse d’amour et la certitude si douce que la nature pouvait être agitée de passions analogues aux nôtres. Je ne voyais d’être humain autre que la paysanne revêche qui m’apportait ma nourriture, et avec laquelle j’échangeais parfois les quelques mots d’anglais que parvint à m’enseigner mon bon maître Stéphane Mallarmé sur les bancs du lycée. Elle seule n’aurait jamais suffi à me donner la nostalgie de la vie. Sa face n’était prometteuse ni de haine ni d’amour, et ses gestes nets et courts indiquaient la propulsion d’une vie suivant la droite. Elle portait du reste, entre ses deux seins pointants et cambrés par son vêtement étroit, le faciès repoussé d’un Christ grimaçant que n’avaient jamais léché les phosphorescences infernales et qui me parut odieux comme tous les êtres émasculés d’avidités malsaines. Elle arrivait dès l’aube avec la pluie sinistre de son pas éternellement réflexe de créature intermédiaire. Ses aliments étaient grossiers, mais excellents à un estomac délabré comme le mien.
 

*

 

Elle partait. J’écoutais son pas décroître et le roulement de cailloux qu’il déplaçait. Je suivais même parfois sa silhouette de pluie, grise et revêche comme elle, jusqu’à ce qu’elle ne fût plus que la vibration ténue d’une ambiance figée. Puis j’entrebâillais un livre… Au-dehors, implacables, veillaient les flèches de l’averse. Huit jours passèrent. Je m’étonnai vaguement de m’être enseveli aussi délibérément sans que je ressentisse autre chose que le casuel de mes sensations journalières. Puisque rien ne voulait pour moi déborder la vie, je refoulai du geste les âmes réactives d’imitation qui se traduisaient dans mes livres et je m’astreignis à la contemplation. J’avais de pauvres vitres brouillées qui me permirent un carré de ciel bitumeux. J’ouvris mes fenêtres et j’eus comme le vertige de la mort devant ce néant de vie. Des forêts rabougries et comme en prières s’élevaient en fuite, loin de l’océan. Devant moi, des focs noircis par quelle montée soudaine d’enfer me cachaient la vue de la mer dont il transparaissait pourtant la ligne floue par intervalles. La mer ? je la sentais venir à moi, immense et voluptueuse, dans l’afflux de ses émanations singulières. La mer ! je l’avais aimée à Gênes et adorée à Naples, toute en soleil et en joie, comme une belle tentation d’enfant, au temps où je considérais sainement la vie. Aujourd’hui, je la pressentais selon Satan, phosphorescente et attentatoire, goule attentive au mal. Pas un vol d’oiseau, pas de mâts immobilisés, pas le moindre pêcheur, mais, avec le crépuscule tombé en hâte, le frôlement mou d’une ténèbre peuplée d’irréels vampires. Je me couchai sur le sol glacé pour essayer d’y percevoir la palpitation de la vie, le travail sourd de germination, l’enfantement laborieux d’une vie nouvelle. Il ne vivait rien, rien ne poussait que des chardons et la petite herbe couleur de rouille des terres d’abîme. Le grondement des vagues se perdait dans cette terre boueuse et noire, alimentée et gorgée de pluie, dans laquelle j’avais la sensation de glisser jusqu’à des profondeurs rougeoyantes. Pour la seconde fois, j’eus le vertige de la mort, d’une mort hideuse avec tous les sursauts et les spasmes de l’ensevelissement et de l’asphyxie. Mais ceux qui l’ont tentée, pressentie, et qui ne vivent que désireux d’une fin émotionnelle, meurent de façon bénigne dans la simplicité de leur chambre.

Je me ressaisis vite et je m’endormis sur mon lit fruste avec, dans les prunelles, le cauchemar singulier de cette nature. Je poussai soudain un grand cri au bruit extérieur d’une main qui explorait ma porte pour en trouver le loquet. Je me levai, somnambule, et je parvins à déduire, au fond de ma conscience trouble, que si cette main cherchait, c’est que c’était encore la nuit. J’en fus atterré, car la matérialité de cette main ne faisait pas de doute. Je l’entendais chercher (cherchait-elle ?) comme en se jouant. Par une transposition subite du temps et du lieu, je pensai brusquement que ma petite nièce venait me réveiller, selon son habitude à Paris, en grattant à ma porte et en me criant de sa plus belle voix de tête : « Loup, y es-tu ? » Mais ce ne fut que l’aberration d’une seconde et j’écoutais là, voluptueux et brisé, cette main de sollicitude ou de crime. Qu’attendait-elle ? Il n’y avait pour entrer qu’à lever un mauvais loquet de bois. Elle ne voulait donc pas entrer ? À moins qu’elle ne fût hallucinée ou intactile, indépendante de tout centre sensitif, incapable de comprendre ?

Ou peut-être venait-elle préparer un terrain au mystère, exorciser Dieu ou Satan, vigilante ou insidieuse ? Signe de croix ou pratiques d’enfer ? Je ne bougeais toujours pas, partagé entre le désir de laisser accomplir une volonté agissante et de pénétrer cet inconnu. Pourtant, j’arrivais à la certitude qu’elle ne voulait pas entrer.
 

*

 

Le crissement net d’un ongle aigu comme une lance me fit défaillir. Ah ! cet ongle pouvait agir sur la matière neutre, il était désormais dans ma chair. L’Unguis et rostro a toujours été le secret joli de mes amours. Il est, aujourd’hui, le secret de polichinelles impuissants. Mais cet ongle en rêve, qui donnait à ma chair avide la douleur essentielle de la volupté, me parut autre que l’onyx fardé d’une complaisante amie. Il entrouvrait le sillon bleu de mes veines, gorgeait mes lèvres d’un jet tiède, fouillait la gueule béante d’une royale et chimérique blessure. Je tombais en avant sur les genoux…

Lorsque j’ouvris les yeux, je ne perçus plus la main, mais la porte irradiait. Un âcre parfum pénétrait dans ma hutte, empoisonnait la petite atmosphère de mon sommeil. De courtes flammes orangées et vertes, issues d’un point habilement influencé, s’infléchirent vers moi avec des gueules sinistres de happement.

Machinalement, j’élevai vers elles un récipient rempli d’eau, prêt à me défendre, selon l’expérience des hommes, contre une émanation surnaturelle. Mais la porte ne brûlait pas encore, malgré son essence résineuse. Éperdu, je pensai l’ouvrir. Ma volition se dégageait à peine, que j’entendis les gonds grincer comme un rire. Ouverte, j’eus l’apparition de ce rire aux lèvres de ma pourvoyeuse, mais transfigurée et comme en attente d’une chose encore inaccomplie. Elle se tenait là, dans son vêtement de pluie qui cambrait ses seins droits entre lesquels la médaille du Christ gisait, fondue comme une salive. Je reconnus la main que j’allais chercher, du premier coup d’œil, dans mon hypnose. Elle me parut vivre d’une vie singulière comme si toute la vie des autres membres s’y était concentrée et je démêlais, sur les ongles incisifs et plats, des gouttelettes de sang – de mon sang. Je lui criai d’une voix sourde : « Que me veux-tu  ? » Elle n’eut qu’une exclamation rauque que je ne compris pas. Mes yeux rencontrèrent ses yeux qui me regardaient tout en paraissant écouter une inspiration solennelle.
 

*

 

Elle dit enfin :

« Je viens t’enrichir d’une puissance nouvelle. Satan m’a chargée de t’initier à son culte parce qu’il t’a distingué d’entre les autres hommes. » Et elle s’avança vers moi, les mains dardées. Cette sorcellerie puérile de roman me fit mal. D’un bond, je fus sur elle et, saisissant les chères mains qui me suggestionnaient de leur geste étrange, je la menaçai de mon désir subit et fou. J’eus la volupté de la sentir faible sous ma force décuplée. Ses yeux se révulsèrent, ses ongles pénétrèrent ma chair délicieusement et, tandis qu’elle me jetait l’aboi d’une conjuration hermétique, je mis à nu ses seins irritants et je la pris. Ce fut ardent et dévastateur comme une flamme…

Ma hutte brûlait toute. Haletant, je me penchai sur elle et, dévotieusement, je la regardai mourir. Je chargeai son cadavre sur mes épaules et je courus à grands pas vers la mer. Une aube grise pointait dans le ciel. Ce crime bête m’effrayait. Je me défendais d’avoir voulu sa mort par instinct sadique et tous les beaux sophismes que je mettais en jeu ne parvenaient pas à m’absoudre devant moi. À deux cents mètres de la côté, je sentis brusquement mes jambes défaillir. Je m’affalai sous elle et j’attendis le grand jour.

– Au grand jour, conclut Longuet, tu avisas ce galet et tu partis en l’emportant.

– Toutefois, prononça Bainville d’une voix subitement peureuse, j’eus une dernière curiosité malsaine de criminel, car j’autopsiai froidement cette chair morte. »

Les trente-deux dents de Lucienne essaimèrent un rire blanc et Bainville les jugea voluptueuses.
 

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(Anonyme, in La Justice, journal politique du matin, vingt-quatrième année, n° 9763, jeudi 12 novembre 1903)