Nous publions aujourd’hui deux courts récits humoristiques sur le thème de l’homme volant, qu’il nous a semblé amusant de mettre en parallèle. Le premier, « Une Visite nocturne, » de Théophile Gautier, est paru dans la revue satirique d’Alphonse Karr, Les Guêpes, en février 1843. Il a ensuite été repris dans l’édition augmentée de La Peau de tigre (Michel Lévy, 1866), puis dans celle des Jeunes-France en 1873, chez Charpentier. Nous en profitons d’ailleurs pour signaler au passage que la nouvelle a été plagiée, cinq ans après sa publication, par J. de la Guillotière, un journaliste et homme de plume très actif dans la petite presse rhodanienne, qui se l’est attribuée sans le moindre scrupule. Le second texte, « L’Homme qui a perdu son poids, » d’Étienne Joliclerc, est paru dans Le Pêle-Mêle en janvier 1918.
 
 
 
POIDS6
 
 

UNE VISITE NOCTURNE

 

_____

 
 

J’ai un ami, – je pourrais en avoir deux ; – son nom, je l’ignore ; sa demeure, je ne la soupçonne pas. – Perche-t-il sur un arbre ? se terre-t-il dans une carrière abandonnée ? – Nous autres de la bohème, nous ne sommes pas curieux, et je n’ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. – Je le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par des temps impossibles. Suivant l’usage des romanciers à la mode, je devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu ; je présume que son passeport doit être rédigé ainsi : – Visage ovale, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains ; – signes distinctifs : aucun. – C’est cependant un homme très singulier. Il m’aborde toujours en criant comme Archimède : « J’ai trouvé ! » car mon ami est un inventeur. – Tous les jours, il fait le plan d’une machine nouvelle. – Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l’homme deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul : les mécaniques sont produites par d’autres mécaniques, les bras et les jambes passent à l’état de pures superfluités. – Mon ami, vrai puits de Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l’alchimie. – Le Dragon vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres ; il a dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les hermétiques.

« Vous avez donc fait de l’or ? lui dis-je un jour d’un air de doute, en regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien.

– Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j’ai eu cet enfantillage ; j’ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m’en coûtaient quarante ; – du reste, tout le monde fait de l’or, – rien n’est plus commun : Esq., d’Abad., de Ru., en ont fait ; c’est ruineux. J’ai aussi composé du tissu cellulaire en faisant traverser des blancs d’œuf par un courant électrique ; – c’est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à de l’omelette. – J’ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore qui chante, deux petits monstres assez désagréables ; comme maître Wagner, j’ai un homunculus dans un flacon de verre ; mais, décidément, les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. – Ce qui m’occupe maintenant, c’est de sortir de l’atmosphère terrestre. Peut-être Newton s’est-il trompé, la loi de la gravitation n’est vraie que pour les corps : les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me jeter du haut d’une tour et tomber dans la lune. – Adieu ! »

Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu’il était rentré dans le mur comme Cardillac.

Un soir, je revenais d’un théâtre lointain situé vers le pôle arctique du boulevard ; il commençait à tomber une de ces pluies fines, pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et toutes les étoffes qui abusent du prétexte d’être imperméables pour sentir la poix et le goudron. – Les voitures de place étaient partout, excepté, bien entendu, sur les places. – À la douteuse clarté d’un réverbère qui faisait des tours d’acrobate sur la corde lâche, je reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s’il eût fait le plus beau temps du monde.

« Que faites-vous maintenant ? lui dis-je en passant mon bras sous le sien.

–  Je m’exerce à voler.

– Diable ! » répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la main sur ma poche.

–  Oh ! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les foulards ; je m’exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de grelots comme Gringoire dans la Cour des Miracles. – Je vole en l’air, – j’ai loué un jardin du côté de la barrière d’Enfer, derrière le Luxembourg, et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds d’élévation ; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de cheminée. C’est commode.

– Et par quel procédé ?…

– Mon Dieu, rien n’est plus simple. »

Et, là-dessus, mon ami m’expliqua son invention ; – en effet, c’était fort simple, – simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d’un tube, font apercevoir des mondes inconnus, – simple comme la boussole, l’imprimerie, la poudre à canon et la vapeur.

Je fus très étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte ; – c’est le sentiment qu’on éprouve en face des révélations du génie.

« Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J’ai trouvé pour ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux sont trop chères, et, d’ailleurs, personne ne les lit ; j’irai de nuit m’asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je commencerai une petite promenade d’agrément au-dessus de la zone des réverbères ; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des boulevards jusqu’à la place de la Bastille, où j’irai embrasser le génie de la liberté sur sa colonne de bronze. »

Cela dit, l’homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois ou quatre mois.

Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J’entendis frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J’avouerai courageusement que j’éprouvai une frayeur horrible. « Au moins si ce n’était qu’un voleur, m’écriai-je dans une angoisse d’épouvante, mais ce doit être le diable, l’inconnu, celui qui rôde la nuit, quærens quem devoret. » On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des traits qui ne m’étaient pas étrangers. – Une voix prononça mon nom et me dit :

« Ouvrez donc, il fait un froid atroce. »

Je me levai. J’ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il était entouré d’une ceinture gonflée de gaz ; des ligatures et des ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes ; il se défit de son appareil et s’assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je tirai de l’armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, c’est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient l’auréole à s’y méprendre.

« Mon cher, me dit-il après une pause, j’ai réussi tout à fait ; l’aigle n’est qu’un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je veux, c’est moi qui suis Raimond le roi des airs. – Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant ! mes ailes ne coûtent guère plus qu’un parapluie ou une paire de socques. – Quelle étrange chose ! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos d’une carte, quelques ressorts arrangés par moi d’une certaine manière, – et le monde va être changé. – Le vieil univers a vécu ; religion, morale, gouvernement, tout sera renouvelé. – D’abord, revêtu d’un costume étincelant, je descendrai de ce que jusqu’à présent l’on a appelé le ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je révélerai aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l’antique pesanteur ; je les rendrai semblables à des anges, – on serait Dieu à moins. Beaucoup le sont qui n’en ont pas tant fait. – Avec mon invention, plus de frontières, plus de douanes, plus d’octroi, plus de péages ; l’emploi d’invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la mer ; car, au moyen d’un casque rempli d’air respirable que j’ai ajouté à mon appareil comme appendice, on peut s’élever à des hauteurs incommensurables. – Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. – L’architecture est renversée de fond en comble ; les fenêtres deviennent des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. – Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. – Plus de guerre ; la stratégie est inutile, l’artillerie ne peut plus servir ; pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. – Dans quelque temps d’ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l’heure ! »

Et mon ami ponctuait chaque phrase d’un verre de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait nécessiter, avec une richesse de couleurs et d’images à désespérer un disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fenêtre, il s’élança dans les profondeurs grises du ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir si je veillais ou si je dormais.

J’attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l’ai plus rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l’a-t-elle laissé en route ? S’est-il cassé le cou ou s’est-il noyé dans un océan quelconque ? A-t-il eu les yeux arrachés par l’oiseau Rock sur les cimes de l’Himalaya ? C’est ce que j’ignore profondément. Je vous ferai savoir les premières nouvelles que j’aurai de lui.
 

THÉOPHILE GAUTIER

 
 

_____

 

(in Les Guêpes, Paris : Martinon libraire, 10 février 1843)

 
 
 
 
UNE VISITE NOCTURNE GUILLOTIERE2
 

_____

 

(J. de la Guillotière, « Feuilleton du Journal de Vienne, » in Journal de Vienne et de l’Isère, feuille d’annonces judiciaires et d’avis divers, douzième année, n° 25, samedi soir 17 juin 1848)

 
 
 
 
POIDS1
 
 

Ce matin-là (c’était avant la guerre), Jérôme Blondinel, en se levant, se sentit dans un état bizarre. Ses pieds touchaient à peine le plancher de sa chambre. Son corps lui semblait léger comme une plume. Cette observation lui fut d’abord fort agréable. Toutefois, ayant voulu se pencher pour ramasser un bouton de col, il perdit l’équilibre et resta suspendu en l’air, à près d’un mètre du sol. Néanmoins, après une gymnastique désordonnée, il put se remettre debout.

Tout songeur, il s’assit sur son lit ou plutôt s’y posa, si légèrement, si légèrement, qu’à peine son édredon plia sous sa charge.

Jérôme Blondinet avait perdu son poids.

Cette constatation le fit d’abord rire ; mais à la réflexion, son front se plissa. Qui sait quelles conséquences un pareil phénomène pouvait comporter ?

D’abord – il venait de s’en apercevoir – il n’avait désormais nul point d’appui sur le sol. Désireux de s’en rendre compte à nouveau, il se leva, essaya de marcher. Ce ne fut qu’avec d’infinies précautions qu’il put faire quelques pas ; la moindre résistance de l’air l’arrêtait. Dès qu’il touchait le plancher un peu fort, il s’élevait vers le plafond pour ne redescendre que lentement, lentement, à la façon d’un petit ballon rouge qui a perdu son gaz. Il voulut prendre sa carafe d’eau sur sa table de nuit, ce fut lui qui vint à la carafe. Le poids de l’objet le plus léger était supérieur au sien et le déplaçait.
 
POIDS2
 

À sa connaissance – et à la nôtre – aucun homme ne s’était encore trouvé dans un cas aussi particulier. C’est en vain qu’il fouilla dans sa mémoire, l’histoire ne relatait rien de pareil.

C’est en vain, également, qu’il chercha une explication. Ce ne pouvait être l’augmentation de la densité de l’air, puisque les objets matériels qui garnissaient sa chambre ne semblaient pas avoir varié de poids. Ce n’était pas non plus une dilatation anormale des gaz contenus dans son organisme, son volume était resté le même. Aucune oppression. Son sang circulait comme à l’habitude. Sa respiration était libre.

De guerre lasse, il abandonna ce problème. Une autre préoccupation lui venait. Son cas était-il isolé… ou bien, par suite de quelque perturbation mystérieuse dans la nature, les autres êtres vivants étaient-ils soumis à la même loi étrange ?

Il glissa, ou mieux, patina jusqu’à sa fenêtre, l’ouvrit en prenant appui de son pied contre le mur.

Dans la rue, les passants allaient et venaient comme de coutume. Rien ne paraissait changé dans l’ordre ordinaire des choses.

Alors, tristement, Jérôme Blondinel revint à son lit, s’assit et pleura.

Il pleura comme tout homme aurait pleuré en constatant soudain qu’il est devenu invisible, doué d’un sixième sens ou de tout autre particularité anormale, tant il est vrai que nous avons besoin d’être faits à l’image les uns des autres pour vivre en harmonie les uns avec les autres. Il est également funeste d’être trop petit ou trop grand, trop beau ou trop laid, trop génial ou trop bête.

Mais revenons à notre sujet.

Ce premier accès de faiblesse calmé, Jérôme Blondinel fit effort pour vivre quand même sa vie habituelle et chère.

Il s’habilla, non sans difficulté. Par bonheur, il avait des chaussures un peu lourdes. Il se rendit compte que, grâce à leur poids, son équilibre était un peu – très peu – raffermi. Cela lui donna l’idée de se munir de très fortes semelles en plomb semblables à celles dont font usage les scaphandriers.

Dans ce but, lorsqu’il fut prêt, il sortit, descendit dans la rue, c’est-à-dire se laissa choir doucement dans la cage de son escalier.

Une fois dans la rue, il voulut tourner à gauche. Mais précisément le vent venait de ce côté. Bon gré mal gré, il dut tourner à droite.. Les passants étaient nombreux. À chaque instant il heurtait quelqu’un et, comme un petit ballon rouge, était renvoyé de côté et d’autre, au hasard des rencontres. Heureusement projeté contre un bec de gaz, il put s’y cramponner, reprendre haleine. N’osant plus se risquer, il resta là, accroché, ballotté par le vent comme une épave. On eût dit un pochard fantastique. Deux agents qui passaient ne s’y trompèrent pas. Ayant saisi l’infortuné chacun par un bras, ils l’emportèrent au poste et tous deux furent en même temps pénétrés de respect pour leur vigueur musculaire qui leur permettait de soulever comme une plume un particulier pourtant de belle taille.
 
POIDS3
 

Sans transition, du poste, Jérôme passa au violon où on le laissa cuver son vin (!).

La place nous manque pour analyser les sentiments de notre malheureux héros, mais l’on nous croira lorsque nous dirons que jamais pensées plus amères n’avaient rongé le cerveau d’un être humain. Son chagrin fait d’humiliation, d’incertitudes et d’appréhensions en ce qui concernait son existence future, fut tel que, le jeûne aidant, lorsque douze heures après on le tira du violon, il avait énormément maigri.

C’est ici que se place la constatation la plus paradoxale de l’étrange aventure de Jérôme Blondinel.

Le poids de son corps étant nul, son poids ne pouvait diminuer. Et pourtant, du fait d’avoir maigri, il pesait près de deux kilogrammes en moins (le poids de ses vêtements), c’est-à-dire était juste un peu plus léger que l’air.

Un agent dut, pour le maintenir en place devant l’interrogatoire du commissaire de police, lui appuyer assez fortement la main sur l’épaule.
 
POIDS4
 

Seulement, et ceci nous permet de finir notre histoire, abandonnant la suite au célèbre romancier H. G. Wells, seulement, disons-nous, il arriva que l’agent préposé à son maintien dut se moucher et, pour ce faire, retira sa main. Au même moment, une porte du commissariat s’ouvrit, faisant courant d’air avec la fenêtre. Ce fut rapide et déconcertant. Comme une bulle de savon, Jérôme fut soulevé et fila… fila, happé par l’air du dehors. On le vit passer à travers la fenêtre et monter dans l’espace. Pendant quelque temps, on l’aperçut distinctement. Certains, même, affirment qu’il agitait son mouchoir en guise d’adieu. Puis il devint moins distinct et son pâle contour se confondit avec les nuages. On ne le revit plus.
 

Étienne JOLICLER

 
 

_____

 

(in Le Pêle-Mêle, journal humoristique hebdomadaire, vingt-quatrième année, n° 2, 13 janvier 1918)