MERE1
 

Un jour torride, le silence : la vie s’est figée en un repos lumineux ; le ciel contemple affectueusement la terre, d’un œil lucide et bleu dont le soleil est la prunelle flamboyante.

La mer est forgée d’un métal céruléen et lisse ; immobiles, les barques polychromes des pêcheurs semblent soudées à l’hémicycle du golfe aussi resplendissant que le ciel. Une mouette passe en agitant paresseusement ses ailes, et l’eau montre un autre oiseau, plus blanc et plus beau que celui qui vole dans les airs.

Le lointain est indistinct. Dans une brume, on entrevoit une île violette, dont on ne sait si elle vogue doucement ou si elle fond sous l’ardeur du soleil ; c’est un roc solitaire au milieu de la mer, une ravissante gemme du collier de la baie de Naples.

Tout en saillies, l’îlot pierreux descend vers la mer ; il est somptueux et couronné par le feuillage sombre de la vigne, des orangers, des citronniers et des figuiers, et par les minces feuilles des oliviers couleur d’argent terni. Parmi ce torrent de verdure qui dévale à pic dans la mer, des fleurs blanches, rouges et dorées sourient amicalement, et les fruits orangés et jaunes font penser aux étoiles qui brillent dans les nuits chaudes et sans lune, quand le firmament est sombre et l’air humide.

Au ciel, sur la mer et dans l’âme, le silence règne ; on se plaît à écouter la muette invocation de tous les êtres vivants au Dieu- Soleil.

Entre les jardins serpente un étroit sentier ; une femme le suit, qui se dirige vers la mer. Elle est grande, et sa robe noire et rapiécée est roussie par le soleil. Sur sa tête que n’abrite aucune coiffure, ses cheveux argentés scintillent ; ils entourent de petites boucles le haut front, les tempes et la peau bronzée des joues : sans doute est-il impossible de lisser ces cheveux-là.

Le visage est austère et rude : qui l’a vu ne l’oublie pas ; il y a quelque chose de profondément antique dans cette physionomie sèche, et quand on rencontre le regard droit et sombre de ses yeux, on pense involontairement aux torrides déserts de l’Orient, à Débora et à Judith.

La tête penchée, la femme crochète ; l’acier de l’instrument étincelle ; le peloton de laine est caché dans une poche quelconque du vêtement, mais il semble que le fil rouge sorte de la poitrine de la femme. Le sentier est escarpé et capricieux, on entend les pierres crisser en dégringolant, mais la vieille descend avec autant d’assurance que si ses pieds eux-mêmes voyaient le chemin.
 
 

*

 
 

Voici quelle est son histoire. Peu après son mariage avec un pêcheur, son mari partit un jour pour la pêche ; il ne revint jamais, la laissant sur le point d’être mère.

Quand l’enfant naquit, elle le cacha aux yeux de tout le monde ; jamais on ne la vit sortir avec lui dans la rue, au soleil, pour se glorifier de son fils, comme font toutes les mères ; elle le tint, au contraire, enveloppé de chiffons, dans un coin obscur de sa chaumière ; et pendant longtemps, aucun voisin n’avait pu se rendre compte de la conformation du nouveau-né ; on apercevait seulement sa grosse tête et ses immenses yeux immobiles dans sa figure jaune. On remarqua aussi que la mère qui, auparavant, luttait contre la misère gaiement et sans se lasser, qui savait inspirer du courage aux autres, était devenue taciturne, et semblait toujours réfléchir on ne savait à quoi ; les sourcils froncés, elle regardait tout au travers d’un voile de douleur, d’un regard étrange qui paraissait questionner.

Il ne fallut pas longtemps pour que tous apprissent son malheur : l’enfant était venu au monde infirme ; voilà pourquoi elle le cachait, voilà ce qui l’accablait.

Alors, les voisins compatissants lui dirent qu’ils comprenaient quelle honte c’était pour une femme d’être la mère d’un infirme ; personne, sauf la Madone, ne savait si cette cruelle épreuve était une juste punition ; quoi qu’il en soit, l’enfant n’était coupable en rien, et elle avait tort de le priver de soleil.

Elle écouta les gens et leur montra son fils ; il avait des jambes et des bras courts comme des nageoires de poisson ; une tête boursouflée en forme de grosse boule, qui avait peine à se dresser sur le cou mince et frêle ; le visage était tout sillonné de rides, comme celui d’un vieillard ; les yeux étaient troubles, et la bouche se fendait en un sourire inerte.

Les femmes pleurèrent en le regardant ; les hommes s’en allèrent, maussades, avec une grimace de mépris. La mère du monstre s’était assise à terre ; tantôt elle baissait la tête, tantôt elle la relevait, et regardait tout le monde comme si elle eût demandé sans parler quelque chose que personne ne comprenait.

Les voisins fabriquèrent pour l’infirme une caisse semblable à un cercueil ; ils la remplirent de peignures de laine, placèrent l’avorton dans ce nid moelleux et tiède et le portèrent dans un coin de la cour, dans l’espoir que le soleil, qui chaque jour fait des miracles, en accomplirait un de plus.

Mais le temps passa, et le monstre resta le même ; une énorme tête, un tronc allongé avec quatre moignons atrophiés. Seul, le sourire prit une expression toujours plus définie de gloutonnerie insatiable ; la bouche se garnit de deux rangées de dents aiguës et fortes. Les petites pattes courtes apprirent à saisir les morceaux de pain et à les porter, sans presque jamais se tromper, à la grande bouche chaude.

Il était muet, mais quand on mangeait près de lui, et qu’il sentait l’odeur de la nourriture, il ouvrait son museau et poussait des mugissements rauques, en hochant sa tête pesante ; le blanc terne de ses yeux se couvrait d’un rouge réseau de veinules sanglantes.

Il mangeait beaucoup, et toujours davantage. Son mugissement devenait continu. La mère travaillait sans prendre de repos, mais son gain était bien maigre ; parfois même, elle n’en avait pas du tout. Elle ne se plaignait pas, et acceptait à contre-cœur et toujours en silence, le secours de ses voisins.

Pendant son absence, les gens, énervés par le mugissement de l’infirme, s’empressaient de fourrer dans l’insatiable bouche des croûtes de pain, des fruits, des légumes, de tout ce qu’on peut manger.

« Il t’aura bientôt toute dévorée ! disait- on à la mère. Pourquoi ne le mets-tu pas dans un asile ? »

Elle répondait d’un air sombre :

« Ne me parlez pas de cela ! Je suis sa mère ! C’est moi qui l’ai mis au monde ; c’est moi qui dois le nourrir ! »

Elle était belle, et plus d’un homme rechercha son amour, mais elle les éconduisit tous. À l’un d’eux qui lui plaisait mieux que tous les autres, elle dit :

« Je ne puis être ta femme. J’ai peur d’enfanter encore un monstre. Ce serait une honte pour toi. Non, va-t-en ! »

L’homme insista, lui rappela la Madone qui est juste envers les mères et les considère comme ses sœurs. La mère du monstre lui répondit :

« Je ne sais de quoi je suis coupable ; hélas ! je suis punie bien cruellement. »

Il supplia, pleura, se mit en colère, mais elle répéta, obstinée :

« J’ai peur… je n’ai plus foi dans mon destin… Va-t-en ! »

Il partit alors très loin et disparut à jamais.
 
 

*

 
 

Et ainsi, pendant de longues années, elle remplit la gueule sans fond qui mâchait toujours. Le monstre engloutissait le fruit de son travail, son sang et sa vie. La tête de l’avorton se développait et devenait toujours plus affreuse : on eût dit une boule prête à se détacher du mince cou atrophié et à s’envoler, se cognant aux angles des maisons et se balançant avec paresse de côté et d’autre.

Tous ceux qui regardaient en passant dans la cour s’arrêtaient sans le vouloir, stupéfaits, frissonnants, ne sachant ce qu’ils voyaient. Près du mur où grimpait une vigne, une caisse était posée sur des pierres, comme sur un autel, et de cette caisse surgissait la tête du monstre, qui attirait les regards des passants. Le visage était jaune et sillonné de rides, les pommettes saillantes ; les yeux ternes s’écarquillaient, désorbités, et leur image se gravait pour longtemps dans la mémoire. Le large nez épaté frémissait ; les mâchoires et les pommettes aux dimensions disproportionnées se mouvaient sans cesse ; les lèvres gercées remuaient, découvrant les dents carnassières, et deux grandes oreilles de bête saillaient de chaque côté de la tête comme si elles eussent vécu d’une vie propre. Ce masque terrifiant était surmonté d’une toison de cheveux noirs et frisés en petites boucles comme ceux d’un nègre.

Tenant dans sa main courte et menue, telle une patte de lézard, un morceau d’un comestible quelconque, le monstre penchait la tête avec les gestes d’un oiseau de proie, déchiquetait l’aliment avec ses dents, mâchait avec bruit et reniflait. Quand il était repu et qu’il regardait les gens, il découvrait toujours la mâchoire. Ses yeux se mouvaient vers la racine du nez et se confondaient en une tache trouble et sans fond, sur ce visage à demi-mort, dont les contractions rappelaient une agonie. Quand il avait faim, il tendait le cou en avant et ouvrait sa gueule rouge, agitant une mince langue de serpent et meuglant d’une voix impérieuse.

Les gens s’en allaient en se signant et en chuchotant des prières ; ils se rappelaient tout le mal dont ils avaient souffert, tous les malheurs qu’ils avaient éprouvés dans la vie.

Un vieux forgeron, homme de caractère morose, répéta bien des fois :

« Quand je vois cette bouche qui engloutit tout, je me dis que ma force à moi a été dévorée par je ne sais trop quoi, qui lui ressemble. Il me paraît que, tous, nous vivons et nous mourons pour entretenir des parasites. »

Et cette tête muette faisait naître chez tout le monde des pensées mornes et des sentiments qui terrifiaient le cœur.

La mère du monstre se taisait, écoutant les propos des voisins. Ses cheveux devinrent très vite blancs, et des rides se dessinèrent sur son visage. Depuis longtemps déjà, elle ne savait plus rire. Les gens n’ignoraient pas qu’elle passait des nuits entières, immobile sur le seuil, à regarder au ciel, comme si elle en attendait du secours. Haussant les épaules, ils se disaient l’un à l’autre :

« Qu’a-t-elle à attendre ?

– Porte-le sur la place, près de la vieille église ! lui conseilla-t-on. Les étrangers s’y promènent ; ils lui jetteront quelquefois des sous de cuivre. »

La mère tressaillit, effrayée, et répondit :

« Ce serait affreux si des étrangers le voyaient ; que penseraient-ils de nous ? »

On lui répliqua :

« Le malheur existe dans tous les pays ; personne ne l’ignore. »

Elle hocha la tête négativement.

Or il advint que des étrangers qui rôdaient dans le village, en jetant des coups d’œil dans toutes les cours, aperçurent le monstre enfoui dans sa caisse. La mère fut témoin de leurs grimaces de dégoût, et les entendit parler avec répugnance de son fils. Mais elle fut surtout frappée par quelques mots prononcés avec mépris, avec animosité, avec un air de triomphe manifeste.

Elle retint ces sons, se répéta bien souvent ces paroles étrangères où son cœur d’Italienne et de mère devinait une signification insultante. Le même jour, elle alla chez un portefaix de sa connaissance et lui demanda le sens des mots qu’elle avait entendus.

« Reste à savoir qui les a prononcés, répondit-il en fronçant le sourcil. Cela signifie : « L’Italie meurt avant toutes les autres nations latines… » Où as-tu entendu ce mensonge ? »

Elle s’en alla sans répondre.

Et le lendemain, son fils ayant trop mangé, mourut dans les convulsions.

Elle s’assit dans la cour, près de la caisse, la main posée sur la tête inanimée. Paisible, elle attendait visiblement quelque chose ; elle jetait un coup d’œil interrogateur sur chacun de ceux qui venaient chez elle pour voir le mort.

Tous gardaient le silence. Personne ne lui demanda rien, quoique, peut-être, beaucoup eussent voulu la féliciter, car elle était libérée de son esclavage, – ou lui dire des paroles consolantes, puisqu’elle avait perdu son fils. Mais tous se turent obstinément. Parfois, les gens comprennent que certaines choses ne peuvent être dites sans réticences.

Longtemps après la mort du monstre, elle regardait encore les gens en face comme si elle les eût interrogés à propos d’on ne sait quoi, puis, peu à peu, elle sembla oublier.
 
 
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(Maxime Gorki, traduit d’après le manuscrit par Serge Persky, « Contes d’Italie, » in La Revue politique et littéraire, cinquantième année, n° 17, 27 avril 1912 ; repris dans le recueil homonyme, Paris : Payot et Cie, 1914)