Eugène Delâtre (French, 1864–1938) Portrait of Huysmans (from L'Estampe originale, Album VI), 1894 French,  Etching and aquatint, in three colors; Plate: 12 3/4 × 9 1/2 in. (32.4 × 24.1 cm) Sheet: 23 1/2 × 16 3/4 in. (59.7 × 42.5 cm) The Metropolitan Museum of Art, New York, Rogers Fund, 1922 (22.82.1-51) http://www.metmuseum.org/Collections/search-the-collections/633572
 
 

Le 12 mai 1907, mourait J.-K. Huysmans. Pour célébrer son « bout de l’an, » je voudrais conter simplement quelques souvenirs.

Je dois beaucoup à Huysmans. À Rebours, En Route, La Cathédrale m’enseignèrent le français, établirent ma pensée, ballottée alors entre des langues multiples et adverses. Ces livres, je les emportais en mes lointaines migrations ; je les étudiais durant ces interminables heures du bord où, de toutes parts, tout n’est qu’uniformité, flottaison et fuite. Et je m’en éprenais pour la diversité prodigieuse des mots, la précision lapidaire des phrases, la tangibilité hallucinante des images, qui semblaient arrêter la marche du navire, bâtir des cathédrales sur l’onde mouvante et recréer cet univers instable par la stabilité du verbe.

Mes compagnons, habitués à voir traîner sur les chaises longues des volumes plus folâtres, raillaient gentiment ce qu’ils appelaient mon « snobisme » et petit était le nombre de ceux qui m’empruntaient cette étrange bibliothèque de voyage.

Là-bas, au pays des arroyos et des rizières, devant les déesses bouddhiques des pagodes vermillonnées, me hantaient encore les Vierges primitives évoquées par Huysmans, les Vierges aux hanches étroites et dont les dolentes paupières obliquent légèrement à la chinoise.

Revenue à Paris, je m’enorgueillissais déjà d’offrir à mon maître inconnu mon premier roman éclos en la France jaune. Un homme de lettres, auprès de qui je m’informais de son adresse, s’écria, stupéfait :

« Mais vous ignorez donc qu’il s’est fait moine et vit retranché du monde, à Ligugé… De plus, il a horreur des femmes, et, particulièrement, de leur littérature. Jamais le titre profane de votre livre ne franchirait son seuil claustral. »

– Qu’importe ! pensai-je, c’est un hommage que je lui dois…

Quatre jours plus tard, mon éditeur me tendit une petite enveloppe d’aspect minable, où une main timide, tourmentée et comme insexuelle, avait tracé mon nom, que ne précédait aucun terme distinctif. Elle contenait une feuille de papier modeste, pliée en quatre et recouverte de cette même écriture nerveuse, gênée, pointue. J’y déchiffrai : « Monsieur et cher confrère, » mais la signature m’était parfaitement illisible. Enfin, de sérieuses études, dignes d’un paléographe, révélèrent qu’elle émanait de J.-K. Huysmans.

Huysmans m’avait écrit ! Huysmans m’écrivait une lettre de trois pages, aux caractères serrés, pour me dire qu’il avait lu Petites Épouses, et combien il me remerciait de cet envoi !… Je crois bien que, semblable aux amoureuses, je piquai cette glorieuse petite lettre dans mon corsage.

Mais mon enthousiasme se refroidit un peu à la réflexion qu’Huysmans me croyait homme. Certes je m’exaltais d’être traitée de « cher confrère » par le maître de la Cathédrale, mais pourquoi ce « monsieur » ? Me supposant femme, m’aurait-il pareillement écrit ? Et cependant mon nom confessait héroïquement ma tare sexuelle. Son aversion pour mes sœurs en infériorité était-elle donc si tenace qu’ayant aimé un livre féminin, il voulût à tout prix l’attribuer à un mâle ?

Eh ! laissons-lui son illusion, à ce cher misogyne, répondons-lui mais fâchons d’éviter les adjectifs et les participes passés, dont le genre me dénoncerait impitoyablement comme fille d’Ève.

Ainsi nous échangeâmes quelques épîtres…

Puis, un jour, Huysmans m’avertit qu’il était de retour a Paris et laïquement installé dans un quartier de « bondieuseries » et de bigots.

Comment, le sachant si près, résister à l’envie de le voir ? Je prétextai un renseignement, qu’il me tardait d’obtenir, sur la Vierge noire, pour lui demander un rendez-vous. Voici la lettre qui me l’accorda :
 
 

60, rue de Babylone.
Paris, 4 décembre 1902.

 

Mon cher confrère,

Je suis tout à votre disposition pour vous aider à trouver, si je le puis, les renseignements dont vous avez besoin pour votre livre, et ce n’est, mais oui, qu’un très juste dû du plaisir que m’ont procuré, en un temps où la disette des œuvres d’art s’affirme, vos exquises Petites Épouses. Je suis chez moi, toutes les après-midi, jusqu’à quatre heures ; vous êtes donc bien sûr de me trouver dans la lanterne de la rue de Babylone tous les jours de la semaine.

Je suis rentré avec une âme qui pleuviote. Apportez des parapluies spirituels pour vous abriter.

Cordialement votre tout dévoué,
 

J.-K. HUYSMANS

 
 

Dans l’escalier suintant d’une vieille maison où des odeurs de sacristie se mêlaient aux effluves des latrines, installées à mi-étage, mon cœur battait : il faudrait donc avouer cette quasi-supercherie ! Et cette jupe qui traînait derrière moi ne serait-elle pas trop mal reçue ?

J’hésitai, un moment, sur le quatrième palier carrelé, avant de tirer le pied de biche qui pendait mélancoliquement le long du vantail unique.

Une femme m’ouvrit. Était-ce « madame Bavoil, » la confidente des saints ? Elle ne paraissait guère rébarbative et ne referma point devant moi la porte. Le maître, lui aussi, m’accueillit sans le moindre étonnement et avec une bienveillante simplicité. Je tombai dans un fauteuil, si troublée que je bafouillai un charabia déplorable.

Puis nous nous regardâmes en souriant.

Qu’il était loin de ressembler à l’image renfrognée et caduque présentée par certains de ses amis ! Je lui trouvai une jeunesse et une mansuétude extraordinaires, avec une timidité charmante qui me mettait à l’aise.

« Alors, vous me pardonnez de n’être qu’une femme ?

– Mais oui, puisqu’il le faut bien ! me dit-il, amusé. Du reste, depuis que j’ai repris contact avec Paris, je savais que dans vos lettres vous trichiez… J’ai même vu, dans un périodique, votre portrait, et vous y êtes féline à l’extrême, puisque vous y montrez des griffes démesurées… (On m’avait représentée en dame chinoise, avec des ongliers.) Mais là-bas, à Ligugé, je vous croyais sincèrement un officier de marine.

– Pourtant mon nom, Myriam, est féminin.

– Eh oui ! je sais bien. Il est même mystique et signifie « amertume. » Mais je soupçonnais la roublardise d’un jeune auteur, se travestissant en authoress… C’est d’ailleurs ce qui arrivera bientôt, si vous continuez de la sorte ! Et ce sera la revanche de vos aînées, obligées de s’abriter derrière un pseudonyme mâle… Ah ! les sacrées mâtines, tout de même !… Heureusement que je ne verrai plus ça !…. »

Et, atteignant un paquet de « caporal, » une jambe balancée sur l’autre, sa lourde tête en forme de cerf-volant, – comme il disait lui-même, – retombée sur la poitrine, le dos rond et la pensée rentrée derrière les paupières baissées, il se mit à rouler une cigarette.

Ainsi, vieux, ratatiné, assombri, me parut-il le Durtal de ses livres, poursuivant en des soliloques interminables de paradoxales chimères. Seules ses mains, – des mains frêles, blondes, effilées, mais épointées, comme celles des madones primitives, – conservaient, malgré la rouille de la nicotine au médius et à l’index, leur étonnante fraîcheur.

Je regardai autour de moi. C’était une pièce confortable et claire, rétrécie par les hautes murailles de livres. Quelques meubles gothiques ; une table en vieux noyer, dont le plateau reposait sur quatre têtes d’anges sculptées à même le bois, et, sur la cheminée, entre deux vases de Delft débordés par des bouquets de buis, une primitive statue de saint Sébastien au visage douloureux.

« Et la Vierge noire ? demandai-je, pour ramener l’attention évadée.

– La Vierge noire ? »

Son corps chétif se redressa, ses longues paupières se relevèrent, et, sous le regard de ses prunelles, toute sa face rayonna d’une juvénilité merveilleuse.

Et il me parla d’Elle.

À mesure qu’il s’animait, un sang rose transparaissait derrière la cire des joues ; ses mains de nonnette s’effaraient en des gestes ingénus ; sa barbiche et ses moustaches tremblotaient, et, autour de son crâne bombé, les cheveux blancs, taillés en brosse, vus à contre-jour, formaient une mince auréole.

Mais l’extraordinaire, c’étaient ses yeux, – profonds et limpides, bleu lavande, bleu améthyste, de ce bleu de verreries, doux et fané, qui vous regarde encore par les rosaces de très vieilles églises : – on y voyait brûler toute la ferveur ancestrale de son âme. Cette tête translucide et triangulaire, ne l’avais-je pas contemplée déjà sur un vitrail ?

« On m’a beaucoup reproché que, m’étant converti, j’attaque pourtant prêtres et bondieuseries. On ne veut pas comprendre qu’un homme puisse être mystique sans être clérical, sans aimer forcément la bêtise et la laideur… Moi, j’aime le catholicisme à la façon des peintres et des architectes du moyen âge, qui adoraient la Vierge et s’inspiraient de sa dolente beauté. La religion d’alors était le prototype de l’art. Ah ! la ramener aux sources pures de la mystique ! Ne serait-ce peut-être pas recréer un peu d’idéal et de ferveur dans la conscience vulgaire du clergé, dans nos âmes sans infini ? »

Bientôt, la conversation ayant dévié, il entama un de ses thèmes favoris, celui du satanisme, des incubes et des succubes. Il parlait de ces êtres mystérieux avec familiarité ; il précisait comme s’il s’agissait de commensaux habituels.

« Mais demandai-je, un peu ahurie, ce sont donc là des créatures humaines ?

– Non, répliqua-t-il avec tranquillité. Pas exactement. Ce sont des larves, des espèces de diablotins d’essence terrestre, mais engendrés par un péché spirituel. Aussi pullulent-ils dans tous les couvents. Vous n’en avez jamais vu ? Il y en a plein cette boîte ; vous auriez pu en rencontrer dans l’escalier. N’avez-vous pas remarqué cette odeur de soutane ? Il y a beaucoup de prêtres et une oblate dans cette maison… La larve, c’est peut-être ce qu’on pourrait appeler le microbe ecclésiastique… »

Huysmans s’amusait-il à me mystifier, ou bien était-il devenu fou ? Inquiète, je regardais tantôt lui et tantôt la porte. Mais non, rien dans sa figure ne trahissait le déséquilibre et son raisonnement était logique. Sans doute n’étais-je pas mûre encore pour ce royaume de l’invisible ; je pris congé. Me reconduisant sur le palier, Huysmans m’autorisa à revenir.
 
 
PORTRAIT HUYSMANS2
 

Depuis, je suis retournée souvent dans la vieille maison à odeur de misère et de bigoterie. J’aimais tout qui m’attendait dans la grande pièce claire, tapissée de volumes : son atmosphère intime et bénigne, le bon accueil du maître en vareuse et en pantoufles, invariablement installé devant des feuilles recouvertes de son écriture menue, – et devant un paquet de tabac brun, posé sur le coin de la table, au-dessus d’une tête séraphique.

J’y allais vers trois heures et m’attardais jusqu’à ce que l’ombre pénétrât par les deux fenêtres et que « madame Bavoil » apportât la lampe.

Huysmans dissertait sur tout, sur la sculpture, l’imagerie, les lettres ; sur les derniers potins de Paris ; – aucun n’était mieux informé que ce cloîtré de ce qui se passait hors de ses murs. Il me disait son dégoût du siècle, son ennui de vivre, la décadence de l’art et la vénalité des esprits.

Emporté par son sujet, il se levait, et, le dos rond, les pas feutrés, allait rôder le long des rayons de sa bibliothèque. Il fulminait, vitupérait, lâchait des mots crus, crachait des mots d’argot, vomissait des torrents de sarcasmes, qu’il accompagnait de ses gestes timorés. Parfois il s’arrêtait, tourné vers moi ; et, ses mains de nonnette jointes au ciel, sa tête gothique renversée sur ses épaules, sa bouche, aux dents nicotinisées, grande ouverte, il éclatait d’une gaieté sardonique. Et elle me déconcertait, la disparate de cet homme malingre qui rasait les murs en chatte peureuse et proférait des imprécations tertulliennes. On eût dit, dans une toile enfumée de l’école flamande, un de ces gnomes mi-théosophes et mi-farceurs venus pour tenter saint Antoine.

Mais aussitôt le sourire mauve de ses yeux corrigeait l’amertume de ses lèvres et l’ironie de sa barbiche de satyre. Apaisé, il se rasseyait à sa table, et, changeant de mine et de ton, il poursuivait des propos badins.

« Ah ! cher maître, m’écriai-je, une fois, le voyant redevenu si gaulois, je parie que d’ici peu vous vous reconvertirez au paganisme.

– Hélas ! me répondit-il d’un ton navré, en passant sa main sur son crâne blanchi. Je ne demanderais pas mieux ; mais il est trop tard. Vous savez bien : « Quand le diable… » Mais vous, toute païenne que vous êtes, je prévois que vous finirez en Carmélite !

– Jamais de la vie! En bonzesse peut-être, mais certes pas en recluse catholique !

Ce mot de « bonzesse » excita son hilarité.

« En « gonzesse » plutôt ! Ah ! les sacrées gonzesses que vous êtes toutes ! »

Et, depuis ce jour, il me taquinait de ce nom : « madame la Bonzesse. »

Une autre fois, comme je lui avais parlé avec enthousiasme d’un jeune poète, Charles Derennes, et de son livre intitulé La Tempête, – qu’il ignorait, – il me dit, incrédule :

« Hum ! La Tempête me paraît un titre bien grand ; il faudrait du génie pour le justifier… Ne croyez-vous pas que Le Flageolet suffirait ? »

Les jours de bonne humeur, la plaisanterie d’Huysmans jaillissait, inlassable. Fusées d’ironie étourdissante qui n’épargnaient même pas ses amis. Cet esprit blagueur et caustique se manifestait jusque dans ses lettres, dont voici quelques spécimens :
 
 

Paris, le 26 décembre 1903.

 

Ma chère confrère et amie,

J’aurais bien envie de vous gronder, si la qualité de cette pâte augustement gingembrée ne me faisait tourner en épithètes laudatives les adjectifs de reproche que j’avais préparés.

Mais que voilà bien le coup de madame Ève ! Imaginez que j’avais à dîner des Bénédictins. Et il fallait leur faire manger maigre avant la messe de minuit. J’ai donc dû soutenir avec un merveilleux aplomb qu’il n’entrait aucune graisse dans la composition d’un pudding, ce qui est un joli mensonge, je crois.

Il est vrai qu’ils se sont régalés ! Donc charité compense mensonge et nous sommes tous quittes. Si vous saviez comme, avec ce monde-là, la question sarcelle-maigre et poulet-gras est bête !

Je profite de cette occasion pour souhaiter sérieuse endurance et longue vie à votre nouveau-né. (1) Gare ! vous savez que d’après les légendes, le jeune Antéchrist doit naître avec toutes ses dents. Or le petit Hiérosolymitain a cela de commun avec lui : il va naître avec de petits crocs qui s’attaqueront à la chair coriace des protestants. Mais l’assimilation s’arrête là, heureusement.

Je vous envoie, chère madame et amie, toute l’assurance de mon respectueux dévouement.
 

J.-K. HUYSMANS

 
 

À propos de ce roman, La Conquête de Jérusalem, qu’il venait de lire en épreuves, et des protestants, qu’il détestait spécialement, comme ennemis de la mystique, il m’écrivait encore :
 
 

Paris, le 20 janvier 1904.

 

Chère madame,

C’est lu. Vous pouvez être rassurée. Votre livre est absolument bien. Votre Jérusalem grouille, odorante et grillée, et elle fume à toutes ses pages les vraies cassolettes d’Orient. Mais, sapristi, chère confrère, savez-vous que vous avez écrit le plus terrible réquisitoire contre la gent des Protestants ! Tous ces Alsaciens déplantés, tous ces évangélistes de pacotille, l’ex-diaconesse en tête, sont frigidement atroces avec leur façon de supplicier ce pauvre Hélie païen. Il pleut sur les temples ! Madame l’Amie-des-Lotus, vous n’aurez pas l’approbation des mômiers. Mais qu’est-ce que cela fait ? Vous aurez avec vous tous ceux que l’art requiert !

Ah ! votre chameau aveugle qui tourne autour d’une croix ! Soyez donc contente et fière de votre livre. Alléluia ! pour le catholicisme ; évohé ! pour le paganisme.

Votre tout dévoué,
 

J.-K. HUYSMANS

 
 

Un autre jour :
 
 

Madame l’Amie-des-Lotus,

Entendu pour jeudi. Non, le Bénédictin en question n’a aucun rapport avec les sœurs de Jérusalem. C’est du franco-belge, autrement dit du réfugié en Belgique et n’ayant qu’un but : être à Paris.

Le vin vous indiffère. Non ! parce que j’ai encore une bouteille de vin récolte par les moines de Silos en Espagne ; c’est du soleil en bouteille. Je la veux boire avec vous ! Il me semble que tout l’Orient est dans ce verre, et si, fermant les yeux, une seconde, rue Saint-Placide, vous pouviez vous retrouver, en un bref éclair, à Jérusalem, que vous aimez, eh bien, ça en vaudrait la peine… Mais c’est peut-être le cas de répéter les vers inouïs de feu Camille Doucet :
 

Oh ! cela, c’est trop beau et ne peut arriver.
Ne me fais pas rêver, ne me fais pas rêver !

 

Quelle poésie !

Vaut encore mieux la prose de madame X.
 

J.-K. HUYSMANS

 
 

Et plus tard :
 
 

Chère madame et amie,

Non par l’Écho de Paris, le Journal, le Matin, la Libre Parole, feuilles que je lis et qui demeurent taciturnes à votre égard, mais au hasard d’une visite, j’apprends que vous êtes la glorieuse élue des Amazones bleues.

Vivent les guerrières d’écritoire !

Moi, je vous félicite surtout d’emporter les joyeux fifrelins qui composent le prix, décerné par cette revue au titre effarant : La Vie heureuse.

Autre point. Vous vous rappelez qu’il fut dit que nous déjeunerions, une fois cette toison d’or acquise. Cette semaine m’est occupée, du soir au matin, jusqu’à la garde, par des raseurs ; mais la prochaine, non. Écrivez-moi donc le jour qui vous irait le mieux. Vous déjeunerez assez mal, mais j’ai encore quelques véridiques bouteilles qui noieraient les pâles bidoches, les bidoches de Folantin !

Un mot, chère madame la Bonzesse, et

bien affectueusement à vous.
 

J.-K. HUYSMANS

 
 

*

 

En dépit de ses railleries et ses déblatérations, Huysmans était infiniment sensible, tendre et bon. Je connais maintes misères morales et matérielles qu’il a soulagées de la façon la plus évangéliquement discrète.

En haut de la rue de Vaugirard, dans une toute petite boutique, il avait d’anciens amis, un sonneur de Saint-Sulpice et sa femme, transformés en marchands de bric-à-brac religieux. Il leur envoyait des clients, allait souvent chez eux choisir quelque bibelot, et me raconta, tout attendri :

« Ils sont mariés depuis quarante ans, et, quand le vieux grimpe parmi ses meubles empilés pour décrocher du mur une antique bricole, la vieille, à moitié aveugle, le suit de son inutile regard et lui crie, affectueusement inquiète : « Fais attention, mon petit, de ne pas tomber ! »

Et Huysmans reprit, – qui sait ? peut-être avec un tardif regret :

« Après quarante ans, elle l’appelle : « mon petit ! »

Je me souviendrai toujours de la joie juvénile avec laquelle il m’annonça qu’Antoine Nau et son roman, Force ennemie, avaient emporté le prix Goncourt :

« Il est tout jeune et, paraît-il, très pauvre. Il n’a point trouvé d’éditeur et il s’est endetté pour publier ce premier livre. Avec cela, il n’a fait aucune démarche auprès de nous, et, vivant dans son rêve, il ignore probablement même notre académie. Il a fallu toute l’infatigable énergie de Descaves pour dénicher son adresse dans quelque trou du Midi… Ah ! va-t-il être heureux ! va-t-il être heureux, le bougre !.. 5000 balles, pensez donc, qui lui tombent comme cela du ciel !.. Je donnerais bien quelque chose pour voir sa binette à la réception du télégramme lui apprenant la bonne nouvelle. Il est capable de ne pas y croire ! »

Et, caressant du dos sa bibliothèque, Huysmans se frottait joyeusement les mains.

D’une largeur d’esprit singulière, il admettait toutes les idées, toutes les manifestations d’art, si contraires fussent-elles aux siennes. Il ne flétrissait que l’insincérité et le cabotinage. L’enthousiasme et la candeur suppléaient pour lui à tous les autres dons ; la seule vertu qu’il prêchait, c’était le labeur. Modeste à l’extrême, il rougissait comme une jeune fille lorsqu’on lui exprimait de l’admiration pour ses œuvres. Jamais il ne consentit à s’ériger en maître ; il refusait même de guider notre pensée ou de nous donner un avis.

« Un artiste, me disait-il souvent, n’a pas besoin de conseils. Il n’a qu’à travailler, qu’à peiner et consulter sa conscience. Mieux vaut une œuvre inégale sortie de vous-même qu’un ouvrage admirablement dosé où l’on sent les influences d’autrui… Et, surtout, gare à la facilité ! Rien ne vous détruit mieux un talent qu’une trop grande adresse. Dites-vous bien que c’est un terrible Golgotha que celui des Lettres et qu’il faut y ascensionner en martyr ! »

D’un voyage en Allemagne, Huysmans avait rapporté les photographies de trois tableaux primitifs : un Crucifiement de Grünewald, – un fragment, du moins, où l’on voyait la Vierge renversée, comme une « moniale morte, » disait-il, entre les bras de saint Jean ; – un Christ étendu sur une dalle, le corps « aussi hérissé qu’une cosse de châtaigne par les échardes des verges, » et le portrait de la Florentine énigmatique du musée de Francfort. Il les avait alignées – telles des personnes – contre le dossier de son canapé ; il se promenait à petits pas devant ces images, s’entretenant avec elles, fervent et familier à la fois. Il tordait ses mains devant la Vierge éperdue de douleur, interpellait avec une douce malice le pauvre Jésus malmené, pirouettait devant l’épiscopale coquine dont l’hypnotisait la beauté perverse et pourtant liturgique. Là, entre ces trois figures, on le sentait dans son époque et dans son milieu. Là, son âme véritable et nostalgique, son âme du moyen âge, s’ébattait en sa juste patrie. Et moi-même, elles m’hallucinaient, ces figures, et je finissais par voir en lui un crucifié de la vie, émacié par le regret des siècles révolus, flagellé par la laideur moderne, et couché, comme ce Christ lamentable entre la Vierge et la Démone, oui, couché là, entre la mystique et la dépravation, dont l’une souriait par ses yeux de première communiante et l’autre ricanait par sa bouche de sphinge.

La passion d’Huysmans pour le moyen âge allait si loin qu’il s’enfermait souvent, des semaines entières, pour ne pas être expulsé de son monde fictif. Et s’il sortait, il choisissait les ruelles étroites, les abords des églises et des couvents, où les silhouettes séculaires des nonnes lui permettaient l’illusion d’une rétrospective humanité.

Parce que j’habite un quartier moderne, il m’a obstinément refusé de se rendre chez moi :

« Vous demeurez à Passy ! s’écriait-il avec désespoir. Vous, une Hiérosolymitaine, une fille du mont Sion !.. Passy, mais c’est le refuge des bourgeois après fortune faite, le ghetto des philistins. Non, jamais je n’irai vous voir à Passy. On n’y rencontre que des chiens en paletot et des nourrices à couronne… Et dire que votre nom fleure l’encens et la Bible !… »
 

*

 

Quelquefois nous parlions de l’amour. Et je connus ainsi les tristesses passées d’Huysmans et sa présente tendresse inassouvie.

Un soir, – c’était rue Saint-Placide, – nous nous oubliâmes à causer. L’ombre flottait déjà dans la pièce. « Madame Bavoil » ne vint pas avec la lampe.

Nous nous étions tus. Je voyais luire les guillochures d’or des livres, l’émail des vases de Delft, et soudain, sur les joues cireuses de mon maître, deux lourdes larmes qui descendaient lentement.

Je me levai, bouleversée. Alors la têtu lasse s’abattit sur la table angélique et, dans le silence crépusculaire, Huysmans sanglota…
 
 
PORTRAIT HUYSMANS3
 

Je ne le revis qu’un an après. Il était alité, atteint d’un zona terrible qui l’aveuglait à demi.

Il faisait sombre dans la chambre, comme à notre dernière entrevue. Et cependant, dehors, le soleil chantait. On avait tiré les rideaux et une veilleuse voilée éclairait piteusement le pauvre visage amaigri, coupé d’un bandeau noir.

Sa main de nonnette reposait sur la couverture. Il avait dû souffrir beaucoup ; même le son de sa voix était changé ! Il me conta qu’il avait travaillé sans relâche et terminé dans cette mélancolique année Les Foules de Lourdes. Mais, une fois les feuilles chez l’éditeur, il fut frappé soudainement par ce mal mystérieux qui déroutait les médecins et l’empêchait de corriger ses épreuves. Il se l’expliquait comme un avertissement de la Vierge, mécontente de certains passages. Elle ne le guérirait que si, repentant, il lui promettait de les retoucher. De cela il était certain ; mais pas encore de sa contrition, qu’il ne sentait pas encore expiatoire. Que sa douleur fût un châtiment céleste, il en vit la preuve dans le fait que ses souffrances avaient augmenté à l’approche de la semaine sainte, pour devenir intolérables le vendredi, jour de la divine agonie, et aller en s’adoucissant vers la Pâques, l’aurore joyeuse de la rédemption. Ainsi la maladie s’était toujours comportée chez les mystiques.

Je l’écoutais, dépaysée.

Autour de son lit pendaient des chapelets, se multipliaient des bréviaires, foisonnait le buis. Il y avait même sur sa table une horrible petite sainte, achetée, semblait-il, dans une « bondieuserie. »

Je ne savais que dire.

« Je suis bien heureux, conclut mon maître, qu’Elle veuille me permettre de souffrir un peu pour Elle. Désormais, tout ce qui est terrestre m’indiffère. Je me remets entre ses mains auxiliatrices. »

Et, retrouvant quelque peu son sourire d’autrefois :

« C’est elle qui me tiendra lieu maintenant de toutes les bonzesses !… »

Je voulus plaisanter comme jadis, mais « madame Bavoil » entra, tenant au creux de sa main une relique qu’on lui envoyait.

Le visage d’Huysmans s’illumina.

« Regardez c’est la précieuse phalange de l’orteil de saint… (Ma foi, j’ai oublié le nom.) Je l’espérais depuis longtemps… »

Et il me montra, dans une bonbonnière de cristal, un bout d’os blanchi. Après quoi, son âme, oublieuse de ma présence, s’échappa vers des pays qui me furent étrangers.

Je me levai, attristée, et baisai ses doigts délicats. Le lendemain, je devais partir pour loin et pour longtemps ; retrouverais-je mon doux maître, à mon retour, et, si je le retrouvais, nos pensées sauraient-elles encore se reconnaître et galoper ensemble vers les plaines de la fantaisie ?

« Je prierai pour vous, » me dit-il sans émotion.

Je ne devais plus le revoir. Il m’envoya Les Foules de Lourdes (retouchées, sans doute) à Tunis, avec une lettre où s’était tue son ironie hennissante ; puis celle-ci, écrite quelque temps avant sa mort et qui prouvera aux plus défiants la noble résignation et la sincère piété d’Huysmans :
 
 

Paris, le 5 janvier 1907.

 
 

Ma chère et bonne Myrrhiam (sic),

Que vous êtes bonne de vous être souvenue d’un assez piteux homme qui vit désormais comme une sorte de reclus retranché du nombre des vivants.

Eh oui ! depuis que vous me vîtes à moitié aveugle dans un lit, ç’a été presque de mal en pis, ou du moins c’est un autre genre de tortures. Le zona m’étant retombé sur la mâchoire, ce fut un feu d’artifice d’incroyables maux ! Il y a un mois, j’étais dans une maison de santé où un habile chirurgien m’ouvrait le col comme un fruit. Aujourd’hui je suis rentré rue Saint-Placide, mais menacé d’une nouvelle opération, possédant une joue comme une montgolfière, qui ne s’envole pas, hélas !

Et, au fond, rien n’est plus dangereux que de célébrer la Douleur et je paie – sans repentir – les pages de Sainte Lydwine et des Foules de Lourdes.

« Vous n’avez que des maux bizarres ! » m’ont dit les Princes de la Science, consultés sur mon cas, ce qui veut dire qu’ils ne savent que faire !

Mais laissons ces kyrielles de jérémiades.

Je vis très souffrant, mais bouquinant quand j’ai un moment de répit entre mes quatre murs. Et cela suffit, en se résignant dans la prière, pour accepter la vie, si médiocre soit-elle.

Et je vous assure que, dans ces conditions, on pense plus affectueusement, je crois, à ses amis, que lorsque l’esprit s’évague dans de la bonne santé, et c’est pourquoi votre lettre m’a réjoui, car je vous vois dans votre élément de silence ensoleillé, sous les bonnes arcades arabes d’un palais, rêvassant, puis travaillant et sertissant en fin de compte de belles phrases nuancées et odorantes d’art. La bonne cinnamome, Harry, je voudrais la humer ! – oui, si vous avez des impressions parues de Tunis, donnez-les-moi à lire. Étant à peu près incapable de travail, je me consolerai avec !

Je vois bien, au reste, qu’il ne va plus me rester avec la mystique que la littérature pour m’occuper, car j’ai la vague intuition que je vais désormais être mené, en dehors des voies littéraires, dans les voies réparatrices de la souffrance, jusqu’à ma fin. L’embêtement est de ne pas se sentir une vocation bien décidée pour ce genre d’existence ; mais très certainement, à la longue, je m’y ferai ; – mais j’espère qu’on me laissera tout de même, dans la monotone mélancolie des tortures, un petit dessert d’art ! – et que vous aiderez à me le fournir, n’est ce pas ?

Que vous dirai-je encore ? Rien ! Je vis si à l’écart, d’une vie si somnolente, quand les maux ne la réveillent pas Je ne sais rien et ne vois rien – et suis si dégoûté, d’ailleurs, par ce que je lis dans les journaux, sur les catholiques et leurs persécuteurs, que j’ai presque envie de me désintéresser et des uns et des autres.

Tout cela est si bassement humain qu’on ne peut y trouver aucun réconfort.

Travaillez bien, ma chère Myriam, pensez quelquefois au vieil impotent qui vous envoie toute l’assurance de son très affectueux dévouement.
 

J.-K. HUYSMANS

 

Vous avez raison, pour le gothique. Il y a là des souvenirs rapportés des Croisades, certainement. Au reste, ce qui est bien frappant, ce sont les grands vitraux de Chartres qui ont absolument des bordures dessinées et peintes comme les tapis d’Orient. Il n’est pas douteux que les vitriers du XIIIe siècle n’aient eu de ces étoffes sous les yeux. En dehors d’autres questions, les Croisades ont été certainement quelque chose d’énorme pour l’art de l’Occident.

Vous avez dû voir Bauër, – qui habite Tunis, m’a-t-on dit ?
 
 

Revenue à Paris, je sus, par « madame Bavoil, » qu’Huysmans se mourait.

Un médecin était auprès de lui ; son confesseur attendait. D’ailleurs, presque défiguré par de récentes opérations, il ne se souciait pas de s’exposer à la pitié de ses amis. Je respectai sa suprême coquetterie et son recueillement en Dieu. Comme je lis peu les journaux, je n’appris sa mort que le lendemain de son enterrement. Mais je suis heureuse de pouvoir, un an après, témoigner de ma gratitude : je lui dois mon plus vif amour de l’art et ma foi inébranlable en le constant et probe effort de l’artiste.
 

MYRIAM HARRY

 
 

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(1) Il s’agissait de mon roman, La Conquête de Jérusalem, qui devait paraître bientôt.
 

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(in La Revue de Paris, quinzième année, tome III, n° 13, 15 mai 1908)