COMET2
 

On entend généralement par fin du monde tout phénomène, tout cataclysme faisant disparaître, non pas même notre minuscule planète, mais simplement ses habitants, minuscules eux aussi par rapport à elle.

L’homme, dans la vanité de sa pensée et de son intelligence qui l’élève au-dessus de la matière, se croirait volontiers le maître de la création, se croirait quelque chose dans le système si vaste que son imagination ne peut le concevoir. Il aimerait à penser que sa disparition serait un grave événement pour ce système dans lequel il n’est rien, ne peut rien, n’agit en rien.

Connaîtrait-il encore la terre toute entière, aurait-il fouillé ses entrailles, exploré ses océans et son atmosphère, il ne pourrait rien sur elle, serait incapable de modifier sensiblement la forme de ses continents, et à plus forte raison d’avancer ou de retarder d’un seul instant son mouvement de translation dans l’espace.

Que le globe terrestre voit disparaître de sa surface la race humaine tout entière, cela ne l’empêchera pas de tourner en un an autour du soleil, et sur lui-même en un jour ; cela n’empêchera pas tout le système céleste de se mouvoir selon des règles précises, et les astres qui le composent de graviter le long de leurs orbites. Rien ne sera changé dans l’application des lois de la gravitation universelle ; il ne manquera que celui qui, sur la terre, avait su les déterminer et les préciser, il manquera la pensée humaine.

D’autres êtres aussi intelligents, plus intelligents peut-être, et plus parfaits que l’homme peuvent exister sur d’autres astres, d’autres êtres peuvent avoir pénétré les mêmes lois régissant l’univers, il importe peu à l’homme, sa disparition équivaut à la fin de tout, si bien que dans un dictionnaire on pourrait facilement écrire : FIN DU MONDE = Disparition du genre humain.
 

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Cette année-là, on annonçait la fin du monde comme imminente ; ce n’étaient plus de vagues prophéties d’astronomes charlatans, des prédictions de voyantes extralucides, mais un avis simple, sec et net, des astronomes qui, calculs en mains, lunettes à l’œil, prédisaient cyniquement, froidement, l’arrivée du phénomène, supputant les jours, les heures, les minutes qui devaient rester à vivre sur cette terre…

Si souvent on avait crié : « Au loup, » que la majorité du public ne voulait plus croire ; si souvent on avait donné comme certaine l’arrivée du fatal événement sans que rien se passât d’anormal qu’on n’arrivait plus à s’imaginer qu’il pût un jour se réaliser… et malgré la précision, la rigidité des calculs des savants, les navigateurs continuaient à s’embarquer pour de longs voyages en disant : « Au revoir » aux leurs ; les diplomates tramaient des combinaisons lointaines, et, dans l’ombre, derrière les murs de ses arsenaux, telle grande nation se préparait formidablement à une guerre future.

Chacun continuait sa besogne journalière, on se fiançait, on se mariait, on escomptait les échéances prochaines qui accroîtraient la famille et perpétueraient la race…. et les enfants disaient : « Quand je serai grand… »

Donc, l’annonce de la fin du monde n’effrayait personne, et, impassibles dans leurs observations, les savants continuaient leurs calculs comme si leur science devait survivre au cataclysme menaçant. Les renseignements se faisaient plus précis. Une immense comète, telle qu’on n’en avait encore jamais observée, venait de faire son apparition dans l’espace et gravitait à une vitesse effrayante dans une direction la conduisant vers l’orbite de la Terre. Couperait-elle cette orbite en passant simplement assez près de nous, nous rencontrerait-elle, ou nous frôlerait-elle ? Telles étaient les trois questions dont les astronomes cherchaient avec ardeur la solution. Le doute était possible : en effet, la comète est une agglomération généralement gazeuse, animée d’un mouvement de translation considérable, mais offrant une très faible masse ; sa trajectoire pouvait donc être sujette à des déviations plus ou moins importantes selon qu’elle passerait à telle ou telle distance de certains astres, « les corps s’attirant en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré des distances. »

Les astronomes n’étaient donc pas d’accord dans leurs calculs, si délicats en pareille occurrence.

L’erreur était d’ailleurs non seulement possible, mais même très facile ; la comète en question, analogue à une comète précédemment observée, parcourait l’espace à une vitesse de 550000 mètres à la seconde (1) ; la vitesse moyenne de translation de la terre le long de son orbite étant de 311927 mètres, une différence d’une très petite fraction de seconde sur l’appréciation du moment où la comète couperait l’orbite terrestre pouvait l’amener à passer tout à fait en dehors de notre globe, d’un côté ou de l’autre, ou à l’atteindre violemment.

Si cette dernière hypothèse se réalisait, il était impossible d’en prévoir les conséquences, le choc pouvant produire soit une explosion, soit un écrasement partiel, soit une transformation gigantesque en chaleur ou en électricité ; c’était de toutes façons le plus formidable point d’interrogation que se fussent jamais posé les savants, les résultats quels qu’ils fussent, devant être en tous cas désastreux.

Il y avait deux partis : celui des astronomes français et celui des astronomes anglais et allemands, qui se battaient à coups de chiffres et de raisonnements si délicats que le public ne se donnait pas la peine de les suivre, sautant seulement à la conclusion.

Bientôt, cependant, tout le monde se mit d’accord, et le météore en mouvement s’approchant, on put rectifier les calculs et arriver à une plus grande précision. On déclara enfin, sans qu’il y ait de contradicteurs, que le 13 juin de cette année vers 9 heures du soir, la comète frôlerait les couches supérieures de l’atmosphère au zénith d’un point situé entre Paris et Orléans ; quant aux conséquences, elles ne devaient comporter aucun danger ; la vitesse de la comète ne permettant pas à ses gaz, peut-être délétères, de se mélanger à l’atmosphère, tout se bornerait à un phénomène lumineux de toute beauté.

Les uns haussèrent les épaules ; ayant été évidemment plus malins, « ils l’avaient bien dit ; » d’autres se déclaraient « contents tout de même, » bien que n’ayant pas cru à la mauvaise nouvelle ; quelques-uns gardaient une vague inquiétude, et se demandaient ce qui arriverait cependant s’il prenait fantaisie à cette comète de dévier encore un peu de sa direction et d’approcher un peu plus de la terre attirée par sa masse…

Le 13 juin, comme la soirée était fort belle, tout le monde sortit ; on prenait d’ailleurs depuis quelque temps l’habitude de venir tous les soirs regarder la comète qui grossissait à vue d’œil. C’était sur les places publiques, dans les grandes avenues et le long des quais, qu’il y avait la plus grande affluence pour admirer le phénomène éblouissant qui s’approchait, illuminant l’espace.

Soudain, la comète dut atteindre les limites supérieures de l’atmosphère, et ce fut en un clin d’œil un éclat aveuglant, un fleuve de magnésium incandescent ; tout le monde se masqua les yeux, même ceux qui pensaient observer tranquillement derrière des verres de couleur que les camelots avaient vendus à profusion. La surprise ne fut pas de longue durée : soudain passa un cyclone terrifiant, tel qu’aucun esprit humain ne pouvait se l’imaginer ; tout fut brisé, renversé ; hommes, chevaux, voitures, arbres, morceaux de maisons s’envolèrent dans un tourbillon effrayant ; des maisons abattues comme des châteaux de cartes ou enlevées en bloc et transportées au loin, des monuments qui paraissaient d’une solidité à toute épreuve renversés comme des fétus de paille ; dans la campagne, les fermes isolées n’avaient pas résisté, les toitures détruites, les granges dispersées avec leurs récoltes, des forêts entières couchées à terre comme si un rouleau avait passé sur elles… et de même sur toute la surface du globe, depuis la hutte de l’esquimau jusqu’au gourbi de l’arabe et la case du nègre, tout ce qui n’était pas foncièrement solide avait été enlevé comme des plumes, émietté par cette rafale sans précédent.

Chose assez particulière, la direction du cyclone, au lieu de suivre une ligne de dépression, variait essentiellement suivant les endroits ; partout, il semblait lié à un arc de grand cercle passant par l’Europe et se dirigeant vers elle, de sorte que tout était couché vers l’ancien continent comme s’il eût été le centre d’attraction. Dans les pays situés aux antipodes, un tourbillon sans direction nettement déterminée avait produit les mêmes résultats désastreux.

Pendant le temps assez court que passa le cyclone, ce fut un fracas étourdissant de grondements, de détonations, d’écroulements, puis un silence absolu se fit, et tout rentra dans un calme profond.

Dans les villes, tous les carreaux avaient volé brusquement en éclats, laissant des fenêtres désolées, les rideaux immobiles pendant en loques au-dehors, partout le sol jonché de débris de toutes espèces et les plus hétéroclites, et pêle-mêle avec des morceaux de toitures, des cheminées, des volets, des pans de murs, des chevaux, des voitures, des arbres, des fragments de monuments, des statues, des réverbères, des fils téléphoniques enchevêtrés ; des corps humains, les uns écrasés par les projectiles que le vent avait soulevés, les autres enlevés eux-mêmes, s’étaient aplatis contre les murs ou en retombant… Tous, même ceux qui n’avaient pas été atteints par le courant d’air, gisaient sur le sol, l’épiderme et les vêtements déchirés, comme si, trop gonflés, ils avaient éclaté ; quelques-uns avaient le crâne ouvert comme s’il avait fait explosion, et ceux qui n’étaient pas sortis de chez eux, frappés sur place, étaient tombés raides dans les mêmes conditions. Les uns, auprès de leur lampe brusquement éteinte, d’autres, à table, n’avaient pas eu le temps de voir sauter les bouchons des bouteilles comme si elles avaient contenu du Champagne… Instantanément, ils s’étaient affaissés.

Partout, les tonneaux avaient éclaté, répandant leur contenu sur le sol ; les gazomètres s’étaient soulevés et étaient retombés, ayant laissé échapper leur contenu.

Tous les arbres, même ceux qui étaient par miracle restés debout, avaient leurs troncs lézardés, et tous les bambous avaient éclaté avec une pétarade sans nom ; dans la campagne, les animaux avaient été frappés comme les hommes et gisaient, le flanc ouvert… et le phénomène avait produit le même effet sur tout le globe, du pôle à l’équateur, depuis l’ours blanc et le phoque jusqu’au tigre, à l’éléphant, au crocodile ou au requin, de la blanche mouette et des pingouins des régions boréales aux albatros ou aux oiseaux-mouches des pays chauds, tous étaient frappés. Toute vie avait disparu de la surface du globe.

Les machines à vapeur s’étaient arrêtées, leurs feux éteints, après avoir marché un instant à une vitesse folle ; l’océan, les rivières, d’abord balayés par la rafale, s’étaient soulevés sur toute leur surface en un bouillonnement tumultueux, lançant, au sommet de leurs vagues, les navires désemparés ou chavirés, des poissons déchirés et des carcasses de vieux bateaux, soulevés du fond où ils reposaient depuis des siècles par cette gigantesque ébullition, puis tout s’était figé en un seul bloc de glace, enserrant tous ces débris…

Le même désastre avait frappé le nouveau continent comme l’ancien : New-York et Buenos-Aires, Calcutta, Melbourne ou le Cap avaient le même aspect que Paris, Rome ou Moscou.

Les forêts tropicales de l’Afrique, la riche végétation des Indes et de l’Asie, les steppes d’Amérique n’étaient pas plus épargnées que les campagnes ou les forêts d’Europe… Plus de rivalités de races, plus de jalousies mesquines, l’égalité pour tous, grands et petits, puissants ou faibles, riches ou pauvres, hommes, animaux ou végétaux ; une seule différence toutefois était que si, en France, on attendait tout au moins un phénomène lumineux, sur le reste du globe, on s’inquiétait assez peu de la comète…

… Et, impassibles au milieu de cette désolation, les pendules, que la tempête n’avait pas renversées, continuant à marquer le temps, semblaient avoir conservé un reste de vie momentané…

Que s’était-il donc passé ?

Un phénomène auquel personne n’avait pensé : rasant la Terre avec sa vitesse effrayante, la comète avait balayé l’atmosphère.
 

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… Et le lendemain, quand le jour se leva, le soleil éclaira cette Terre morte, transportant avec elle dans l’espace les cadavres de tout ce qui avait vécu d’elle et sur elle, tous les travaux de la pensée humaine, les machines désormais immobiles, les monuments, les documents accumulés depuis des siècles dans les bibliothèques, tout cela restant debout, voué à une conservation presque éternelle et inutile… et les nuits succédèrent aux jours, et la Terre continua son mouvement de translation dans l’espace, obéissant aux mêmes règles de la gravitation universelle.

La fin du monde, qu’on n’attendait plus, était survenue brusquement ; dans les autres astres, les astronomes qui observaient la planète terrestre et la marche de la comète vers elle, ne trouvèrent rien de changé à sa période de révolution ni à son mouvement de translation ; ils constatèrent seulement que quelque chose qui était l’atmosphère avait disparu, mais n’en comprirent pas les conséquences, ne sachant pas ce que c’était…
 
 

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(1) La comète de 1843 n’a mis que deux heures, de 9 h. 1/2 à 11 h. 1/2 pour contourner tout l’hémisphère solaire tourné vers son périhélie ; elle avait cette vitesse de 550000 mètres à la seconde, et laissait derrière elle une queue de 80000000 de lieues ; cette comète avait 8000 kilomètres de diamètre (d’après Flammarion).
 
 
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(Henri Terquem, Secrétaire Général de la Société, in Mémoires de la Société dunkerquoise pour l’encouragement des sciences, des lettres et des arts, trente-quatrième volume, 1900)