DELVAUX2
 

Je m’éveillai vers huit heures, ce matin-là ; ma pendulette avait les aiguilles jointes sur minuit ou midi, mais ce devait être minuit, car je l’avais mise en branle le soir en me couchant. Au rougeoiement des rideaux de ma fenêtre et aux zébrures que les lamelles des volets projetaient au plafond, à divers signes familiers, je compris que la huitième heure du jour allait sonner. Cependant, je n’entendis point comme de coutume tinter le timbre clair de l’horloge de l’école voisine, aucun bruit extérieur ne venait troubler le silence de ma chambre ; les moineaux piailleurs qui, dès l’aube, se querellaient dans les branches bourgeonnantes du grand platane de la cour, semblaient frappés de mutisme.

Je m’habillai ; une chaise bousculée tomba qui fit un tapage que dut entendre toute la maison. Mes pas résonnaient lourdement sur le plancher, sonore comme un tambour acoustique. Mes oreilles avaient des bourdonnements qui m’inquiétaient et je percevais le passage rapide du sang dans les artères, comme le zizillement particulier que fait une bûche humide en brûlant. J’ouvris ma fenêtre et un flot de lumière d’un jaune orange incendia ma chambre en une flambée d’apothéose. Le soleil rouge brûlait dans un ciel de cuivre. Rien dans l’air lourd, immobile, écrasant ; aucune de ces harmonies vague, lointaines, que font les sylphes dans l’atmosphère peuplée d’atomes lumineux.

J’eus la sensation d’un étouffement ; mes tempes battaient à coup redoublés, ma poitrine, serrée, haletait péniblement ; j’éprouvais du côté du cœur des absences, des manques, puis des palpitations brusques, des sauts, des chocs qui creusaient un vide profond dans tout mon être.

Follement, je pris mon chapeau et je sortis, l’esprit absent, la chair frissonnante, et, sur la peau, un fourmillement singulier. La porte d’entrée était fermée ; je l’ouvris. La rue était déserte, les magasins étaient clos ; pas un homme, pas un chien, pas un chat, pas un être vivant. La ville était morte, morte.

Je courus à l’aventure, hurlant de terreur, brisant ma canne contre les volets des boutiques. Je traversai une grande place désolée ; puis je descendis, tombant, me relevant, tête nue, plusieurs gammes d’escaliers qui me jetèrent sans souffle, rompu, sur les quais du port. Des bateaux dormaient, droits, immobiles sur la nappe d’eau qui avait des reflets de dorade. Ces grands corps sans âme se dressaient, mornes, sinistres, comme figés dans de la cire rose et bleue. Pas un pli, pas un mouvement, pas un virelis de poulie. Goélands grinceurs et mouettes rieuses, disparus, absents, anéantis. La nature animée s’était volatilisée sous le baiser brûlant de l’astre rouge qui flambait dans un ciel de cadmium.

Et je sentais aussi, devant ce silence effrayant des choses inertes, devant ce monde aboli, dans cet air embrasé, je sentais mon âme se fondre, suinter par les pores de ma peau en gouttelettes imperceptibles et s’évaporer lentement.

Alors, poussé je ne sais par quelle volonté, par quel instinct subit, j’arrachai les vêtements qui couvraient mon corps et je me dirigeai, éperdu, avec des gestes de possédé, du côté de la mer, décidé à m’y plonger, à m’y ensevelir.

La fraîcheur de l’eau me fit du bien et je sentis mes forces revenir et, avec la vie, l’espoir, un espoir sans but, sans raison. Je nageai longtemps ainsi, mais la fatigue me paralysa une jambe et j’abordai, non sans efforts, un rocher qui dressait ses arêtes tranchantes à l’extrémité du môle.

Vue de là, la ville avait l’aspect navrant d’une immense nécropole bouleversée par une secousse du sol. Le silence me parut plus pesant, plus effrayant que là-bas, car mes sens fouettés par l’exercice subissaient mieux l’influence du néant qui m’enveloppait. Je parcourus le rocher sur lequel je me trouvais ; mon pied se posa sur une mousse gluante et je glissai, en me blessant cruellement la hanche, dans un trou profond, tapissé d’algues lourdes, charnues, d’un vert sombre.

La crevasse, large de deux mètres à son orifice, traversait l’épaisseur du môle et aboutissait à la face du Nord. Cette percée entamée par la morsure des lames furieuses était destinée à atténuer l’effort du flot qui, durant la tempête, s’engouffrait là-dedans comme une trombe et s’échappait par l’autre bord en gerbes irisées. Maintenant, le  souffleur » ouvrait sa gueule édentée, béante, sur un lac vitrifié, uniformément plat et luisant comme une plaque d’acier.

C’était partout le même sommeil de mort, la même léthargie des choses, la paralysie totale, absolue, des moteurs invisibles qui actionnent les éléments et leur donnent une apparence de vie. Je jetai une pierre dans l’eau ; en traversant l’air rare et sec, elle fit un bruit de feuille froissée et plongea durement sans déterminer un pétillement, sans faire naître une bulle.

Une peur épouvantable me glaça les mœlles ; je sentis mes cheveux se hérisser, mes jambes s’amollir et plier. Je tombai à genoux, pesamment, et, les mains jointes, j’adressai au ciel une prière ardente en laquelle toute mon âme passa.

Ma voix éclatait dans l’atmosphère vide avec des sonorités de conque marine, que répercutaient les échos lointains et qui roulaient comme des grondements de tonnerre dans l’immensité dépeuplée. Les hautes montagnes qui enferment la baie dans leur croissant de pierre, répétèrent mes paroles tumultueusement et il me sembla que la terre unissait sa grande voix à la mienne pour implorer le Créateur et lui demander une grâce suprême, la grâce de vivre encore, toujours, dans l’éternel recommencement.

Un dernier frisson me secoua et je tombai…

Je restai ainsi, sans une pensée, anéanti, plusieurs heures durant.

Quand j’ouvris les yeux, je vis, penché sur mon visage, un visage de femme qui souriait de ce sourire frais des enfants quêtant une caresse.

Je me levai avec une brusquerie qui m’étonna et je me crus tout d’abord le jouet d’une hallucination, tant la présence d’un être, d’un être aussi charmant, m’avait bouleversé. Mais ce n’était point un mirage ; la réalité s’affirmait en des formes exquises ; ce que je prenais pour une vapeur, pour un fantôme né dans la fièvre qui brûlait mon sang, était bien une femme, vivante comme moi, et comme moi heureuse de retrouver quelqu’un sur ce monde déserté. Une joie ineffable m’entra dans le cœur quand je fus sûr que mes yeux ne s’ouvraient point sur un rêve, quand je compris que mes mains ne touchaient pas une ombre…

Je ne sais ce que je lui dis dans le premier élan ; je ne puis me souvenir des incohérentes paroles qui sortirent de ma bouche. Elle s’enfuit aussitôt, honteuse d’avoir été vue dans sa nudité de nymphe, confuse aussi de me voir dans une tenue non moins simple que la sienne.

Je la poursuivis, bondissant comme elle sur les rocs, sautant dans des creux semés de pointes de granit, escaladant les blocs unis avec la légèreté d’un écureuil. Après une course qui dura bien une heure, je pus enfin la joindre, tandis qu’elle se cachait dans une anfractuosité de rocher.

« Pourquoi fuis-tu ? lui dis-je, en donnant à ma voix des inflexions d’une douceur infinie. Ne vois-tu pas que nous sommes seuls ici-bas et que nul être ne viendra plus troubler l’éternel silence qui plane sur le monde entier ?

– Je le sais, mais j’ai peur ; j’ai peur du bruit que tu fais, j’ai peur du mouvement qui t’anime, j’ai peur de tes yeux, du son de ta voix, j’ai peur de toi.

– Mais qui es-tu donc, toi qui redoutes ce que je recherche, toi qui fuis ce que j’appelle de tous mes vœux ? De quelle pâte es-tu pétrie ?

– J’ignore qui je suis. Je vis seule ici pendant le jour, en attendant le retour de ma mère qui va tous les matins visiter mes sœurs, là-bas, de l’autre côté du globe. Mais tu fais fuir mon père. Va-t-en !… »

Je ne bougeai pas.

« Cet enfant est folle, pensai-je ; elle a subi comme moi la terreur de l’isolement et son esprit s’est envolé par une fêlure du crâne. »

J’étais si heureux de me trouver auprès d’elle que je me tus dans la pensée de flatter sa folie, et peut-être aussi dans l’espoir de l’habituer à ma présence. À mes pieds brillaient des coquilles vides aux reflets nacrés, percées de trous : elles affectaient des formes de médailles ou d’oreilles bordées de fines dentelures. J’en ramassai plusieurs, les plus belles, et, prenant une algue longue, je les enfilai toutes et en fis un collier que je passai au cou de la jolie fille. Elle se laissa parer sans la moindre résistance ; elle me regardait faire, rassurée, avec une curiosité d’enfant.

J’arrachai ensuite de larges goémons que je nouai autour de sa taille, puis, avisant une arête blanche et pointue comme un dard de porc-épic, je relevai délicatement ses cheveux en casque et les attachai sur sa tête. Elle s’abandonnait, docile, le sourcil haut, la bouche entrouverte dans le ravissement de la surprise. Une flaque d’eau dormait dans une cassure de roc. Je lui fis signe d’approcher et de se mirer. Elle obéit sans hésiter, et marqua une vive joie quand elle vit le cristal refléter son image gracieuse. Je n’osais parler, car elle m’eût chassé ; et ce silence troublant qui maintenant m’effrayait moins, la trouva, un doigt sur la bouche assise à mes côtés…

Le soleil, très bas sur l’horizon, incendiait la crête des monts. La mer avait l’aspect d’une immense mare de sang. Elle me fit signe que sa mère allait venir et qu’il fallait nous séparer. Je répondis par un mouvement de tête négatif qu’elle comprit. Elle n’insista pas. Je lui pris les mains et les portai à mes lèvres. Elle frissonna. Alors, je l’attirai à moi doucement ; doucement, j’appuyai ma bouche sur sa bouche et je bus toute son âme, tandis que la nuit, une nuit noire, sans étoiles, une nuit morte, nous enveloppait d’ombres épaisses…

Enlacés étroitement, nous avons vécu là des minutes de bonheur. Mais son corps devint bientôt froid et rigide comme un cadavre. Affolé, je la pressai contre moi, l’appelant, les yeux mouillés de pleurs, lui insufflant mon haleine chaude… Elle exhala un faible soupir, et j’entendis des clameurs vagues, lointaines, des cris d’enfants, des cris d’oiseaux mêlés, confus, et un timbre clair tinter dans le noir infini.
 
 

MUSETTE

 
 

_____

 

(Musette [V. M. Auguste Robinet], in Annales africaines et le Turco, revue politique et littéraire de l’Afrique du Nord, « Récits et nouvelles, » trente-sixième année, n° 32, 8 août 1924 ; illustration de Paul Delvaux, « La Ville lunaire, » 1944)