Grandville est mort le 17 mars 1847 à l’âge de quarante-quatre ans. Il avait perdu successivement sa femme, née comme lui à Nancy, et trois petits enfants. Il a succombé sous tant de douleur. Nous raconterons à loisir la vie simple et laborieuse de cet excellent artiste, qui était encore plus notre ami que notre collaborateur (1). Aujourd’hui nous publions deux dessins étranges, les derniers que Grandville ait mis sur bois. Nous insérons en même temps deux lettres qui accompagnaient ces dessins. Grandville n’avait nullement la prétention d’être écrivain ; et cependant qui a jamais su expliquer aussi bien que lui-même les idées originales chaque jour écloses de son ingénieux esprit ? Les lettres des artistes ont de tout temps excité l’intérêt et ont été accueillies avec faveur. En donnant textuellement ces pages familières écrites à la hâte par Grandville peu de jours avant sa mort, nous sommes donc persuadé que nous ferons une chose agréable au public sans nuire en rien à une mémoire qui nous sera toujours respectable et chère.
 
 

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PREMIÈRE LETTRE DE GRANDVILLE AU RÉDACTEUR.

 
 

Paris, 26 février 1847.

 

« Mon ami, voici le premier des deux dessins que je vous ai annoncés, et quelques lignes d’explication dont vous ferez tel usage qu’il vous plaira.

Et d’abord, quel sera notre titre ?

Métamorphoses dans le sommeil ?

Transformations, déformations, reformations des songes ?

Chaîne des idées dans les songes, cauchemars, rires, extases, etc. ?

Ou bien :

Transfigurations harmoniques dans le sommeil ?

Mais voici le vrai titre, je crois :
 

Visions et transformations nocturnes.

 

Après avoir averti les lecteurs que le dessin doit être regardé en commençant au haut de la page, et en suivant la ligne descendante des diverses figures jusqu’à l’extrémité inférieure où se termine le rêve, vous pourriez expliquer à peu près ainsi le premier sujet :
 

Crime et expiation.

 

Est-ce le cauchemar d’un homme tourmenté seulement par la pensée de commettre un crime ? Est-ce le songe d’un meurtrier que, dans une fièvre du cerveau, le remords poursuit ? Choisissez.

Il rêve qu’il vient de frapper un homme dans un bois sombre, sur une route déserte, près d’une croix indiquant qu’un crime a déjà été commis en ce lieu… Le sang humain a été répandu, et, suivant une expression d’argot qui présente à l’esprit une féroce image, « il a fait suer un chêne ! » En effet ; ce n’est pas un homme, c’est un tronc d’arbre… sanglant… qui s’agite et se débat… sous l’arme meurtrière. Les mains de la victime, mains toujours humaines, sont levées suppliantes, mais en vain ! Le sang coule toujours.

Le rêveur voit, à la place du corps, se dresser une fontaine dont la forme lui rappelle la croix du chemin. Est-ce de l’eau, est-ce du sang qu’elle verse ? L’eau pour laver les mains du criminel ; le sang pour lui rappeler le coup terrible !… Ce sang ou cette eau, en rejaillissant, rappelle et multiplie les mains suppliantes.

La croix, déjà changée en fontaine, prend la forme du glaive de la justice. Le vase qui couronnait cette fontaine prend la forme de la toque du juge, et du milieu de ces mains livides se détache la main de la justice, puis la balance… Mais, par un de ces effets soudains qu’ont pu éprouver tous ceux qui rêvent, bizarrerie inexplicable ! l’un des plateaux se métamorphose en un œil… ardent… qui s’ouvre, s’agrandit épouvantablement, et….. – En ce moment, le coupable se revoit lui-même fuyant de toutes ses forces cet œil scrutateur ; mais il est embarrassé par une puissance contraire qui le retient (effet très ordinaire du cauchemar). L’effroi redouble son ardeur à fuir. Il monte un cheval rapide pour échapper avec plus de vitesse. Ô terreur ! L’œil, l’œil terrible s’acharne après lui… Le rêveur s’attache, grimpe à une colonne, veut se réfugier au sommet ; elle se brise avec fracas ; il tombe ; la terre manque sous ses pas : il est précipité dans une mer… rougie peut-être !… et sans espoir, toujours poursuivi par cet œil… qui, subissant alors une transformation étrange, lui semble un monstre, un poisson féroce dont les mâchoires armées de dents en forme de couteau vont être l’instrument de la vengeance divine ou humaine… Il sent déjà le froid acier de ces dents. En même temps, mille autres yeux d’une forme semblable à celui-là le regardent et se jettent avec avidité sur lui… Seraient-ce les mille yeux de la foule attirée par le spectacle du supplice qui s’apprête ?…

Le rêve est ainsi arrivé à son plus haut degré d’horreur, quand tout à coup apparaît une croix lumineuse sortant de l’eau ou descendant sur l’eau, signe rédempteur vers lequel le coupable (très cauchemardé) tend à son tour les mains. Au fond apparaît encore la fontaine qui, cette fois, verse peut-être les larmes du repentir, et lave, en le purifiant, le rêveur qui, sur ce dernier trait, se réveille très heureux d’en être quitte pour la peur, s’il a en effet médité un crime et ne l’a pas accompli.

Vous pourriez ensuite indiquer aux lecteurs l’art de ces déformations et reformations des signes, l’art de ces transitions se succédant toujours parallèlement à un sens moral ; double difficulté qui, si elle étonne par un peu d’étrangeté et de bizarrerie, me semble cependant de nature à intéresser les personnes à imagination rêveuse ou qui aiment la nouveauté, et, pour ainsi dire, les tours de force de l’esprit.

Jusqu’ici jamais, je crois, dans aucun ouvrage d’art, le rêve n’a été ainsi compris et exprimé (excepté dans Un autre monde, œuvre récente peu connue de votre serviteur).

Après ces éloges que je me donne, et que vous pourrez me renvoyer, il me restera à vous écrire l’explication du second rêve qui, grâce à celle du premier, sera, je pense, très courte.

Donc, adieu ; mais vite un second bois pendant que je suis tout entier à songer à vous et au cher Magasin, si grand dévoreur d’idées.
 

J.-J. GRANDVILLE. »

 
 
 
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SECONDE LETTRE.

 
 

« Pour notre second dessin, l’explication ne me paraît pas facile, par suite du peu de liaison qu’il y a entre ces objets de nature si diverse, et aussi par suite de l’absence d’une idée morale soutenue du commencement à la fin, comme dans le dessin précédent.

Néanmoins, voici un vague aperçu du commentaire que vous pourriez mettre en regard dudit rêve. Je vous abandonne ma pensée sans plus de préparation.
 

Promenade dans le ciel.

 

Supposons une jeune fille ou une femme poète… une femme enfin.

Dans un doux songe qui la berce, elle aperçoit derrière un pâle nuage le croissant argenté (à son premier ou dernier quartier ou octant). Tout à coup, le croissant se transfigure en la simple forme d’un humble cryptogramme… puis d’une plante ombellifère… à laquelle succède une ombrelle, qui va se transformer en une orfraie ou chauve-souris aux ailes étendues et dentelées… Notre rêveuse ne mêle-t-elle pas ensemble ses achats du marché avec les souvenirs d’une promenade en plein champ, où elle aura rencontré le vénéneux champignon et cet arbuste en forme de parasol ; avec les souvenirs de l’astre argenté qu’elle a contemplé le soir d’une belle journée d’été, tandis qu’elle voyait voltiger devant elle une chauve-souris ; ou bien encore avec l’ombrelle qui lui avait servi à se garantir des feux du soleil couchant, et qu’elle agita pour chasser l’oiseau nocturne ? À mon avis, on ne rêve aucun objet dont l’on n’ait eu la vue ou la pensée lorsque l’on était éveillé, et c’est l’amalgame de ces objets divers entrevus ou pensés, à des distances de temps souvent considérables, qui forme ces ensembles si étranges, si hétéroclites des songes, au gré d’ailleurs de l’activité plus ou moins grande de la circulation du sang.

Donc je suppose que l’imagination de notre dame est un peu agitée en ce moment sous le regard flamboyant du sinistre oiseau… qui bientôt se décompose à son tour et devient un corps vague, mélange du volatile et d’un prosaïque soufflet, qui se rattache cependant toujours à la première idée du rêve en rappelant peut-être une fraîche brise qui aurait effleuré dans le jour notre tendre rêveuse, tendre ! car cette caresse du zéphyr évoque devant elle l’emblème un peu suranné, quoique au fond toujours agréable, de deux cœurs unis ou percés d’un trait. Mais cette double forme vaporeuse disparaît à son tour pour faire place à une bobine peu poétique autour de laquelle s’enroule un écheveau de fil fort mêlé… Un nouveau mouvement du sang au cerveau de notre dormeuse fait succéder à cet appareil de rotation un char rapide aux quatre roues scintillantes, entraîné par trois coursiers fougueux aux fronts étoiles. De ce char à la constellation brillante du chariot le songe n’a qu’un pas à faire. Voilà la rêveuse ramenée au ciel, au centre de la voûte immense, semée de millions d’astres qui vont se disséminant, s’évanouissant, s’éloignant de plus en plus comme le songe qui finit. Et la jeune dame s’éveille… en murmurant sans doute, comme vous peut-être et beaucoup d’autres : « Quel rêve ridicule ! »

Maintenant, mon ami, à vous la tâche de faire comprendre délicatement le peu que vaut ce petit tour de passe-passe à la fois étrange et amusant à l’œil (sinon à l’esprit). Invitez vos lecteurs à examiner quelques instants cette composition lentement de haut en bas, priez-les de tenir compte de la nouveauté et de la difficulté de cette succession de transitions harmonieuses de lignes et de formes. Cet effet me semble analogue à celui que produit un musicien qui, modulant d’abord dans un ton, après s’être amusé à passer par des successions d’accords et des préparations harmoniques, ramène son auditeur dans le ton du début, et lui fait éprouver ainsi une jouissance des plus agréables, très appréciée des fins dilettanti.

Du reste, prenez, rejetez, tranchez, réunissez ces observations à celles de ma première lettre, et faites pour le mieux, comme toujours. Puis, veuillez me rappeler les autres sujets dont nous nous étions entretenus l’autre fois. J’ai encore quelques jours à vous consacrer (2). Adieu. Mille amitiés. Tout à vous, comme vous le voyez et le croyez bien.
 

J.-J. GRANDVILLE. »

 

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(1) Grandville aimait le Magasin pittoresque. Dès les premières années, il avait parfaitement compris notre but ; aussi, faisant quelque violence à ses habitudes et à son caractère, était-il venu de lui-même nous offrir sa collaboration. Plus d’une fois, il nous a réservé des idées fines et neuves qu’il aurait trouvé beaucoup plus d’avantage peut-être à développer pour des éditeurs en renom : sa musique animée, par exemple ; le Monologue de Baptiste, etc. Il se sentait à l’aise, nous disait-il, dans notre humble cadre, et, né pauvre, d’origine prolétaire, il était heureux de s’associer à nous pour contribuer aux plaisirs honnêtes de la classe la plus nombreuse.

Voici la liste des divers sujets que Grandville a dessinés sur bois pour notre recueil : – t. III. le Bal d’insectes, p. 136 ; les Barbes à la vapeur, 249 ; – t. IV, les Différentes formes du visage, p. 387 ; – t. VIII, Physionomie du chat, p. 12 ; le Carnaval du célibataire riche et le Carnaval du pauvre, 68 et 69 ; Gargantua au berceau, 137 ; Musique animée, 244 et 408 ; – t. IX. la Métaphore de la chrysalide, p. 60, 61, 64 ; l’Avocat patelin, 357 ; – t. X, Trois saisons, p. 1, 153, 273 ; le Monologue de Baptiste, 208 ; Fadeurs, 343 ; – t. XI, l’Homme descend vers la brute, l’Animal monte vers l’homme, p. 108 ; – t. XII, Têtes d’hommes et d’animaux comparées, 272 ; le Pauvre villageois, p. 297 ; l’Automne, 341 ; – t. XV, Découpures ou ombres éclairées, 61.
 

(2) Grandville est mort douze jours après avoir écrit cette seconde lettre, qui ne porte point de date, mais que j’ai certainement reçue le 5 mars.
 
 

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(in Le Magasin Pittoresque, tome XV, juin 1847)