FLEUR1
 

I

 
 

La veille de la Saint-Théodore, ma bonne vieille servante Grédel eut pour moi ce que j’appelle une attention délicate ; – elle connaît mon faible pour le johannisberg et me reproche même parfois de l’aimer plus que tout au monde… Ce qui n’est pas vrai : j’aime beaucoup mieux ma vieille Grédel !

Eh bien donc, en rentrant de la taverne de Luther, où mes amis Hippel, Gangloff et Sathaniel avaient célébré dignement ma fête… en ouvrant la porte de ma vieille maison de la rue des Capucins… qu’est-ce que j’aperçois sur la table ?

Une grande cruche de deux pintes à long col de cygne, à ventre rebondi et surmontée d’un magnifique bouquet de marguerites !

Je prends le bouquet, je le serre sur mon cœur en m’écriant :

« Oh ! Grédel… Grédel… âme antique… bonne et vertueuse créature… je ne puis t’exprimer ici mon enthousiasme… tu dors sans doute à cette heure avancée de la nuit… mais je t’admire et je fais des vœux pour ton bonheur ! »

Puis je regarde le contenu de la cruche  : c’était du johannisberg… du vieux johannisberg de l’an XXXIV !

Alors, mon attendrissement fut extrême… Je répandis un pleur généreux, et je me promis de récompenser Grédel par des rubans roses, une jupe de laine bien chaude et des souliers neufs.

En attendant, je voulus faire honneur à son cadeau ; je le soulevai des deux mains avec tendresse, et lui donnai l’accolade fraternelle… puis, dans une douce quiétude, j’allumai ma pipe et je taillai ma plume.

Vous saurez, mes chers amis, qu’il me faut le silence et le recueillement pour écrire ; le bruit d’une charrette, le grincement d’un volet, le cri nasillard d’un marchand de bric-à-brac, me mettent hors de moi. Si je m’écoutais, je serais capable d’étrangler le vieux juif Isaac, qui vient me dire régulièrement deux fois par semaine, qu’il a des bretelles à vendre…

Mes nerfs se crispent… je me donnerais à tous les diables !
Mais la nuit… oh ! la nuit… quel bonheur… quelle douce quiétude ! Pas un souffle, pas un murmure ne vient m’interrompre. Assis au milieu de mes livres, dans la grande pièce du rez-de- chaussée, la tête entre les mains, les coudes sur la table, je rêve… je rêve durant des heures entières.

La porte de la rue est fermée à double tour ; je lui tourne le dos. Devant moi, la cuisine sombre s’ouvre tout au large… Je vois, à droite, la bouche du four fermée par une plaque en tôle… la pierre de l’âtre couverte de bûches éteintes… et sous le four, une sorte de creux où Grédel jette les cendres. À gauche, les marches de l’escalier tournant, à rampe de bois, où l’ombre se découpe en zigzag, et, sous l’escalier, la porte qui descend à la cave.

Tout cela, vaguement éclairé par ma chandelle ; l’ombre avance, recule, et je ris intérieurement de cette lutte incessante de la lumière et des ténèbres !

Enfin, à travers le vitrail de la petite fenêtre du fond, je découvre l’échoppe de la cour, lorsqu’il y a pleine lune, et, sous le hangar, les piles de fagots éclaboussées de lumière blanche.

Voilà ma seule perspective… voilà ce qu’il me faut pour le travail.

Pendant que le grillon, blotti derrière le grand poêle de fonte, chante sa complainte mélancolique, je laisse ma plume courir au gré de l’inspiration. Parfois, j’écris des histoires gracieuses… et parfois terribles… Cela dépend du temps qu’il fait… des personnes que j’ai rencontrées… et même, il faut bien le dire, de ce que j’ai bu dans la soirée chez mon ami Luther… Sans compter beaucoup d’autres causes qu’il serait trop long d’énumérer.

Mais ce que je préfère par-dessus tout, c’est la fantaisie.

Vous dire, par exemple, le plaisir que j’éprouve à raconter les fiançailles du petit diablotin Hâwitz, lequel s’amuse à tendre des filets dans l’herbe, pour prendre des vers luisants, serait chose impossible !

Les détails se présentent à mon imagination sans effort, sans fatigue, et pour ainsi dire d’eux-mêmes… Toute la noce défile devant mes yeux… je la vois… j’y suis.

D’abord, les grands de la cour en costume d’apparat… les princes et les princesses, les favoris et les favorites, faisant leur entrée triomphale sous le dôme de la campanule violette… L’orchestre des grillons en amphithéâtre dans la salle du palais de mousse… les fanfares des trois grandes cigales à manteaux verts, le poing sur la hanche, soufflant à tue-tête dans leurs trompes d’émeraude, et convoquant les populations lointaines… La promenade nocturne sous les girandoles de rosée, qui reflètent les étoiles dans l’immense avenue de persil et de marjolaine… Le balancement des panaches… l’agitation des éventails… la coupe des habits… le givre diamanté des parures… Puis, le retour au château… le bourdon, grand maître des cérémonies, criant : « Silence ! » Les six phalènes porte-flambeaux, debout entre les colonnades du péristyle, et coiffés de leurs casques noirs, surmontés d’une aigrette de lucioles… le capricorne proclamant les fiançailles… les bravos de la foule… les murmures flatteurs des courtisans… Je n’oublie rien… et, de temps en temps, je soulève la grande canette de grès, à fleurs peintes, que ma bonne vieille Grédel a soin d’emplir tous les soirs d’excellente bière !

Le silence est si profond, que parfois j’entends le trot d’une souris dans les feuilles sèches des fagots… ou bien un petit morceau de crépi, détaché par cas fortuit du toit, rouler sur les tuiles.

À force d’écrire, de fumer et de boire, mon esprit devient d’une lucidité effrayante. Les objets sombres s’enveloppent, pour mes regards, d’une lumière indéfinissable, et parfois, chose bizarre, il m’arrive de voir réellement défiler devant mes yeux les imaginations qui se pressent dans ma tête !

Or, cette nuit-là, j’étais en veine… Après avoir écrit sur une belle page blanche :
 
 

HISTOIRE MERVEILLEUSE DE LA FLEUR JAUNE
ET DU HUSSARD DE LA MORT,

 
 

je commençai en ces termes l’étrange récit de mon ami Sathaniel :
« En 1819, l’année même où Karl Sand assassina Kotzebüe, j’étais enseigne au régiment des Hussards de la Mort, alors en garnison à Mayence.

Non loin de cette ville, dans les montagnes du Hundsrück, s’élèvent les ruines de Triefels… On les découvre de toute la plaine du Palatinat, près des ruines de Geierstein, qui couronnent un rocher voisin. Ce sont de vieux châteaux d’embuscade détruits par Turenne en 1672… de tristes débris, rongés par la mousse et le lierre.

J’allais souvent à Triefels, en remontant les belles forêts du Bergstrasse. Ce n’était pas le sentiment poétique, le goût de la solitude qui m’y portaient, mais une fantaisie bizarre et terrible, dont il me serait difficile de rendre compte.

Au milieu de l’une de ces tours ruinées, se trouve, à ras de terre, un puits large de quinze à vingt pieds, et profond comme la montagne. Si vous y jetez une pierre, vous l’entendez retentir contre le mur pendant quelques secondes ; le bruit va s’affaiblissant par la distance, et, finalement, vous n’entendez plus rien !

L’attrait du mystère, et peut-être du danger, m’attirait dans cet endroit ; je m’approchais du puits, j’y plongeais les yeux, et je contemplais une grande fleur jaune, enracinée à quelques pieds au-dessous de l’ouverture.

Cette fleur avait quelque chose d’étrange qui me captivait… J’aurais voulu la tenir, la voir de plus près… mais toujours, au moment de tenter un mouvement hasardeux pour l’atteindre, il me semblait entendre des voix lointaines au fond de l’abîme… Un air froid, humide, me frappait au visage et me glaçait jusqu’à la mœlle des os !

Alors, comme étourdi par une si longue attention, je gagnais la porte, respirant l’air du dehors à pleine poitrine, admirant la lumière éblouissante du jour, la verdure, les ronces grimpantes, les hautes orties et la montagne debout dans l’azur du ciel.

D’abord, je m’éloignais de la ruine à pas lents, comme retenu par des milliers de liens qui se brisaient un à un, puis, me sentant libre, je m’élançais sur la pente rapide de la côte… Des larmes obscurcissaient ma vue, et je m’écriais :

« Non ! non ! je n’irai plus… je n’irai plus !… »

C’est ainsi que je retournais dans ma petite chambre de la rue de l’Arsenal, saluant chaque visage ami, chaque fenêtre, chaque maison, comme si je n’avais jamais dû les revoir.

Les médecins ont beaucoup discuté sur la folie, question ambiguë devant laquelle l’intelligence recule, saisie d’horreur. Depuis le delirium tremens, où le malade s’élance de son lit à quatre pattes, court sur le plancher et cherche à saisir des rats qu’il croit voir… jusqu’à la sensation fugitive, qui vous traverse l’esprit comme un éclair, et vous fait attraper une mouche fantastique… les nuances de la folie sont innombrables.

Attribuez cet état d’obsession à la matière, comme le médecin… Attribuez-le plutôt à l’intervention des puissances occultes, comme le poète et le mystique… – Qu’importe ? – Le libre arbitre est perdu, la volonté succombe, et vous n’êtes plus que l’instrument aveugle d’une force irrésistible.

Tel était, il faut bien le reconnaître, l’état de mon esprit à cette époque ; une mélancolie noire avait remplacé mon humeur joyeuse et me dominait complètement.

Une fois enfermé dans ma chambre, et bien résolu de ne plus retourner aux ruines, j’aurais pu me croire affranchi de cette tyrannie du sentiment, mais au bout de quelques jours, l’attraction se faisait sentir. Je cherchais à me distraire par la lecture de Puffendorf… impossible !

Tout à coup, la fleur jaune m’apparaissait… Elle était là, dans l’ombre…. je la voyais… le livre me tombait des mains, et, la bouche béante, les yeux tout grands ouverts, je la contemplais comme dans un rêve !

Vous dire ce que cette vue avait d’horrible pour moi, serait au-dessus de mes forces… Un sentiment de terreur indéfinissable me glaçait le sang dans les veines… j’aurais voulu me lever… crier au secours… j’étais cloué dans mon fauteuil, et quand, par un effort suprême, il m’arrivait d’exhaler le plus faible soupir… tout disparaissait !

Alors, épuisé, anéanti, mais soulagé d’un poids énorme, je passais la main sur mes paupières brûlantes et je murmurais :

« Il faudra pourtant retourner là-bas !… »

Le lendemain, qu’il fît de la pluie ou du soleil, après avoir rempli mon service, j’étais en route… non pour aller à Triefels, mais pour me promener autour de la citadelle, pour respirer l’air de la campagne.

Cependant, à peine avais-je atteint le sentier du Bergstrass, que, sans m’en apercevoir, je courais vers la montagne, riant d’un rire de fou… ne songeant plus qu’à la fleur jaune !…

Une curiosité immense me poussait vers le gouffre.

Enfin, hors d’haleine… le cœur battant… j’arrivais !… Une minute alors je m’arrêtais, regardant de loin les ténèbres de la tour et me disant :

« Je n’irai pas !… »

Il était trop tard… il fallait marcher !… Et j’entrais frémissant, mes dents s’entrechoquaient… mes jambes vacillaient… j’avais la fièvre… une saveur amère se développait sous ma langue et jusqu’au fond de ma gorge… puis, mes yeux s’habituant à l’obscurité… je découvrais la fleur… sans joie, sans amour, mais avec un désir effrayant de l’avoir.

Au-dessus de moi, le gouffre sombre, ténébreux, s’ouvrait tout au large comme pour m’engloutir… mais je n’y faisais pas attention… je ne le voyais pas.

Appuyé contre le mur, les mains croisées sur le dos, les pieds en avant, je regardais la fleur jaune ! »
 
 

II

 
 

J’en étais là de l’Histoire de la Fleur jaune et du Hussard de la mort, et j’allais raconter comment Crispinus, le gardien des trésors enfouis par les avares, était apparu à mon ami Sathaniel sous la physionomie d’un lézard vert, lorsqu’en secouant les cendres de ma pipe… j’aperçus en face de moi, sur la pierre de l’âtre, devinez qui ?…

Crispinus lui-même !…

Vous savez que la forme ordinaire de Crispinus est celle d’un lapin blanc. Il était assis au milieu des ténèbres. À sa gauche, dans l’ombre, traînaient un balai, une grande pelle et cinq ou six copeaux roulés en tire-bouchon. Son silence était profond, il me regardait de ses grands yeux avec une attention singulière… ses longues oreilles s’élevaient et s’abaissaient tour à tour.

Figurez-vous ma stupeur.

Je me dis aussitôt que Crispinus venait pour m’empêcher de révéler au monde ce que Sathaniel m’avait raconté de sa malice vraiment diabolique, et j’avoue que cette idée me donna le frisson.

Vous ne sauriez imaginer l’intelligence extraordinaire empreinte dans le regard du follet. Je ne crois pas qu’aucun regard humain possède une telle pénétration… une finesse aussi subtile.

Évidemment il cherchait à me juger, à me connaître, à saisir mon côté faible.

Tantôt il m’envisageait de face… alors sa tête étroite et haute ressemblait au front d’un diablotin surmonté de ses cornes… Tantôt il m’observait d’un seul œil… alors son profil avait un air surprenant de bonhomie. Mais je devinais sa ruse.

Parfois il passait rapidement ses pattes sur ses moustaches, comme font les lapins, pour me donner le change.

Moi, je restais immobile et je le regardais, non sans appréhension, mais bien résolu de lui résister s’il osait m’attaquer ouvertement.

« Follet, me disais-je, tu as beau faire, tu ne m’empêcheras pas de révéler au monde les choses que Sathaniel m’a dites sur ton compte… Parce que d’autres tremblent et recommandent leur âme à Dieu, rien qu’à voir tes yeux rouges… tu penses me faire peur. Détrompe-toi… Théodore connaît son devoir, et tous les follets du monde ne l’empêcheront pas d’aller jusqu’au bout. Tu as beau tourner la tête et secouer les oreilles, c’est comme cela ! Oh ! tu n’attireras plus personne dans l’abîme, avec tes histoires de trésors enfouis au fond des vieilles citernes… C’est moi qui t’en réponds ! »

L’ombre qui l’entourait favorisait encore sa tactique ; en s’agitant au milieu des ténèbres, il espérait me fasciner, mais grâce au ciel j’étais sur mes gardes.

Malheureusement, à force de le regarder, mes yeux devinrent troubles, il me fallut chercher mon mouchoir pour les essuyer.

Crispinus, qui n’attendait qu’une seconde de distraction, se mit à galoper vers moi, la tête basse, le dos en l’air et la queue en trompette. J’entendis son trot rapide, et comme je ne prévoyais pas cette attaque audacieuse, je bondis de ma place en jetant un cri terrible… La chaise fut renversée… la chandelle roula sur la table, mais elle ne s’éteignit pas tout à fait. Je venais de la relever et je l’agitais avec une angoisse inexprimable pour la rallumer, quand Grédel, en jupe de nuit, apparut sur le seuil en fourrant sous sa cornette les longues mèches de ses cheveux gris.

À la vue de cette bonne grosse figure, mon cœur s’épanouit.

« Mon Dieu, monsieur, dit-elle, que se passe-t-il donc ?

– C’est le follet Crispinus, lui répondis-je tout en sueur.

– Le follet ?… Allons donc !… vous avez bien sûr vidé la cruche. »

Cette réflexion me surprit… Je jetai un coup d’œil sur la table, et je vis qu’effectivement la cruche était vide !

« Tiens, me dis-je, c’est drôle !… »

Et je regardais Grédel d’un air stupéfait… quand Crispinus bondit tout à coup entre mes jambes, et disparut sous le four comme une flèche.

« Eh ! le voilà, m’écriai-je, le voilà qui se cache dans le cendrier !… »

Mais Grédel, loin de s’effrayer, plongea le bras dans le trou jusqu’à l’épaule, et saisit le follet par les oreilles, puis me le montrant d’un air vainqueur :

« Eh ! eh ! mon lapin, fit-elle, tandis que ses grosses dents jaunes, larges comme des touches de piano, apparaissaient derrière un immense éclat de rire… Je l’ai acheté pour votre fête… nous le mettrons à la broche demain… ah ! ah ! ah ! »

Cette explication ne me parut pas naturelle. Je me rappelai que Hazelnoos, dans sa Démonologie comparée, affirme avoir vu un kobold, serré de près, se transformer subitement en matou noir, et je ne doutai pas que Crispinus n’eût suivi la même tactique : se voyant sur le point d’être pris, il avait endossé la physionomie débonnaire d’un lapin véritable. Cela me parut même hors de doute. Seulement, dans la crainte d’effrayer Grédel, je n’en voulus, rien dire, et je fis semblant de rire de ma propre terreur.

Du reste, l’empressement de ma vieille servante à venir à mon secours m’avait ému. Je lui dis combien son cadeau m’avait fait de plaisir, et je l’embrassai sur les deux joues, puis elle remonta se coucher.

Quand elle fut sortie, je voulus reprendre la suite de l’Histoire merveilleuse de la Fleur jaune et du Hussard de la Mort, mais l’inspiration était partie : l’oiseau bleu s’était envolé !

J’eus beau faire, je finis par m’endormir en face de ma chandelle, le nez sur la table et la plume à la main.

– Lecteur, pardonne au courage malheureux !
FLEUR2

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(Erckmann-Chatrian, in Le Monde illustré, journal hebdomadaire, troisième année, n° 102 & 103, 26 mars et 2 avril 1859)