NERVAL RUE DE LA VIEILLE-LANTERNE DORE DETAIL
 
 

À Francis de Croisset, qui revient d’Orient.

 
 
 

Il est donc certain maintenant que Gérard de Nerval aura bientôt son monument. Tant mieux et tant pis ! Tant mieux parce que ce pur et doux poète mérite de n’être point oublié des hommes ; tant pis parce que la pierre souvent trahit la gloire. Et je ne prendrai pas la peine de déguiser ma pensée. Je suis de l’avis du brillant chroniqueur qu’est Georges Montorgueil, et avec lui je crie : « Casse-cou ! »
 

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Pourquoi ? C’est simple. Il est question déjà d’ériger ce buste « aussi près que possible du lieu où le poète, une nuit d’hiver, à la grille d’un bouge, dans une ruelle fétide, fut trouvé mort. » Eh bien, non ! Délivrons une fois pour toutes Gérard de Nerval de la fatalité et couronnons-le de roses ! Quelle mouche vous pique, messieurs ? Assez de sottises ! Voici l’écrivain le plus délicat, le plus aérien, le plus suave, le plus lumineux ; sa prose sent la bonne odeur des bois dans les forêts d’Ile-de-France ; il capte dans sa pensée toute la naïveté des cœurs, toute la transparence des âmes ; il vole à l’aube ses parfums, à la nuit sa fraîcheur, au soleil ses flèches vermeilles ; il fait de l’ombre des idoles ; il bâtit des châteaux avec des lis ; il ne cite jamais la mort que pour l’ensevelir sous les primevères ; toutes ses filles de feu sont des fées ; il a les ailes de l’oiseau bleu ; il rayonne, domine, effleure, passe, et vous voudriez le lier à nos mémoires éternellement avec la corde d’un pendu !
 

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Croyez-vous qu’il n’y ait pas mieux à faire ? En tout cas, c’est une drôle d’idée ! Dans une vie pleine de chants d’oiseaux, pleine du murmure des rossignols, pleine du gazouillis des sources, vous cherchez de quel côté viennent les becs noirs et le croassement des corbeaux…Pour un peu, vous démoliriez le théâtre Sarah-Bernhardt afin d’y remplacer le trou du souffleur par une grille homicide affublée d’un mannequin loué aux musées de cire ! Mais levez les yeux, de grâce ! Gérard de Nerval est partout, il peut être partout, sauf là !
 

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Il n’est pas question d’escamoter sa fin douloureuse, mais sa fin ne fut pas sa vie ! C’est son œuvre qui perpétuellement donne un démenti à sa mort ! C’est son œuvre seule qui importe ! N’oublions pas que lorsque, à l’aube du 25 janvier 1855, des passants trouvèrent son cadavre fardé par la nuit livide comme un pierrot, il avait, caché dans l’une de ses poches, le dernier chapitre de son roman Le Rêve et la Vie. « À la porte d’une maison borgne, disait Jules Janin, par le vent de bise et la nuit profonde, à l’heure où tout dort, où tout repose, où le silence est tombé sur la ville immense et la protège comme à la façon de l’oiseau qui tient sous son aile son humble couvée, il s’est tué, cet ami de nos jeunes années, ce compagnon charmant de nos travaux de chaque jour, ce rêveur tout éveillé dont on n’a jamais vu que la bienveillance et le sourire ! »
 

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La rue de la Vieille-Lanterne, rendue célèbre par cette fin tragique et aujourd’hui disparue, était la plus sinistre du quartier de l’Hôtel de Ville. Il est heureux que le paratonnerre de la tour Saint-Jacques n’ait pas été volé tout à fait, car peut-être eût-on songé, pour ne point s’écarter d’un lieu tellement historique, à hisser le buste du poète à sa place ! Les nuits d’Orient, les minarets, le ramazan, le voyage en Grèce, Lorely, Sylvie, Aurélia, est-ce que ça compte ? C’est la corde du pendu qui entortille les mémoires ! Brûlons-la ! Finissons-en ! Permettons aux ombres nocturnes de venir danser ou dormir dans le cercle enchanté des marbres fidèles. Et que Gérard de Nerval ressuscite dans un paysage digne de sa lyre ! Alors, au jardin du Luxembourg ou à Montmartre, sous la protection familière des moineaux ; à Ermenonville ou à Senlis, sous la protection bienveillante des muses ; à la Corne d’Or ou à Rome, sous la protection des colombes, souriant aux chansons du printemps comme aux neiges d’hiver, le visage de ce doux ami pourra, enlacé de pampres ou baigné de lune, hors de l’étreinte des cauchemars, recommencer lentement de mourir.
 
 

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(Pierre-Plessis, in Le Gaulois, n° 16727, lundi 23 juillet 1923)