JACKRI2
 
 

Une mine patibulaire : front fuyant, yeux caves sous des sourcils broussailleux, bouche lippue, barbe hirsute. Ce visage peu engageant m’interpella l’autre nuit, entre une et deux, au moment où je me rendais au journal pour pondre une copie soignée.

« Vous n’avez peut-être pas l’habitude d’être interviewé vous-même, me dit-il d’un accent anglais pur sang, vous qui interviewez les autres. Cependant, my dear, veuillez m’écouter ; après tout, que vous veuillez ou non, vous m’écouterez tout de même. »

Ma foi, je ne me ferai pas plus brave que mon tempérament m’a donné de l’être, et j’avoue décemment que nulle velléité de révolte ne me secoua. Imperturbablement, je tendis une main presque moite qui pressa bientôt des phalanges solides et calleuses, cependant que j’exhalais :

« Volontiers, Monsieur, à qui donc ai-je l’honneur de parler ? »

La bouche lippue m’apprit, non sans que je tressaille, que mon interlocuteur n’était autre que Jack l’Éventreur.

« Sachez d’abord, me dit-il, après avoir réconforté ma défaillance à l’aide d’un flacon de sels anglais, pourquoi j’éventre les donzelles de Whitechapel. Vous connaissez peut-être Pierre Schlémihl, l’homme qui a perdu son ombre ; moi, je suis l’homme qui a perdu son nombril. Un soir, il y a longtemps de cela, – j’étais jeune et pas mal libertin ; pourtant ma poche ne contenait que rarement de quoi payer les faveurs tarifées des girls londoniennes, – je conquis celles d’une fadasse blonde aux yeux de porcelaine, que je ne pus rémunérer selon son tarif. Furieuse, elle sortit un coutelas de sa profonde et courut sus à moi ; ma fuite fut prompte et la chasse dura jusqu’à l’essoufflement de la mégère. Je courais devant elle, ventre à terre, c’est ainsi que mon nombril s’égara dans la boue d’un faubourg de Londres. Quand je m’aperçus de cette perte qui me rendait, à mes yeux, aussi paria que Pierre Schlémihl après la vente de son ombre, je résolus de rentrer en possession de la cicatrice qui ornait naguère mon abdomen. Nul doute que la femme qui me pourchassait la veille n’ait ramassé l’objet comme gage de la dette que j’avais contractée à son égard ; l’inconvénient dans mes recherches est que je ne connais pas du tout le visage de cette spoliatrice, car notre intimité fut abritée par les plus profondes ténèbres comme il en résulte des fameux brouillards de mon pays. Jusqu’alors je n’ai pu la rencontrer ; j’ai beau en éventrer, bon an mal an, une demi-douzaine, le résultat de mes recherches est infructueux.

– C’est pour me demander un tuyau à ce sujet, que vous désirez m’interviewer ?

– Non, Monsieur, c’est pour dire dans votre journal que je suis tout à fait étranger au crime commis il y a quinze jours dans la rue Dauphine, comme l’avait insinué un de vos confrères. J’ai fait le voyage exprès pour vous sommer de démentir ce bruit calomnieux qui nuit à ma réputation d’éventreur impeccable. Je me souviens des termes employés par le reporter en question au sujet de la découverte de ce qu’il appelle un crime : « Le journalier aperçut un corps gisant sur les marches, il se baissa, tâta et sa main rencontra un cadavre ; continuant ses investigations il constata la présence d’une femme couverte de sang. » Votre police suit l’exemple de ce journalier, elle tâtonne et son activité investigatrice aboutit tout juste à savoir que la victime est une femme, et non pas un homme. Bien innocent celui qui prétendrait le contraire.

– Où voulez-vous en venir, cher Jack ?

– Je veux tout simplement vous demander ce que devient cette affaire. Quel pas a fait l’enquête depuis les multiples arrestations ; depuis la trouvaille, sur le quai Casimir Delavigne d’un tour de cou qu’avait portée l’assassinée et, comme l’a dit si judicieusement le même reporter : « Si ce n’est pas Vautier qui a jeté ce foulard, ce serait donc un autre. » Depuis ce jour, les femmes légères sont excessivement surveillées, celles qui sont soumises selon les lois à cette surveillance et celles que l’on tolère avec moins de rigueur. Est-ce que vous vous figurez que c’est une femme qui a fait le coup ? est-ce que la police des mœurs se le figure ? C’est peut être de sa part une tactique : les fréquentations peuvent influer sur une indiscrétion et provoquer une découverte ; n’empêche que cette manœuvre n’est guère courageuse. N’ayez aucun égard pour ces filles, soit, mais n’en ayez pas plus pour les hommes – si on peut les appeler des hommes – qui se sont fait une vocation de les pousser à la débauche. Épurez de cette espèce certains quartiers de votre cité où la honte, la débauche et l’opprobre s’étalent en plein jour ; chassez les immondes souteneurs qui infestent des points trop nombreux du port et ne cherchez pas le coupable parmi les victimes. Si dix arrestations ne suffisent pas, faites-en cent, mais trouvez l’assassin, car il existe et je vous jure que ce n’est pas moi. Votre police se discrédite par ce manque de perspicacité ou de bon vouloir. Votre ville compte heureusement parmi celles où se commet le moins d’attentats ; tâchez qu’on lui conserve cette réputation. Pour cela, il faut que vos policiers, s’ils mettent des gants de velours, aient dessous des muscles d’acier sinon vous verrez bientôt les crimes se multiplier chez vous. Cherchez, cherchez, et surtout trouvez. Un détective qui ne découvre que le crime, et non le criminel, n’est plus un détective ; c’est un … Comment appelez-vous cela en français ?

– Pardon, vous deviez m’interviewer…

– En effet, je désire savoir ce que vous pensez de ce que je viens de vous dire. »

Brrr… Il tenait à la main un surin gigantesque ; ses dents grinçaient et ses yeux jetaient des éclairs. J’étais médusé ; néanmoins, j’eus encore la force de répondre :

« Je suis absolument de votre avis. »
 
 

P’TIT NOËL

 
 

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(« Causerie, » in Revue comique normande, artistique, littéraire, théâtrale, dix-septième année, n° 24, 11 juin 1898 ; illustration de John Tenniel pour l’article « The Nemesis of Neglect, » in Punch, or the London Charivari, 29 septembre 1888)