FROST HORSE
 
 

Brandimbourg candidat. – Georges Brandimbourg, le doux poète, l’aimable poète que connaissent tous les habitués des établissements artistiques de Montmartre, pose sa candidature dans la première circonscription du dix-huitième arrondissement.
 

Du haut du Moulin de la Galette, d’où, dit-il dans sa profession de foi, quarante siècles vous contemplent, Montmartrois, je jouissais du magnifique panorama que nous offre ce superbe établissement, cherchant dans la cohue des candidats un homme. Plus heureux que Diogène, je l’ai trouvé. Cet homme, c’est moi.

Vous me connaissez ou vous ne me connaissez pas. Si je quémande vos suffrages, c’est que je connais les besoins de la place du Tertre et ceux de mes amis de Clignancourt et des Grandes-Carrières. Mon programme sera bref. Le voici :
 

« Considérant qu’Adam et Ève n’ont eu ni père ni mère, et par conséquent n’ont pu connaître les joies du cordon ombilical, je demande au ministre des Beaux-arts la suppression, dans toutes les expositions, des nombrils que les peintres et sculpteurs ont le tort d’ajouter à ces personnages bibliques.

Partisan de la justice et de la liberté pour tous, je demande la liberté pour les ballons captifs.

Je demande la suppression des octrois, des contributions directes autant qu’indirectes ; mais, par contre, pour ne pas grever le budget, j’exige un impôt sur la bêtise humaine.

Considérant que la population parisienne crève de faim pendant 365 jours de l’année, je demande la suppression des trous dans le fromage de gruyère et la diminution de cinq centimes sur la douzaine d’escargots le dernier jour des années bissextiles.

Considérant que le bassin de la place Pigalle est trop étroit pour l’élevage de la morue, j’en demande l’agrandissement.

Et voilà !

Maintenant, je dépose mes conclusions : votez pour moi ou ne votez pas, je m’en fiche.

Si vous votez pour moi, vous aurez l’insigne honneur de débourser pour votre député 25 francs par jour, ce qui lui permettra de les dépenser chez les honorables commerçants en spiritueux de la Butte. »
 

Quelque fantaisiste que paraisse la profession de foi de Brandimbourg, elle ne le cède en rien, quant à la sincérité, à celles de tant de candidats soi-disant sérieux.
 

 
BRANDIM
 

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(« Nouvelles diverses, » in L’Aurore : littéraire, artistique, sociale, deuxième année, n° 209, dimanche 15 mai 1898 . Illustration d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? (1888) de Lewis Carroll ; portrait de Georges Brandimbourg, paru dans La Plume littéraire, artistique et sociale, n° 76, 15 juin 1892)