TOPORMONDE
 
 
 

La première fois que je rendis visite au docteur Crooker, j’étais attiré surtout par la réputation de ses travaux scientifiques. Son nom était un de ceux qui m’avaient séduit depuis longtemps, au point de me faire désirer avec ardeur de connaître l’homme après le savant. Il serait inexact de prétendre qu’à cette curiosité normale ne s’en mêlât pas une autre, un peu inquiète, telle qu’en inspirent ceux que l’on soupçonne d’être en relations avec un mystérieux au-delà. Je savais que le physicien, chez lui, se doublait d’un mathématicien redoutable, de ceux qui, par une intuition poétique et magique, croient réalisables, dans le domaine matériel, les abstractions du nombre, pour avoir lu Pythagore, que chacun interprète comme il lui plaît. Les idées du docteur Crooker allaient plus loin que les formules que l’on trouve dans les livres. Ses théories sur la quatrième dimension n’étaient pas uniquement des théories. Il croyait non seulement à la possibilité, mais encore à l’existence d’un monde basé sur d’autres données géométriques que celles du monde au milieu duquel nous vivons. J’avais la sensation vague que cet univers inconnu, évoqué par un visionnaire dans sa soudaine réalité, devait correspondre, pour des esprits aux conceptions usuelles, à quelque chose d’effrayant.

Dirai-je comment je fus amené à revenir, attiré par l’intérêt des propos du docteur, par la nouveauté redoutable de ses aperçus, et surtout par la présence d’une forme féminine dont toutes les phrases géométriques eussent tenté vainement de définir l’idéale perfection ? Elle évoluait autour de lui, comme une fée blonde autour d’un noir enchanteur. Son, sourire, dès les premiers jours, devint subitement pour moi le charme dont on ne peut se délivrer. Je sus que c’était la nièce du docteur Crooker, et qu’elle s’appelait Kate. Elle était orpheline et de mère irlandaise, et son oncle l’avait recueillie. Elle représentait sans doute tout ce que cet homme étrange pouvait ressentir d’affection humaine. Et il me parut qu’elle s’intéressait aussi, dans la mesure de sa pensée féminine, affectueusement, à ses travaux. Mais la clarté de ses yeux égalait l’océan au vert d’émeraude, des plages duquel elle était venue, et, rien qu’à regarder ses cheveux dorés, j’eus tout le miel de l’Hymette dans le cœur. Mes titres scientifiques étaient suffisants pour que je pusse rendre au vieillard quelques services usuels. Je sus devenir indispensable, sans laisser voir quel intérêt prodigieux primait chez moi toute autre considération. Et un jour vint où j’habitai la maison du docteur Crooker. Nous étions seuls, tous les trois, avec une servante sourde, presque muette, et un très vieux jardinier.
 
 

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C’est une antique et vaste demeure, dans les faubourgs de la ville, qui n’est reliée au reste du monde que par les murs de ruelles désertes. Des portes basses se sont ouvertes jadis dans ces murs, sur des jardins maintenant abandonnés ; elle sont fermées par la poussière et les branches, et la mousse tapisse leur seuil disjoint. La maison est précédée d’une allée de tilleuls. Sa façade mélancolique et plate est exposée au Nord. Une horloge, au rez-de-chaussée, sonne les heures implacablement à travers la cage de l’escalier et les corridors obscurs. Nous vivons une existence claustrale, qui n’a pour moi rien de monotone, illuminée par l’amour et par l’effroi. Kate sourit quand je lui parle, et sans qu’elle me l’ait jamais dit, je sais que son sourire est pour moi. Au sortir de conversations inoubliables, j’entre avec une appréhension angoissante dans le cabinet du docteur.

Le mobilier est austère. Deux grandes fenêtres sans rideaux versent une lumière blanche d’un dénuement et d’une tristesse infinis. De grands tableaux noirs couvrent les murs, et sur ces tableaux se croisent, s’entrelacent des lignes à la craie, dont quelques-unes me sont familières, mais dont les autres, par leur nouveauté, portent un défi à mes connaissances pourtant sérieuses. À la place qui m’est réservée, je trouve le travail du jour, des équations à résoudre, des épures à construire, travaux de détail dont je comprends le sens restreint, mais se rattachant à un vaste plan général dont l’ensemble m’échappe. Je suis comme ces mécaniciens à qui l’ingénieur redoutable donne à façonner quelques pièces isolées dont lui seul connaît la juxtaposition définitive et le but mortel.

Presque jamais je n’ai pu me trouver seul dans le cabinet. Il semble que le docteur éprouve une répugnance à me laisser, hors de se présence, dans l’intimité de ses travaux. Cette réserve a irrité, dès le premier jour, ma curiosité. Et l’impossibilité de satisfaire cette curiosité rend mon existence plus bizarre et plus pénible à chaque instant. J’aurais déjà fui, n’était la chaîne dorée qui me retient dans cette demeure. J’ai l’impression que, d’heure en heure, un mystère plus angoissant se déroule. En proie à quelque exaspération grandissante, qui tuait peu à peu ma discrétion, j’en suis arrivé à ramasser les bouts de papier déchiré qui traînent parfois sur le plancher. Il est rare que je puisse déchiffrer un mot ou une formule, dans ces indications strictement personnelles, où il use presque toujours de notations dont l’alphabet m’est inconnu.
 
 

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Une fois, pourtant, il a dû sortir à l’imprévu, pour courir dans le jardin où quelque chose d’insolite venait de se produire. Un fragment de papier, irrégulièrement coupé, comme déchiré dans un moment d’impatience, était sur la table. Il restait une vingtaine de lignes d’écriture tourmentée. Je l’ai pris. Il croira l’avoir jeté, ou qu’il s’est envolé par la fenêtre, justement ouverte. Je le lirai ce soir, dans ma chambre, portes closes. J’ai hâte de me trouver seul. La journée s’est écoulée. Le docteur, remonté dans son cabinet, n’a fait aucune allusion à la disparition du papier. Nous avons dîné silencieusement tous les trois, servis par la servante sourde. Puis Kate s’est retirée. Je suis monté dans ma chambre.

J’ai mis le verrou, discrètement. J’ai remué quelques livres pour que le docteur, dont l’appartement est voisin, ne soupçonne pas mon impatience. Puis je me suis assis près de la lampe, et j’ai lu.
 

« … matériels, mais n’ayant que deux dimensions, la longueur et la largeur. S’ils existent ils ne seront visibles pour nous que de face, puisqu’ils n’ont pas d’épaisseur. Ils nous échappent d’un côté. Nous pouvons nous en faire une idée par l’image dans les miroirs, où les corps ont trois dimensions pour la vue, mais n’en ont que deux pour le toucher.

De l’autre côté de notre monde sont les êtres à quatre dimensions, longueur, largeur, épaisseur, et la quatrième, qui va dans un sens inconnu. Peut-être, en raisonnant par analogie, dirons-nous : les êtres à deux dimensions sont représentés par les surfaces. Mais ils sont limités par des éléments empruntés à la première dimension, les lignes. Les êtres de la troisième dimension, les solides, qui ont longueur, largeur, épaisseur, sont limités par les surfaces, à deux dimensions. De même les êtres à quatre dimensions doivent être limités par des solides. Et ainsi de suite… Le monde où évoluent ces êtres, même les plus voisins de nous, doit infiniment dépasser la grossièreté du nôtre. C’est le lieu d’une chute pire, le monde effrayant, habité par… »
 

Le manuscrit se déchirait là.
 
 

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Depuis quelque temps, il demeure enfermé dans son cabinet, tout le jour, et presque la nuit. Il ne me laisse même plus y pénétrer. S’il sort, ne serait-ce que pour cinq minutes, il emporte la clef. Quelques apparitions furtives, aux heures de repas, me permettent de constater les ravages de l’idée fixe. Ses yeux sont hagards. Ses lèvres remuent sans cesse, pour ne prononcer, qu’à de rares intervalles, des mots sans suite. En vain Kate le supplie de songer à sa santé. Il hausse les épaules ou la regarde avec une expression qui fait peur. La pauvre fille, quand nous sommes seuls, a des tristesses sinistres. Je lui ai offert de partir ensemble, de quitter cette maison où j’ai l’impression que se trame quelque chose d’étrangement maudit. Elle refuse. Elle ne veut pas abandonner son oncle. Elle m’aime, d’ailleurs. Je le sais maintenant. Son cœur est à moi. Mais son âme est dans la quatrième dimension.

J’observe fiévreusement, chaque jour, les progrès de la folie du docteur. Il est évidemment parti à la poursuite d’une horrible chimère. Exilé de la chambre où il travaille, je vais parfois jusqu’à sa porte, dans la crainte de quelque malheur. La plupart du temps, je l’entends s’agiter fiévreusement. Il se promène de long en large, à pas pressés, ou s’arrête devant un tableau qu’il couvre de coups rapides avec la craie. D’autre fois, il parle tout seul, en phrases incohérentes. J’ai noté quelques mots qui reviennent, comme un éperdu gémissement, dans ces monologues : « L’inconnaissable… ; si près de nous, et si lointain… ; c’est le pays défendu… » D’autres fois, il semble en proie à quelque lutte farouche avec un ennemi invisible. Sa voix devient rauque. Il se démène, en invectivant sans doute contre les fantômes terrifiants de son imagination. Et parfois aussi, rarement, il pousse un cri de triomphe, qui m’épouvante plus que tout.
 
 

*

 
 

L’autre jour, l’oreille collée à la porte, je suis resté pendant une heure sans entendre le moindre bruit. J’ai eu peur. Je n’ai pas osé frapper ; je suis allé dans le jardin. M’aidant d’une échelle, j’ai réussi à hausser ma tête au niveau de la fenêtre. J’ai vu. Il était affalé sur un fauteuil, haletant, les yeux perdus dans une contemplation sinistre. Sur le tableau noir, devant lui, il y avait des figures géométriques, évoquant des visages tels que n’en verrait pas la Gorgone dans ses plus affreux cauchemars.
 
 

. . . . . . . .

 
 

Il faut maintenant que je dise le dénouement infernal. La scène innommable est devant mes yeux, qui ne l’oublieront jamais. J’écris ces notes au crayon, sans savoir, tellement mes mains sont tremblantes, si je pourrai me relire. Le soir, il n’avait pas même fait une apparition furtive au dîner. Nous nous étions couchés, très inquiets. Je m’endormis cependant, mais mon sommeil fut troublé par de lugubres visions, et par des cris de terreur, dont je ne savais s’ils étaient imaginaires ou réels. Jusqu’à ce qu’une clameur, plus effrayante que les autres, me réveillât. Je me rendis compte que je ne rêvais plus. Le cri continuait, angoissant, exprimant toute la détresse humaine. Je sautai de mon lit, regardai la montre. Il était plus de minuit. Je m’habillai à la hâte, et sortis précipitamment de ma chambre, pour trouver sur le palier, Kate, un bougeoir à la main, plus pâle que ses vêtements nocturnes. Sans même prononcer un mot, nous descendîmes l’escalier. Le vacarme était effroyable. Nous arrivâmes à la porte du cabinet, que j’enfonçai d’un coup de poing. La pièce était illuminée de tous les flambeaux de la maison. Et dans son milieu, le docteur Crooker, hurlant et gesticulant, avait l’air de se débattre contre d’invisibles démons.

Nous restâmes cloués sur le seuil. Les gesticulations et les hurlements redoublaient d’intensité. Une douleur rnonstrueuse se lisait sur la face du misérable. Il ne nous aperçut point. Mais à un moment, il tendit un bras de menace. Et alors, alors… Nous vîmes tout à coup le bras disparaître, comme coupé net au ras de l’épaule, anéanti. L’épouvante me paralysait. Kate était tombée, évanouie.

Ce fut le tour de l’autre bras, puis de la tête, comme fauchée par un bourreau d’ombre. Et le corps disparut, fragment par fragment, tranché d’un glaive invisible, suivant des sections géométriques. Mais les hurlements devenaient plus intenses à mesure que la forme humaine s’anéantissait, pénétrant graduellement dans le monde de la quatrième dimension qui la dévorait, jusqu’à ce que, parmi les clameurs où tous les chiens infernaux semblaient aboyer, il n’y eut plus, sur le plancher de la chambre, que quelques gouttes de sang.
 
 

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(Gabriel de Lautrec, in Le Figaro, supplément littéraire, nouvelle série, n° 189, dimanche 19 novembre 1922 ; illustration de Roland Topor. Cette nouvelle a été reprise dans le recueil La Vengeance du portrait ovale (Éditions du Roseau, 1922). Sur un thème similaire, le lecteur pourra relire avec profit les trois contes de Maurice Renard publiés ici-même sous le titre « La Trilogie de l’Invisible. »)