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Même pour des médisants de petite ville, il eût été impossible de voir en M. Dieudonné de Saint-Ofulhe autre chose qu’un vieux brave homme maniaque et fantasque, d’allures falotes et d’aspect illuminé ; il passait une moitié de son temps à compulser les auteurs grecs et latins de la bibliothèque municipale, et l’autre moitié à marcher dans la campagne en faisant de grands gestes et en parlant à mi-voix pour lui seul. Il vivait, dans une gentilhommière en ruine, d’œufs et de lait, étant très pauvre ; ses habits râpés, ses chapeaux délabrés, ses souliers éculés inspiraient le respect et la pitié tout ensemble. Il plaisait également par la douceur et l’affabilité dont il faisait preuve envers chacun lorsqu’il lui arrivait, par distraction, de regarder autour de lui et de s’apercevoir qu’il n’était pas seul au monde avec ses livres et ses rêves.

La mort d’une parente inconnue et lointaine l’ayant enrichi inopinément de plusieurs millions, tout changea. Quelques cousins des environs qui l’avaient jusque-là tenu en piètre estime apparurent obséquieux, empressés, éblouis par le mirage de l’or ; contre toute attente, ils furent reçus aussi brutalement que possible ; alors, en manière de vengeance, ils chuchotèrent que l’émotion avait fait perdre la raison au bonhomme. On était d’autant plus disposé à les croire que, depuis l’héritage, l’attitude et le langage de M. de Saint-Ofulhe semblaient vraiment par trop singuliers : n’avait-il pas retenu le notaire par la manche durant tout un après-midi pour lui débiter d’une haleine un chant de l’Odyssée et diverses idylles de Théocrite ? N’avait-il pas pris le curé à partie, dans la rue, en lui disant que le Galiléen et ses lieutenants triomphaient, pour l’heure, mais que ses dieux à lui auraient bientôt leur tour ? Enfin, ne l’avait-on pas entendu à plusieurs reprises proférer en public, d’une voix exaltée et désordonnée, des imprécations touchant la laideur et la honte des temps où la destinée l’avait condamné à vivre ?…

Tout à coup, on apprit une grosse nouvelle. Le fou, comme on l’appelait déjà, venait d’acheter Plauzade. C’était, aux portes de la ville, une immense et merveilleuse propriété ; le possesseur actuel l’avait abandonnée depuis quelques années, et, par suite de revers de fortune, ne demandait qu’à s’en défaire ; la municipalité, soucieuse des faveurs populaires, avait promis de la transformer sous peu en jardin public ; mais, déjà, les ouvriers, les employés et les petits bourgeois s’y considéraient comme chez eux, et, chaque dimanche, durant la belle saison, tout ce monde venait prendre ses ébats à Plauzade : on mangeait, on buvait, on dormait dans les prairies, dans les jardins à la française et jusque sur la terrasse seigneuriale du château où de blanches statues, çà et là, figuraient les muses jouant de la flûte ou de la lyre ; les amoureux s’égaraient dans les dédales des bosquets qui embaumaient la mélisse, l’herbe écrasée et la fougère chaude ; au « bon du jour, » quand la fraîcheur tombait, des musiciens juchés sur la balustrade de la terrasse commençaient à racler leurs violons ; un bal s’organisait sur la grande pelouse ; la nuit venait, les silhouettes obscures des musiciens se noyaient dans l’ombre ; seules les blanches statues des muses apparaissaient encore, et c’étaient elles qui, la lyre aux mains ou la double flûte aux lèvres, avaient l’air de faire danser la jeunesse sous les étoiles.

Ce fut un désastre, une calamité publique ; aux yeux de tous, en achetant Plauzade, M. de Saint-Ofulhe parut se rendre coupable d’une confiscation illégitime et indue. Quand il eut décidé d’enclore de hautes murailles tout le domaine, les maçons s’entendirent pour lui refuser leur travail ; bien inutilement, car il appela aussitôt des étrangers qui arrivèrent par bandes et qui, payés grassement, ne partirent pas sans se donner le malin de faire tinter l’or de leurs poches aux oreilles des indigènes.
 
 
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L’enceinte terminée, M. de Saint-Ofulhe ne sortit plus. Dans le beau parc où avaient jadis retenti les rires et les cris, murmuré les aveux et les baisers, résonné les airs de danse, les passants, aux écoutes, ne percevaient plus que le silence bourdonnant et accablé de l’été. On raconta bientôt que des gens – et on les nommait – s’étant aventurés à regarder par-dessus le mur, avaient vu M. de Saint-Ofulhe en personne bondir vers eux en épaulant un fusil. Et nulle grille à travers laquelle on aurait pu lancer un coup d’œil, de loin ou au passage, nulle clôture à claire-voie, partout le mur inexorable et haut !… À côté d’une monumentale porte de bois et de fer, la tête d’un concierge silencieux, rébarbatif et qui n’était pas du pays, apparaissait parfois derrière un guichet aménagé dans le mur ; les fournisseurs déposaient là leurs paquets et y recevaient l’argent. Ainsi, personne n’avait passé le seuil du parc depuis qu’il avait changé de propriétaire, et c’était un comble, car on aurait voulu du moins voir comment le « fou » vivait là, savoir ce qu’il pensait, ce qu’il disait, ce qu’il faisait…

Le mystère irrita les esprits, augmenta la haine. En même temps, une véritable légende se formait autour de Plauzade et de son hôte. Déjà, on ne côtoyait plus les murs sans une sorte d’appréhension ; pour les bambins de l’époque, ce fut la demeure de Croquemitaine ; on leur racontait qu’il y avait là, depuis des siècles, un homme terrible, vieux comme le monde, et, l’impatience ayant fait paraître plus longs les jours et les mois, il se pouvait, après tout, qu’on eût fini par le croire. M. de Saint-Ofulhe cessa d’être simplement un personnage détestable pour devenir un mauvais génie, une présence occulte et malfaisante qui ensorcelait la contrée. Des vieilles femmes parlèrent de sorcellerie. Un pêcheur, relevant ses nasses au petit jour, avait vu errer sur la berge, puis entrer à Plauzade, trois femmes qui ressemblaient à des fantômes, avec leurs longs voiles blancs. On disait encore que, parfois, en collant son oreille à certains endroits du mur, on pouvait entendre une musique grêle et monotone, pareille à celle des flûtes de Pan que les bergers pyrénéens suspendent à leur cou, lorsqu’ils partent pour leur tour de France, en poussant devant eux leurs troupeaux de chèvres. Enfin, le petit commis d’un boucher faillit tout bonnement mourir de peur, pour avoir vu apparaître dans le cadre du guichet, au lieu de la tête déjà familière du concierge silencieux et rébarbatif, celle de son successeur inattendu, un nègre de taille colossale, aux dents de faïence et au rire de démon.

Sur ces entrefaites, une nommée Ursule Doigtdieu se mit à courir dans la ville, gémissante, affolée, en racontant que le fou avait assassiné son fils. Oui, quelque huit jours plus tôt, son fils – son Jantou, si brave, si bon ! – avait juré d’entrer à Plauzade et de voir ce qui s’y passait, coûte que coûte ! Et voici qu’il n’était pas revenu depuis la veille…

C’était clair : il avait fait comme il avait dit, il avait escaladé le mur, le fou l’avait tué d’un coup de fusil – pan ! pan ! comme un lapin fuyard ! – et l’avait enterré ensuite, pauvre de lui ! ou donné à manger à son nègre. Évidemment, en d’autres circonstances, on eût pensé que Jantou Doigtdieu était un bambocheur accompli et qu’il devait y avoir des chances pour qu’il fût en train de cuver son vin sous une table, dans quelque bouge. Mais alors, la nouvelle commentée, amplifiée, transformée en certitude, se répandit comme les eaux de la rivière crevant les digues aux jours de crue et rendit la fureur populaire irrésistible ; il fallait en finir ; et, sous l’œil des sergents de ville impuissants, indifférents ou complices, il y eut, passé midi, sur la place de l’Église, une multitude hurlante qui, sous la conduite d’Estève Bufferosse, le maître-maçon, s’ébranla et se mit en marche vers Plauzade.

On fit un détour pour ne pas donner l’éveil au gardien, et ce fut du côté des champs qu’Estève et ses acolytes attaquèrent le mur à grands coups de pioches. La brèche ouverte, la foule se tut un instant, comme étonnée de n’apercevoir, au lieu d’un monde de monstres et de prodiges, qu’un paisible sous-bois d’ombre et de fraîcheur. Mais une dizaine de forcenés formèrent une avant-garde et entrèrent ; les autres suivirent à distance, en silence, sur la mousse veloutée qui atténuait le bruit de leurs pas, gênés, peut-être, par un obscur sentiment de profanation tandis qu’ils pénétraient de force dans ces lieux qui semblaient consacrés aux déesses de la solitude. Ainsi, on atteignit l’orée du bosquet et déjà, là-bas, les murs éclatants du château apparaissaient à travers les branches, quand, soudain, les chefs de file s’arrêtèrent, la bouche bée et les yeux arrondis.
 
 
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Assis sur un banc de gazon, au milieu de la pelouse, M. Dieudonné de Saint-Ofulhe jouait de la flûte, couronné de fleurs et vêtu d’une longue robe de lin blanc. Deux molosses dormaient à ses pieds, un grand bouc maigre broutait l’herbe, et, à quelques pas, trois belles filles dansaient, nues, dorées, éblouissantes, flexibles, pareilles à d’admirables fleurs saupoudrées d’un pollen de cheveux blonds, écloses là, et qu’une insensible brise eût balancées.

Mais, presque aussitôt, une d’elles, ayant aperçu la foule massée entre les fûts des arbres, poussa un cri. M. de Saint-Ofulhe tourna la tête dans la direction qu’indiquait le beau bras nu et tremblant de la jeune fille ; alors, il se leva, lança sa flûte loin de lui, fit trois pas en avant, s’arrêta, le corps secoué d’un frisson tragique, et on l’entendit crier, d’une voix que répercutèrent les échos de la forêt :

« Les Barbares !… Voici les Barbares !… »

Puis, ayant crispé ses poings comme une suprême malédiction, qui ne sortit pas de sa bouche, il chancela et tomba la face contre terre, tandis que les trois nymphes couraient vers le château et que le bouc, affolé, qui fuyait à leur suite, dressé d’instant en instant par le galop sur ses pattes de derrière, évoquait l’image d’un grand satyre grotesque, impudent et solennel.
 
 
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(Charles Derennes, in Le Journal, seizième année, n° 5431, mercredi 14 août 1914)