PHOTO ROLLINAT
 
 

Maurice Rollinat naquit à Châteauroux le 29 décembre 1846. Son père, François Rollinat, avocat au barreau de Châteauroux, plus tard député à la Constituante, était l’ami et le conseiller de George Sand. Celle-ci tint le nouveau-né sur les fonts baptismaux.

Maurice Rollinat fit toutes ses études au collège Saint-Pierre de Châteauroux, puis il apprit le notariat. Il fut clerc dans sa ville natale et à Orléans. Mais, sans passion aucune pour le papier timbré, il étudiait la musique et la composition, lisait Baudelaire et Edgar Poe, et faisait plus de vers qu’il ne libellait d’actes. Il demandait avec instances son départ pour Paris, où l’appelait d’ailleurs son illustre marraine.

C’est seulement en 1868, un an après la mort de son père, qu’on le laissa aller. Il entra, comme employé aux décès, à la mairie du VIIIe arrondissement. On le vit bientôt aux Hydropathes et dans les brasseries du quartier latin. Il dit là ses premiers vers et il y chanta ses premières mélodies. L’impression qu’il causa est de celles qu’on ne peut exprimer. Beau d’une beauté extraordinaire qu’il savait rendre satanique, son teint bistré, ses cheveux noirs hérissés et indisciplinables, l’éclat fiévreux de ses yeux bleus, le son strident et la terrible énergie de sa voix de baryton qui allait sans effort du sol au-dessous de la portée jusqu’à l’ut au-dessus, son incomparable diction, ne pouvaient être ni vus ni entendus sans trouble et sans une sorte de terreur. Les femmes surtout en frissonnaient et quelques-unes étaient obligées de sortir. Maurice Donnay, Jean Richepin, Raoul Ponchon, Maurice Bouchor, Charles Bras, Mac-Nab, le tinrent pour un des leurs ; Leconte de Lisle, François Coppée, Alphonse Daudet (celui-ci pour toujours) lui accordèrent leurs sympathies. Et Sarah Bernhardt l’entendant un jour, fut enthousiasmée à ce point, qu’elle s’agenouilla devant le poète, lui offrit un bouquet de roses et le recommanda au chroniqueur Albert Wolff, qui lui consacra, dans le Figaro, un article retentissant.

Ce ne fut plus seulement le succès, mais un vrai triomphe. Les salons se le disputèrent. L’Amérique lui fit d’alléchantes propositions. Il n’avait qu’à se laisser aller pour conquérir la gloire immédiate et délirante. Un jour pourtant, on apprit qu’il venait de fuir Paris, et l’on donna de ce départ précipité les explications les plus diverses. Voici les seules qui soient vraies.

Cette course aux longues veillées à travers les salons, le travail pour produire quand même, les dîners, avaient épuisé sa santé et un médecin de ses amis lui prescrivait de se retirer à la campagne, à moins qu’il voulût mourir phtisique ou fou. Lui, cependant faisait la sourde oreille, et les inquiétudes de sa compagne Cécile – d’ailleurs un peu jalouse de ses succès qui n’étaient pas seulement artistiques  – ne l’ébranlaient pas davantage. Il fallut la sottise d’un haut dignitaire de l’État, d’un ministre, assure-t-on, pour le décider brusquement. Rollinat était un sincère. Son art était le produit même de sa nature. Tel il concevait, tel il exprimait ; tel il sentait, tel il faisait sentir ; il était bien réellement visionnaire du diabolique et du macabre, et il ne pouvait supporter qu’on le soupçonnât de cabotinage, de se vouloir ainsi qu’il se montrait. Or la veille de sa fuite, comme il venait de dire ses vers et sa musique avec cette voix prenante qu’on n’oubliait plus jamais, quand on l’avait une fois entendue, l’homme officiel, après les applaudissements, s’avança et lui dit à brûle-pourpoint : « Eh bien ! cher Monsieur, vous devez être content de votre exhibition. » Ce fut pour lui comme un coup de massue. Il ne résista plus dès lors, et écœuré, il partit pour Fresselines, où il resta vingt ans, jusqu’à la mort de Cécile.

Nous ne dirons pas le campagnard et le pêcheur qu’il fut. Il n’est aucun de nos lecteurs qui ne le connaisse sous cet aspect. Pas davantage nous ne parlerons de ses œuvres qui méritent un article à part. Mais nous raconterons sa mort et essaierons de dissiper certaines légendes.
 
 
ROLLINAT PECHE
 

Maurice Rollinat aimait passionnément les bêtes et en était toujours entouré. Quatre chats, trois chiens, étaient l’ordinaire, tous couchant dans sa chambre et rôdant autour de la table aux heures des repas. Son petit cheval même, Flick, était admis dans la salle à manger ou tout au moins à la fenêtre où il passait la tête, quêtant son sucre ou quelque autre friandise toujours accordée.

Or, dans le nombre, était un petit bull-terrier, nommé Thopsey, qui très doux à l’habitude fut pris un jour de fureur vénusiaque (?) et se précipita pendant le dîner, sur le pied de Cécile dont il mordit le sabot (?). Cécile très faible alors, usée, asthmatique et morphinomane, crut son chien enragé, se crut enragée elle-même et Rollinat dut la conduire à Paris où elle mourut bientôt d’épuisement et de morphinisme (1). Cette mort accabla le poète. Déjà malade lui-même, neurasthénique, ne dormant pas, il fut atteint de mélancolie anxieuse ; il se retira à Crozant et ensuite à Limoges, chez un ami ; là, il reçut, pendant deux mois, les soins des docteurs Ballet et Simonin. Mais la terrible maladie résista à tous les soins et à tous les régimes. Elle prit forme de remords constant (2), le poussa, sans résultat grave, à se suicider, par strangulation d’abord avec une serviette, puis avec un revolver. C’est alors qu’il fut conduit à Paris, puis à Ivry, pas fou le moins du monde, très lucide au contraire, quoi qu’on ait prétendu ; mais inconsolable et désespéré ; assoiffé de mourir, et usé jusqu’aux derniers ressorts de l’être. Il s’éteignit, entouré d’amitiés solides, le 26 novembre 1903.
 
 
Allan Osterlind “Rollinat devant son âtre”
 

_____

 

(1) Il plane un doute sur ce point d’histoire. Il y a de fortes présomptions pour la rage ; Rollinat y croyait, mais les médecins, seuls renseignés, nient ou se taisent.
 

(2) Il s’accusait de la mort de Cécile, qu’il eût dû, disait-il, faire soigner plus tôt.
 

_____

 
 

(J. Bhess, « Pages limousines, » in Limoges-illustré, 1er décembre 1905. Photographie d’Eugène Alluaud, « Maurice Rollinat à sa table de travail, 1898 » ; Allan Osterlind, « Maurice Rollinat à la pêche au confluent , » dessin, 1895 ; « Rollinat devant son âtre, » aquarelle, 1889)