ARCHEO
 
 

QUAND LES POULES AVAIENT DES DENTS

 

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Je fus réveillé, au milieu de la nuit, par de lugubres et lointaines clameurs…
 

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J’avais passé de durs examens à la fin d’octobre, et, sitôt acquis l’heureux résultat, je m’étais empressé de quitter Paris pour une quinzaine. Un vieil ami de mon père, le docteur Templier, m’avait convié à venir me reposer chez lui, comme l’année précédente, dans une grande île du Sud-Ouest où il a coutume de prolonger son séjour de plaisance autant que la température le lui permet.

Le vent soufflait en tempête lorsque j’arrivai à destination, après avoir été rudement ballotté sur le bras de mer.

Le docteur m’attendait au débarquer, avec ses deux filles, Pauline et Simone. Il s’excusa presque de m’accueillir par un temps aussi brutal et inhospitalier.

« Tant que cela durera, déplora-t-il, nous ne pourrons pas tirer les oiseaux. »

C’était son occupation favorite : chasser, en suivant le rivage. Chasser, moins pour approvisionner le garde-manger qu’afin d’enrichir son musée ornithologique.

Il faut dire que nulle contrée de la vaste terre n’est visitée par autant d’oiseaux que l’île où je venais d’aborder. Qu’on ne croie pas, cependant, que le promeneur de ses plages et de ses pinèdes fasse lever sous ses pas, dans un ramage de volière, un perpétuel jaillissement d’oiseaux multicolores ! C’est au long d’une année tout entière qu’il faut dénombrer les multitudes de voyageurs ailés, petits et grands, qui émigrent et se reposent là, au passage, durant quelques jours ou seulement quelques heures.

La petite auto de mon hôte, titubant aux coups de bourrasque, nous amena par miracle jusqu’à la maison basse, au toit de tuiles chargé de pierres plates, où je rendis mes devoirs à la bonne Mme Templier. Les vitrines de la collection ornithologique garnissaient le pourtour de la grande salle ; elles contenaient une profusion de sujets empaillés dont les rangs ne cessaient de s’épaissir.

« Dès que la tempête se relâchera, jeune homme, nous prendrons nos fusils. C’est l’époque des grandes migrations, et ce terrible vent n’a pas manqué de jeter sur l’île certains oiseaux qui, d’ordinaire, n’y font point escale. Une aubaine ! »

Le dîner fut des plus gais, mais nous ne prolongeâmes point la veillée. Rien n’est plus fatigant que le vent. Les joues me cuisaient, les yeux me piquaient. Je gagnai mon lit avec plaisir. Néanmoins, je ne m’endormis pas tout de suite. Les rafales sifflaient furieusement. On eût dit, à chaque instant, que la maison allait s’éparpiller.

Ce furent les clameurs qui m’éveillèrent. Je me trouvai tout à coup assis sur mon séant, dans l’obscurité, l’oreille au guet.

J’allumai la lampe à pétrole, dont la flamme vacillait aux courants d’air. Et j’entendis de nouveau, – très loin, me sembla-t-il, –malgré le « hou hou » de l’ouragan, un beuglement désespéré. Ce fut le dernier. Après quelques minutes d’attente, des bruits familiers animèrent le logis. Assurément, je n’avais pas été le seul à entendre ces appels sinistres. Je me levai. Le docteur Templier en avait fait autant ; nous nous rencontrâmes dans la grande salle. Il n’était pas inquiet.

« J’ai cru reconnaître, me dit-il, le beuglement d’un bestiau en détresse. Il y a des pâturages à deux kilomètres d’ici, entre les bois ; vous vous en souvenez peut-être. On n’a pas encore rentré les animaux qui, par mauvais temps, s’abritent sous un hangar à demi clos. Le troupeau appartient à un métayer dont la ferme est située beaucoup trop loin pour qu’il ait pu entendre quoi que ce fût. Il s’est pourtant passé quelque chose de tragique, là-bas. Mais je vous avoue que sortir, en pleine nuit, par cette rage des éléments déchaînés, cela ne me tente pas. Si encore il s’agissait d’une créature humaine… Tant pis pour le bétail. Allons nous recoucher. Demain matin, nous irons voir. »

Je ne pus rattraper le sommeil, et je lus jusqu’à l’aube, qui me trouva impatient de savoir à quoi m’en tenir au sujet de ces affreux beuglements.

La tempête n’avait pas désarmé. Nous partîmes, le docteur, Pauline et moi, arc-boutés contre l’assaut du souffle impétueux qui nous criblait d’une pluie vaporisée. Les nuages couraient, s’effilochant ; le ciel gris n’était qu’un monde en fuite.

Nous prîmes par les bois, pour utiliser l’abri qu’ils nous offraient. Le sable du sentier se soulevait, et le vent nous le jetait à la face.

La lisière de ces bois longeait la pâture ; le hangar à bestiaux l’avoisinait. Une douzaine de bêtes à cornes s’y pressaient, serrées les unes contre les autres, mornes et silencieuses.

À quelque distance, sur l’herbe, une chose blanche, noire et rouge nous attira.

C’était le cadavre, aux trois quarts dévoré, d’une génisse à robe pie. Alentour, l’herbe drue n’avait gardé aucune empreinte.

« Qui a pu faire cela ? se demandait le docteur, suprêmement intrigué. Nous n’avons, dans l’île, aucun carnassier, grâce à Dieu ! Et pourtant, et pourtant… Voyez donc ces traces de dents… de petites dents pointues… de petites mâchoires étroites… Non, ce ne sont pas des mâchoires de renard ; leur extrémité forme un angle trop aigu. D’ailleurs, jusqu’à plus ample informé, le renard, ici, est inconnu. »

Mais j’avisai, non loin, un espace boueux où sans doute l’agression s’était produite.

« S’il vous plaît, dis-je, veuillez remarquer, docteur : pas d’empreintes visibles dans la boue, sinon celles de cette pauvre bête, qui ne s’est pas privée de piétiner, en lançant, j’imagine, ces appels si poignants.

– C’est vrai ! reconnut le docteur. Diable ! Mais, alors, ses assaillants n’auraient pas touché terre ? Çà ! »

Pauline, à l’écart, ramassa quelque chose.

« Une plume ! dit-elle. Et une autre. Une autre encore. »

Le docteur examina ces plumes avec une stupéfaction indicible. Puis il revint au ruminant massacré et partiellement dévoré.

« Si ce sont des oiseaux, murmurait-il, la peau de leur victime doit porter… Mais oui ! Regardez ! Ces trous, ces griffes ! Ce sont des serres de rapaces qui se sont crochées dans le cuir de la génisse !

– Des oiseaux armés de crocs ? fis-je, incrédule. Seul, l’archéoptéryx en a été pourvu ; et, si je ne me trompe, on ne vit jamais qu’à l’état de fossile ce monstre antédiluvien…

– Oui ! dit-il en frémissant et les yeux allumés d’un feu étrange. L’archéoptéryx ! Race éteinte depuis des millénaires ! L’être intermédiaire entre les reptiles et les oiseaux ! »

Nous nous regardions, tous trois, ahuris.

À ce moment, comme la tempête s’apaisait un peu, nous vîmes s’enlever, d’un bois éloigné, un vol de grands oiseaux très lourds et très gauches que le vent emporta dans une bousculade.

C’est depuis lors qu’on peut admirer dans les vitrines du docteur Templier trois longues plumes grisâtres, prodigieusement étiquetées :
 
 

Rémiges d’archéoptéryx

 
 

L’ancêtre des oiseaux survit-il je ne sais où ? Cette fiévreuse aventure m’en a laissé la croyance, parfois chancelante.
 
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » cinquante-sixième année, n° 20047, samedi 11 février 1939)

 
 
 
 
DINOR
 
 

L’ŒUF DE DINORNIS

 

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« Mesdemoiselles, messieurs, mes chers camarades… »

Fortier, qui avait prononcé, d’une voix puissante, ces paroles liminaires, attendit que le silence s’établît. Il y avait dans cette salle, située à l’entresol d’un café du quartier latin, une cinquantaine de jeunes gens et de jeunes filles qui ne se privaient pas d’y faire un joyeux brouhaha. Quand le bruit eut cessé, Fortier reprit gaiement :

« Mes chers camarades, vous avez bien voulu me confier la mission de chercher – et de trouver – un cadeau digne d’être offert par nous à notre cher et vénéré maître, M. Dubois-Dontonfet, professeur de paléontologie, à l’occasion de son jubilé. Je veux vous annoncer tout de suite que mes recherches ont été couronnées d’un succès inespéré. Vos cotisations totalisent la jolie somme de 4025 francs je suis heureux de vous apprendre que, moyennant ce prix, un homme dont le nom est connu de vous tous, le savant Beffroi-Saint-Gilbert, qui revient d’une mission scientifique à Madagascar, consent à nous céder, en faveur de son éminent collègue, l’une des plus précieuses curiosités qu’il ait rapportées de là-bas. Vous désiriez que notre présent fût de nature à réjouir l’esprit scientifique de notre respecté maître. La plupart d’entre vous s’attendaient donc, je le sais, à me voir paraître devant cette assemblée porteur de quelque bronze d’art symbolisant la science ou rappelant ces âges disparus qui sont l’objet même de notre chère paléontologie. Eh bien je crois avoir mis la main sur un trésor – oui, un trésor ! – qui comblera de joie M. Dubois-Dontonfet et enrichira superbement sa collection de fossiles. Ce trésor, c’est…

C’est un œuf de dinornis, cet oiseau géant, ce casoar monstrueux qui, vous le savez, atteignait une hauteur voisine de trois mètres. L’œuf que j’ai pu acquérir est un des plus beaux qui soient parvenus jusqu’à nos jours, étant sept lois plus volumineux qu’un œuf d’autruche vulgaire. D’ailleurs, jugez-en ! Le voici. »

Et Fortier éleva dans ses mains pieuses l’énorme rotondité blanche dont une formidable pondeuse s’était délestée dans la nuit des temps.

À cette vue, un concert de bravos et d’applaudissements salua l’œuf de Fortier.

« Je demande la parole ! s’écria Mlle Lauriot, qui était une charmante brunette. Les fêtes de Pâques sont proches. Je propose de fixer à cette date même le banquet que nous voulons donner en l’honneur de M. Dubois-Dontonfet. Et ainsi, l’œuf de dinornis…

– Sera son œuf de Pâques ! termina Fortier dans l’enthousiasme. Excellente et gracieuse combinaison ! »

Les acclamations noyèrent une dernière phrase de Mlle Lauriot, proposant certaine mise en scène dont elle se chargeait en compagnie de son camarade Fortier.
 
 

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Cette mise en scène était simple et pascale.

La veille du grand dimanche, l’étudiant et l’étudiante se présentèrent chez un confiseur renommé dont la vitrine regorgeait de cloches et d’œufs visiblement comestibles. Ils demandèrent à parler au patron en personne, et, en présence de ce commerçant, sortirent de sa boîte l’œuf de dinornis.

« Eh ! dit Portier, en avez-vous jamais vu d’aussi gros ? »

Mais le confiseur ne s’étonnait pas. Il ouvrit une armoire, et l’on vit des œufs de toute taille, dont plusieurs surpassaient l’œuf de dinornis.

« Oui ! fit Mlle Lauriot avec un sourire narquois. Mais celui-ci a été pondu par une manière d’autruche dont l’espèce n’existe plus. C’est un vrai œuf.

– Possible ! repartit cet homme étrangement borné. Mais si vous saviez toutes les surprises que contiennent mes articles ! Il y en a qui sont machinés, vous n’imaginez pas ce que c’est ingénieux. Allez, croyez-moi : si vous voulez faire de l’effet, achetez plutôt l’un de mes œufs. »

On eut quelque peine à lui faire comprendre ce qu’on attendait simplement de lui, c’est-à-dire qu’il ornât d’un riche ruban l’œuf de dinornis, afin de lui prêter un air de circonstance. Il s’y résigna de mauvaise grâce, demanda qu’on lui laissât « l’article » et promit de le livrer à l’heure dite, tout enrubanné.

« Surtout, recommanda Fortier, ne le cassez pas. 4000 francs, eh !

– N’ayez crainte. »
 
 

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« Dieu, qu’il fait chaud ! gémit Mlle Lauriot.

– Bigrement vrai, répondit Fortier, préoccupé. Mais, je vous le répète : on ne peut rien ouvrir, le maître est enrhumé. »

Et il regarda le vieux M. Dubois-Dontonfet qui, en face de lui, présidait la table d’honneur et ne quittait pas des yeux l’œuf formidable dressé entre eux, dans la quadruple sangle d’un ruban bleu pervenche qui se nouait au sommet en de multiples coques. Le paléontologue savait déjà que c’était un œuf de dinornis et il se repaissait de ce spectacle plus encore que des mets du festin.

Celui-ci se prolongeait dans une chaleur torride.

« Mais qu’avez-vous donc, Fortier ? demanda Mlle Lauriot. Est-ce la chaleur qui…

– Oui, murmura Fortier d’un ton effaré. Je crois que c’est la chaleur qui… Prêtez l’oreille, un peu, vers l’œuf. Entendez-vous ce bruit ?… On dirait le bec d’un poussin qui toque l’intérieur de la coquille !… Ne croyez-vous pas, en effet, que la chaleur a couvé cet œuf et que nous allons voir l’éclosion ?

– Ce serait merveilleux, mais cela me fait peur ! »

À la seconde où elle prononçait ces mots troublants, l’événement se produisit. L’œuf fit explosion, projetant de toutes parts une quantité d’autres œufs, tout petits et en chocolat, ainsi que des pétards recélant des couvre-chefs en papier.

Ayant d’abord sursauté, M. Dubois-Dontonfet sourcillait, flairant une mauvaise farce.

« Malédiction ! proféra Fortier. Le confiseur s’est trompé d’œuf. Celui-ci est de sucre, naturellement. Hélas ! où est l’autre, le nôtre, le véritable ? »

L’autre, le leur, le véritable était, lui aussi, attifé de satin bleu, sur une table bien servie. Et, comme il ne se décidait pas à exploser, bien qu’on fût au dessert, de jeunes impatients commençaient à le mettre en pièces, pour y trouver des surprises qui se réduisaient à une seule : c’était qu’il fût vide.
 
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » quarante-huitième année, n° 17538, samedi 26 mars 1932)

 
 
 
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