bacchi-verlaine
 

N’y a-t-il pas, en certains contrastes, une poignante ironie ? Dans les mêmes journaux où l’on nous annonçait l’élection de Paul Bourget, nous pouvions lire aussi des entrefilets ainsi conçus :

« Encore une fois, le poète Paul Verlaine vient d’entrer à l’hôpital. Il a délaissé son asile de prédilection qui était Broussais, pour entrer à Saint-Louis. Paul Verlaine restera probablement plus de trois mois à l’hôpital. »

Depuis sept ou huit ans, Paul Verlaine a beaucoup fréquenté non seulement Broussais, mais Tenon, Cochin, Saint-Antoine et Vincennes. Lui-même, en un mince petit livre, a raconté avec une évidente sincérité ses souvenirs d’hôpital. Ce n’est pourtant pas un Hégésippe Moreau, ni un Gilbert ou un Malfilâtre. Il n’appartient pas à la famille des lyriques poitrinaires. Pauvre Lélian eut sans doute sa part de misères. Mais il ressemble aussi peu que possible à un jeune poète atteint de consomption. C’est un vieux vagabond étrangement robuste. Lorsqu’il erre la nuit dans les rues, son pied, raidi par d’antiques rhumatismes, sonne sur le pavé comme un pied de bronze.

Et c’est avec cette jambe-là que solide, fier et la tête haute, il entre, quand il lui plaît, à son heure, à l’hôpital. « Ankylose incomplète du genou gauche, consécutive à une arthrite rhumatismale. » Vous voyez que ce n’est pas du tout Gilbert, Malfilâtre ou Moreau. Ce serait plutôt Diogène. Et Verlaine, s’il habitait Corinthe, roulerait le soir son amphore près des myrtes pour dormir au regard des étoiles. Mais, vivant parmi nous, dans un climat pluvieux et froid, chez des peuples industrieux et prévoyants, il trouve et prend tout naturellement, au lieu d’une vieille amphore, jetée sur le chemin de Corinthe où passaient les courtisanes, un lit d’hôpital, un lit d’hôpital dans quelque sombre faubourg de Paris. Et cela sans honte, sans nulle crainte de déchéance sociale, sans se sentir déclassé le moins du monde.

Car Paul Verlaine, qui est de bonne bourgeoisie et fils d’un capitaine de génie, n’eut jamais à aucun degré le sentiment bourgeois ni l’instinct de classe : pour tout dire, il n’eut jamais qu’une idée bien confuse de la vie sociale. Les hommes ne lui apparaissent pas liés à lui par un ensemble de droits, de devoirs et d’intérêts. Il les regarde passer comme des marionnettes ou des ombres chinoises. Il assiste à la vie sociale, comme un bon Turc, un peu étourdi par sa pipe, assiste à une représentation de Karagueuz. Mais si quelqu’un venait lui dire : « Mon ami, vous êtes vous-même une marionnette pareille à celle que vous venez de voir ; vous devez faire à votre tour, dans la pièce, le pacha ou le chamelier, » comme il rirait, le bon Turc ! Paul Verlaine est semblable à ce bon Turc. Il ne croit pas être de la pièce que nous jouons en société. C’est un spectateur à la fois naïf et plein d’esprit.

D’ailleurs, quel tort lui font ses séjours à l’hôpital ? Sa gloire l’y accompagne. À Saint-Antoine, le docteur Tapret lui ordonne pour premier remède des plumes, du papier, de l’encre et des livres. Dans ce même hôpital, la salle où fut reçu le poète porte le nom de salle des Décadents. Verlaine y est visité par les esprits les plus brillants. Des jeunes gens enthousiastes viennent devant ce lit numéroté saluer leur maître. Les peintres font à l’envi des études et des croquis du poète. Les journalistes l’assiègent. Ils l’interrogent sur les décadents et les symbolistes. Nous tenons de M. Paul Verlaine lui-même qu’un reporter lui fit un jour cette question inattendue :

« Monsieur Verlaine, quelle est votre opinion sur les femmes du monde ? »

Cela, c’est la gloire. Mais quand Paul Verlaine dit que ce n’est pas le bonheur, on n’a pas de peine à l’en croire. Certaines personnes ayant soutenu avec quelque légèreté que son sort était enviable, le poète leur répondit sans s’attendrir outre mesure sur lui-même (il n’est pas élégiaque) qu’ils jugeaient donc qu’il dût être content de peu.

« Car enfin, dit-il, ils me trouvent donc vraiment bien chanceux d’ainsi traîner mon âge mûr, salué, si j’ose dire, aimé par toute la jeunesse lettrée, dans la fade odeur de l’iodoforme et du phénol, les promiscuités intellectuelles contre-nature, l’indulgence un peu narquoise des docteurs et des élèves, toute l’horreur enfin d’une littérale misère mal à l’abri des dernières extrémités. »

Aussi bien faut-il laisser la gaieté douce et le rire facile en franchissant, même poète, la porte d’un hôpital. L’entrée en est parfois lugubre. Il n’en faut pour exemple que l’accueil reçu par le pauvre Lélian à l’hôpital Labrousse, un jour que la misère et la maladie l’avaient conduit là. Un seul lit était vacant, un lit d’ailleurs fameux. De mémoire de malade, on n’avait vu personne s’en relever. Quiconque y couchait y mourait.

« Un tel funèbre privilège, dit Verlaine, n’était pas sans entourer cette couche trop bien hospitalière d’une considération vaguement respectueuse, à laquelle une superstition sui generis ne reste pas tout à fait étrangère. En un mot, comme en cent : il n’y a pas amateur. »

Et le poète ajoute :

« Moi, je n’avais pas le choix. S’agissait de prendre ou de laisser. Dans un sens, laisser m’eût presque tenté ; tandis que prendre, c’était de plus mauvais gîtes évités, et je pris. »

Le prédécesseur du poète n’avait pas détourné le présage. Le poète le dit :

« Il était là, mon prédécesseur, quand j’entrai dans la salle. Ni beau ni laid, ni, à vrai dire, rien. Une forme étroite et longue, entortillée dans un drap, avec un nœud sous le cou, et pas de croix sur la poitrine, à même le matelas, sur le lit de fer sans rideaux. Une civière dite boîte à dominos, recouverte d’un tendelet de teinte quelconque, nuance plutôt que toile à matelas, fut apportée ; on y mit le paquet, et en route pour l’amphithéâtre. Quelques instants, j’étais installé dans le « poussier, » tout à l’heure mortuaire et véritablement justiciable du mot d’argot que je viens d’employer, si l’on veut bien se reporter au pulvis es et in pulverem reverteris de l’Église catholique. »

Il s’était donc mis dans le lit du mort. Et il s’en vante ainsi que d’« un gentil petit acte de comme sacrilège. »

« Songez donc, ajoute-t-il avec une crânerie lugubre, songez donc ! J’enfonce le chausseur de souliers d’un faux mort de La Fontaine, je dégote son vendeur de peau d’ours et j’aplatis cet excellent curé Jean Chouart ; je ne chausse même pas le soulier d’un mort pour de vrai, fi donc ! Non, mais je couche dans son lit, à mon mort, je couche, entendez-vous, dans son lit, dans son lit encore tout… froid… »

Pourtant, le poète n’a pas gardé de ses hôpitaux un trop mauvais souvenir. D’abord, c’était un asile pour le pauvre indigent. Il a fini par goûter comme un bien « la stricte sécurité de ces lieux de douleurs. » Il renonce volontiers à une liberté dont il a parfois abusé et se plie sans peine à la règle. C’est à l’hôpital qu’il compose ses vers ; il ne travaille plus guère que là. Son imagination poétique et bizarre lui charme la grande salle froide et nue. Une nuit, il y a découvert les magies d’un clair de lune thessalien. L’imagination est le grand remède aux maux de ce monde. Et un jour Verlaine, songeant à ses longues, tristes et fades heures d’hôpital, s’est demandé, lui, le vieux, l’infatigable, le terrible vagabond, s’il n’en viendrait pas à dire : « C’était le bon temps. »

Mais ne vous y trompez pas : ce qui lui semblait le plus doux dans cette existence, c’est l’air de couvent qu’y donnent la règle et la pauvreté. Il l’a dit : « On s’habitue à cette vie, comme monastique, sans, hélas ! l’oraison et la règle suivie pour elle-même. »

En effet, Verlaine est un mystique. Il a le cœur ému et tendre, et parfois d’une étrange douceur. La fleur de la foi reste intacte en son âme. Il garde à Notre-Dame la piété d’un enfant. Le suave parler du mysticisme coule naturellement de ses lèvres. Il est exquis lorsqu’il vante la prière. Il est de ceux dont le royaume n’est pas de ce monde ; il appartient à la grande famille des amants de la pauvreté. Saint-François l’aurait reconnu, n’en doutez point, pour un de ses fils spirituels, et peut-être aurait-il fait de lui son disciple préféré. Et qui sait si Paul Verlaine, sous la bure, ne serait pas devenu un grand saint, comme il est devenu parmi nous un grand poète ? Sans doute, dans les premiers temps, il aurait donné quelque souci à son maître. Il se serait parfois enfui, le soir, de la sainte Portioncule. Mais le bon saint François serait allé le chercher jusque dans les plus mauvais lieux de Sienne, et il l’aurait ramené, repentant, dans la maison de pauvreté.

Il y a presque de la sainteté dans un simple mot que Paul Verlaine prononça un jour devant des visiteurs qu’il recevait à l’hôpital.

« Causez, leur dit-il, je suis chez moi. » Puis, se tournant vers les pauvres malades étendus dans leur lit de misère :

« Chez nous , » ajouta-t-il.

En lui, on retrouve très vite le primitif, l’homme candide, et, dans ses récits, telle scène fait songer par sa simplicité pieuse à quelque vieille légende. Et cela, chez lui, n’est nullement affecté. Pour le bien comme pour le mal, il est tout différent de nous. Il a la foi, et c’est un simple. À Saint-Antoine, où il resta trois mois avec un rhumatisme au poignet, il avait pour voisin de lit un soldat sorti des bataillons d’Afrique. Et le poète nous dit :

« Quels terribles hommes ! tout en moustaches et ne croyant ni à Dieu, ni au diable. Je lui objectais de temps en temps qu’il devait y avoir là-haut quelqu’un de plus malin que nous et qu’il avait tort de ne pas croire en Lui et de ne pas s’y fier. »

Ce petit discours est tout à fait dans le ton de la vieille et bonne hagiographie. Pour en faire une légende parfaite, il n’y faudrait ajouter que très peu de chose, un rien : un miracle, suivi de la conversion du farouche soldat, des infirmières et de l’administration de l’hôpital.
 
 
VERLJ
 

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(Anatole France, in L’Univers illustré, journal hebdomadaire, trente-septième année, n° 2048, 23 juin 1894. Cesare Bacchi, « Verlaine au café Procope, » Salon de 1938 ; F.-A. Cazals, Paul Verlaine : ses portraits, « Iconographies de certains poètes présents, » album 11, Paris : Bibliothèque de l’Association, janvier-avril 1896)