QUAND LES POULES AVAIENT DES DENTS
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Je fus réveillé, au milieu de la nuit, par de lugubres et lointaines clameurs…
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J’avais passé de durs examens à la fin d’octobre, et, sitôt acquis l’heureux résultat, je m’étais empressé de quitter Paris pour une quinzaine. Un vieil ami de mon père, le docteur Templier, m’avait convié à venir me reposer chez lui, comme l’année précédente, dans une grande île du Sud-Ouest où il a coutume de prolonger son séjour de plaisance autant que la température le lui permet.
Le vent soufflait en tempête lorsque j’arrivai à destination, après avoir été rudement ballotté sur le bras de mer.
Le docteur m’attendait au débarquer, avec ses deux filles, Pauline et Simone. Il s’excusa presque de m’accueillir par un temps aussi brutal et inhospitalier.
« Tant que cela durera, déplora-t-il, nous ne pourrons pas tirer les oiseaux. »
C’était son occupation favorite : chasser, en suivant le rivage. Chasser, moins pour approvisionner le garde-manger qu’afin d’enrichir son musée ornithologique.
Il faut dire que nulle contrée de la vaste terre n’est visitée par autant d’oiseaux que l’île où je venais d’aborder. Qu’on ne croie pas, cependant, que le promeneur de ses plages et de ses pinèdes fasse lever sous ses pas, dans un ramage de volière, un perpétuel jaillissement d’oiseaux multicolores ! C’est au long d’une année tout entière qu’il faut dénombrer les multitudes de voyageurs ailés, petits et grands, qui émigrent et se reposent là, au passage, durant quelques jours ou seulement quelques heures.
La petite auto de mon hôte, titubant aux coups de bourrasque, nous amena par miracle jusqu’à la maison basse, au toit de tuiles chargé de pierres plates, où je rendis mes devoirs à la bonne Mme Templier. Les vitrines de la collection ornithologique garnissaient le pourtour de la grande salle ; elles contenaient une profusion de sujets empaillés dont les rangs ne cessaient de s’épaissir.
« Dès que la tempête se relâchera, jeune homme, nous prendrons nos fusils. C’est l’époque des grandes migrations, et ce terrible vent n’a pas manqué de jeter sur l’île certains oiseaux qui, d’ordinaire, n’y font point escale. Une aubaine ! »
Le dîner fut des plus gais, mais nous ne prolongeâmes point la veillée. Rien n’est plus fatigant que le vent. Les joues me cuisaient, les yeux me piquaient. Je gagnai mon lit avec plaisir. Néanmoins, je ne m’endormis pas tout de suite. Les rafales sifflaient furieusement. On eût dit, à chaque instant, que la maison allait s’éparpiller.
Ce furent les clameurs qui m’éveillèrent. Je me trouvai tout à coup assis sur mon séant, dans l’obscurité, l’oreille au guet.
J’allumai la lampe à pétrole, dont la flamme vacillait aux courants d’air. Et j’entendis de nouveau, – très loin, me sembla-t-il, –malgré le « hou hou » de l’ouragan, un beuglement désespéré. Ce fut le dernier. Après quelques minutes d’attente, des bruits familiers animèrent le logis. Assurément, je n’avais pas été le seul à entendre ces appels sinistres. Je me levai. Le docteur Templier en avait fait autant ; nous nous rencontrâmes dans la grande salle. Il n’était pas inquiet.
« J’ai cru reconnaître, me dit-il, le beuglement d’un bestiau en détresse. Il y a des pâturages à deux kilomètres d’ici, entre les bois ; vous vous en souvenez peut-être. On n’a pas encore rentré les animaux qui, par mauvais temps, s’abritent sous un hangar à demi clos. Le troupeau appartient à un métayer dont la ferme est située beaucoup trop loin pour qu’il ait pu entendre quoi que ce fût. Il s’est pourtant passé quelque chose de tragique, là-bas. Mais je vous avoue que sortir, en pleine nuit, par cette rage des éléments déchaînés, cela ne me tente pas. Si encore il s’agissait d’une créature humaine… Tant pis pour le bétail. Allons nous recoucher. Demain matin, nous irons voir. »
Je ne pus rattraper le sommeil, et je lus jusqu’à l’aube, qui me trouva impatient de savoir à quoi m’en tenir au sujet de ces affreux beuglements.
La tempête n’avait pas désarmé. Nous partîmes, le docteur, Pauline et moi, arc-boutés contre l’assaut du souffle impétueux qui nous criblait d’une pluie vaporisée. Les nuages couraient, s’effilochant ; le ciel gris n’était qu’un monde en fuite.
Nous prîmes par les bois, pour utiliser l’abri qu’ils nous offraient. Le sable du sentier se soulevait, et le vent nous le jetait à la face.
La lisière de ces bois longeait la pâture ; le hangar à bestiaux l’avoisinait. Une douzaine de bêtes à cornes s’y pressaient, serrées les unes contre les autres, mornes et silencieuses.
À quelque distance, sur l’herbe, une chose blanche, noire et rouge nous attira.
C’était le cadavre, aux trois quarts dévoré, d’une génisse à robe pie. Alentour, l’herbe drue n’avait gardé aucune empreinte.
« Qui a pu faire cela ? se demandait le docteur, suprêmement intrigué. Nous n’avons, dans l’île, aucun carnassier, grâce à Dieu ! Et pourtant, et pourtant… Voyez donc ces traces de dents… de petites dents pointues… de petites mâchoires étroites… Non, ce ne sont pas des mâchoires de renard ; leur extrémité forme un angle trop aigu. D’ailleurs, jusqu’à plus ample informé, le renard, ici, est inconnu. »
Mais j’avisai, non loin, un espace boueux où sans doute l’agression s’était produite.
« S’il vous plaît, dis-je, veuillez remarquer, docteur : pas d’empreintes visibles dans la boue, sinon celles de cette pauvre bête, qui ne s’est pas privée de piétiner, en lançant, j’imagine, ces appels si poignants.
– C’est vrai ! reconnut le docteur. Diable ! Mais, alors, ses assaillants n’auraient pas touché terre ? Çà ! »
Pauline, à l’écart, ramassa quelque chose.
« Une plume ! dit-elle. Et une autre. Une autre encore. »
Le docteur examina ces plumes avec une stupéfaction indicible. Puis il revint au ruminant massacré et partiellement dévoré.
« Si ce sont des oiseaux, murmurait-il, la peau de leur victime doit porter… Mais oui ! Regardez ! Ces trous, ces griffes ! Ce sont des serres de rapaces qui se sont crochées dans le cuir de la génisse !
– Des oiseaux armés de crocs ? fis-je, incrédule. Seul, l’archéoptéryx en a été pourvu ; et, si je ne me trompe, on ne vit jamais qu’à l’état de fossile ce monstre antédiluvien…
– Oui ! dit-il en frémissant et les yeux allumés d’un feu étrange. L’archéoptéryx ! Race éteinte depuis des millénaires ! L’être intermédiaire entre les reptiles et les oiseaux ! »
Nous nous regardions, tous trois, ahuris.
À ce moment, comme la tempête s’apaisait un peu, nous vîmes s’enlever, d’un bois éloigné, un vol de grands oiseaux très lourds et très gauches que le vent emporta dans une bousculade.
C’est depuis lors qu’on peut admirer dans les vitrines du docteur Templier trois longues plumes grisâtres, prodigieusement étiquetées :
Rémiges d’archéoptéryx
L’ancêtre des oiseaux survit-il je ne sais où ? Cette fiévreuse aventure m’en a laissé la croyance, parfois chancelante.
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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » cinquante-sixième année, n° 20047, samedi 11 février 1939)
L’ŒUF DE DINORNIS
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« Mesdemoiselles, messieurs, mes chers camarades… »
Fortier, qui avait prononcé, d’une voix puissante, ces paroles liminaires, attendit que le silence s’établît. Il y avait dans cette salle, située à l’entresol d’un café du quartier latin, une cinquantaine de jeunes gens et de jeunes filles qui ne se privaient pas d’y faire un joyeux brouhaha. Quand le bruit eut cessé, Fortier reprit gaiement :
« Mes chers camarades, vous avez bien voulu me confier la mission de chercher – et de trouver – un cadeau digne d’être offert par nous à notre cher et vénéré maître, M. Dubois-Dontonfet, professeur de paléontologie, à l’occasion de son jubilé. Je veux vous annoncer tout de suite que mes recherches ont été couronnées d’un succès inespéré. Vos cotisations totalisent la jolie somme de 4025 francs je suis heureux de vous apprendre que, moyennant ce prix, un homme dont le nom est connu de vous tous, le savant Beffroi-Saint-Gilbert, qui revient d’une mission scientifique à Madagascar, consent à nous céder, en faveur de son éminent collègue, l’une des plus précieuses curiosités qu’il ait rapportées de là-bas. Vous désiriez que notre présent fût de nature à réjouir l’esprit scientifique de notre respecté maître. La plupart d’entre vous s’attendaient donc, je le sais, à me voir paraître devant cette assemblée porteur de quelque bronze d’art symbolisant la science ou rappelant ces âges disparus qui sont l’objet même de notre chère paléontologie. Eh bien je crois avoir mis la main sur un trésor – oui, un trésor ! – qui comblera de joie M. Dubois-Dontonfet et enrichira superbement sa collection de fossiles. Ce trésor, c’est…
C’est un œuf de dinornis, cet oiseau géant, ce casoar monstrueux qui, vous le savez, atteignait une hauteur voisine de trois mètres. L’œuf que j’ai pu acquérir est un des plus beaux qui soient parvenus jusqu’à nos jours, étant sept lois plus volumineux qu’un œuf d’autruche vulgaire. D’ailleurs, jugez-en ! Le voici. »
Et Fortier éleva dans ses mains pieuses l’énorme rotondité blanche dont une formidable pondeuse s’était délestée dans la nuit des temps.
À cette vue, un concert de bravos et d’applaudissements salua l’œuf de Fortier.
« Je demande la parole ! s’écria Mlle Lauriot, qui était une charmante brunette. Les fêtes de Pâques sont proches. Je propose de fixer à cette date même le banquet que nous voulons donner en l’honneur de M. Dubois-Dontonfet. Et ainsi, l’œuf de dinornis…
– Sera son œuf de Pâques ! termina Fortier dans l’enthousiasme. Excellente et gracieuse combinaison ! »
Les acclamations noyèrent une dernière phrase de Mlle Lauriot, proposant certaine mise en scène dont elle se chargeait en compagnie de son camarade Fortier.
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Cette mise en scène était simple et pascale.
La veille du grand dimanche, l’étudiant et l’étudiante se présentèrent chez un confiseur renommé dont la vitrine regorgeait de cloches et d’œufs visiblement comestibles. Ils demandèrent à parler au patron en personne, et, en présence de ce commerçant, sortirent de sa boîte l’œuf de dinornis.
« Eh ! dit Portier, en avez-vous jamais vu d’aussi gros ? »
Mais le confiseur ne s’étonnait pas. Il ouvrit une armoire, et l’on vit des œufs de toute taille, dont plusieurs surpassaient l’œuf de dinornis.
« Oui ! fit Mlle Lauriot avec un sourire narquois. Mais celui-ci a été pondu par une manière d’autruche dont l’espèce n’existe plus. C’est un vrai œuf.
– Possible ! repartit cet homme étrangement borné. Mais si vous saviez toutes les surprises que contiennent mes articles ! Il y en a qui sont machinés, vous n’imaginez pas ce que c’est ingénieux. Allez, croyez-moi : si vous voulez faire de l’effet, achetez plutôt l’un de mes œufs. »
On eut quelque peine à lui faire comprendre ce qu’on attendait simplement de lui, c’est-à-dire qu’il ornât d’un riche ruban l’œuf de dinornis, afin de lui prêter un air de circonstance. Il s’y résigna de mauvaise grâce, demanda qu’on lui laissât « l’article » et promit de le livrer à l’heure dite, tout enrubanné.
« Surtout, recommanda Fortier, ne le cassez pas. 4000 francs, eh !
– N’ayez crainte. »
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« Dieu, qu’il fait chaud ! gémit Mlle Lauriot.
– Bigrement vrai, répondit Fortier, préoccupé. Mais, je vous le répète : on ne peut rien ouvrir, le maître est enrhumé. »
Et il regarda le vieux M. Dubois-Dontonfet qui, en face de lui, présidait la table d’honneur et ne quittait pas des yeux l’œuf formidable dressé entre eux, dans la quadruple sangle d’un ruban bleu pervenche qui se nouait au sommet en de multiples coques. Le paléontologue savait déjà que c’était un œuf de dinornis et il se repaissait de ce spectacle plus encore que des mets du festin.
Celui-ci se prolongeait dans une chaleur torride.
« Mais qu’avez-vous donc, Fortier ? demanda Mlle Lauriot. Est-ce la chaleur qui…
– Oui, murmura Fortier d’un ton effaré. Je crois que c’est la chaleur qui… Prêtez l’oreille, un peu, vers l’œuf. Entendez-vous ce bruit ?… On dirait le bec d’un poussin qui toque l’intérieur de la coquille !… Ne croyez-vous pas, en effet, que la chaleur a couvé cet œuf et que nous allons voir l’éclosion ?
– Ce serait merveilleux, mais cela me fait peur ! »
À la seconde où elle prononçait ces mots troublants, l’événement se produisit. L’œuf fit explosion, projetant de toutes parts une quantité d’autres œufs, tout petits et en chocolat, ainsi que des pétards recélant des couvre-chefs en papier.
Ayant d’abord sursauté, M. Dubois-Dontonfet sourcillait, flairant une mauvaise farce.
« Malédiction ! proféra Fortier. Le confiseur s’est trompé d’œuf. Celui-ci est de sucre, naturellement. Hélas ! où est l’autre, le nôtre, le véritable ? »
L’autre, le leur, le véritable était, lui aussi, attifé de satin bleu, sur une table bien servie. Et, comme il ne se décidait pas à exploser, bien qu’on fût au dessert, de jeunes impatients commençaient à le mettre en pièces, pour y trouver des surprises qui se réduisaient à une seule : c’était qu’il fût vide.
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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » quarante-huitième année, n° 17538, samedi 26 mars 1932)
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(in La Lanterne, journal politique quotidien, vingt-septième année, n° 9751, dimanche 3 janvier 1904)
NOTRE COUVERTURE
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Guy de Maupassant
En termes émus, notre distingué collaborateur, Guillaume Apollinaire, retrace dans l’article qu’il consacre à Guy de Maupassant et que nous publions aujourd’hui, quelle part de sa vie l’admirable auteur de Sur l’Eau donna à l’athlétisme et aux sports.
Ce sont les traits de ce maître de la langue française que nous reproduisons sur notre couverture. C’est cette tête léonine d’une beauté puissante que supportait un cou d’athlète que la folie a sournoisement submergée. Ainsi l’on voit quelquefois par les belles journées d’été des nuages surgir à l’horizon et voiler la splendeur de l’astre.
Le beau cerveau de Maupassant s’est fondu dans la folie. La lecture de l’article de Guillaume Apollinaire nous fait assister à cette lente et implacable agonie d’un des plus beaux génies de notre race.
La Culture physique tient aussi à prouver qu’elle n’est plus seulement une pure revue de force, mais qu’elle estime assez ceux qui l’honorent de leur confiance pour étendre son domaine aux choses de l’art et de la littérature, sans perdre de vue son but ni oublier sa raison d’être.
A. S. [Albert Surier]
GUY DE MAUPASSANT ATHLÈTE
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Athlète accompli mais surmenant à la fois son corps et son esprit, Maupassant devint fou.
Entraîné à tous les sports, il réserve son admiration pour le tir au pistolet.
Parce qu’il consacra une importante partie de son existence à son développement physique, Guy de Maupassant n’a point cessé d’occuper l’attention des hommes de sport, mais comme une pénible anomalie, comme une contradiction sportive plutôt que comme un modèle, un exemple indubitable. C’est qu’en effet il mourut la raison obscurcie, ce robuste Normand, orgueilleux de son corps et qui réalisa en littérature les conceptions un peu étroites de Flaubert : parnassien de la prose.
Maupassant qui, par certains côtés de son talent, se rattache à la tradition la plus française sinon la plus classique, et qui, à cause de sa fidélité à suivre la discipline réaliste, est donné aujourd’hui encore pour un parangon de santé spirituelle, termina ses jours en accès de frénésie et en divagations dont il décrivit les affres dans une nouvelle : Le Horla, qu’en état de santé mentale un Français n’aurait pas écrite mais qui, due à un Américain, à un Anglais ou même à un Allemand n’accuserait qu’un peu de misère morale peut-être, mais certes aucune folie.
La jeunesse de Maupassant fut vigoureuse et splendide. Il s’adonna avec passion aux sports de la mer et développa ses muscles par la rame, par les exercices de la voilure, par la nage, par la pêche. Qu’il aimait la mer ! Plus tard et plus luxueusement, il lui demanda de le bercer et de lui donner cette solitude dont, malade, il se sentait sans cesse le besoin. Enfant, il partait avec les marins d’Yport et passait des nuits à lever les filets. Les tempêtes ne l’effrayaient point. Les pêcheurs l’adoraient et, le trouvant courageux et assez exercé, l’emmenaient avec eux par les plus gros temps.
Il ramait aussi sur les étangs où il pêchait et chassait. Car la chasse aussi fut toujours un de ses sports favoris. Elle lui inspira de nombreuses nouvelles : La Bécasse, Un Coq chanta, Le Loup, Les Bécasses, etc. Le cheval lui plut également dès sa jeunesse. Chevauchées, efforts musculaires, courses à pied, toutes ces manifestations d’une vie intense lui donnèrent la santé, la vigueur, cette carrure solide et ce cou puissant dont il était fier.
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Adulte, il suivit la méthode qui avait réussi à l’adolescent. Secrétaire particulier de M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique, bureaucrate au ministère de la Marine, il nous apparaît dans ses biographies comme un solide garçon, joyeux, un peu brutal.
C’est à cette époque qu’il s’éprit d’une rivière. Il l’aima plus sans doute qu’il n’aima les femmes pour lesquelles il professa toujours un mépris qu’on a souvent signalé.
« Ma grande, mon unique passion, a-t-il écrit, pendant dix ans, ce fut la Seine. »
C’était l’époque des fameux samedi et dimanche, « les jours sacro-saints du canotage » dont parle la correspondance de Flaubert. Ces jours-là, tout labeur intellectuel cessant, le jeune écrivain les donnait tout entiers à la Seine, buvant son eau, mangeant son poisson chez Fournaise, au pont de Chatou.
Sur une yole : La Feuille à l’envers, achetée à cinq si l’on en croit une nouvelle : Mouche, achetée avec le seul Léon Fontaine, d’après un biographe, Maupassant se surmenait à canoter des journées entières.
Il avait voulu habiter au bord de la Seine. Chaque matin, debout avant l’aurore, il s’en allait sur l’yole, fumant sa pipe, et ne prenait le train pour se rendre au ministère qu’après avoir sérieusement exercé ses muscles.
C’était un véritable athlète qui oubliait toute modestie dès qu’il s’agissait de sa force physique. Il racontait avec complaisance ses exploits de rameur et se vantait d’avoir descendu la Seine de Paris à Rouen en ramant et transportant deux amis.
Il s’entraînait à la nage dont il aimait le complet effort musculaire et partait aussi à pied, car c’était un marcheur intrépide que 80 kilomètres n’effrayaient point. On sait qu’il parcourut pédestrement l’Auvergne, la Bretagne, la Suisse et la Corse dont mieux que lui notre Albert Surier sut distinguer et pour ainsi dire découvrir les beautés nettes et ensoleillées :
« Quoi de plus doux que de songer en allant à grands pas ! Partir à pied quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse ! » C’est ainsi qu’il célébrait la griserie du grand air.
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Ensuite, vint la gloire, la fortune conquises par un travail acharné et une entente parfaite des affaires (il ne faut pas oublier que Maupassant était normand).
Les goûts alors deviennent plus raffinés. Au lieu de la Seine, il lui faut la mer, comme dans sa jeunesse. Au lieu de La Feuille à l’envers, il possède le Bel-ami.
Sa passion des voyages se développe, elle est un besoin de son tempérament. Il se surmène et se livre à des excès de toute nature. Les voyages lui permettent un retour momentané à la vie simple, à l’existence animale. Il visite la Sicile, l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Angleterre.
« Je sens que j’ai dans les veines le sang des écumeurs de mer. Je n’ai pas de joie meilleure, par des matins de printemps, que d’entrer avec mon bateau dans des ports inconnus, de marcher tout un jour dans un décor nouveau, parmi des hommes que je coudoie, que je ne reverrai point, que je quitterai, le soir venu, pour reprendre la mer, pour m’en aller dormir au large, pour donner le coup de barre du côté de ma fantaisie, sans regret des maisons où des vies naissent, durent, s’encadrent, s’éteignent, sans désir de jamais jeter l’ancre nulle part, si doux que soit le ciel, si souriante que soit la terre. »
Cette citation des souvenirs de Mme de Maupassant recueillie par M. Lumbroso nous montre assez la façon dont l’écrivain aimait les voyages, non pour ce qu’on apprend ni pour les nouveautés qu’on rencontre, mais parce qu’ils donnent la solitude, la santé morale et physique.
En route, il observe surtout ce qui a rapport à la force, à l’adresse.
Il remet au point la légende de l’évasion périlleuse de Bazaine :
« Bientôt je gagnai l’abri des îles et je m’engageai dans le passage, sous le château fort de Sainte-Marguerite.
Sa muraille droite tombe sur les rocs battus du flot et son sommet ne dépasse guère la côte peu élevée de l’île. On dirait une tête enfoncée entre deux grosses épaules !
On voit très bien la place où descendit Bazaine. Il n’était pas besoin d’être un gymnaste habile pour se laisser glisser sur ces roches complaisantes. »

Maupassant riche et glorieux arrive à l’époque douloureuse de son existence. Le jeune homme, épris d’exercices athlétiques, soucieux de sa force et de sa santé, est devenu un malade, un misanthrope demandant le ressort moral et physique à l’éther, à la cocaïne, à la morphine, au haschisch, à l’opium. Ce n’est pas qu’il ne déplore de recourir à ces excitants artificiels et dans Sur l’Eau il parle des « visions un peu maladives de l’opium, » mais il sent que sa vigueur s’en va ; factice ou non, il lui faut avoir de la force. Et, conséquence de cette hygiène déplorable, son cerveau s’épuise, la folie le guette…
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En même temps que ses forces déclinaient, Maupassant se demandait à quoi pouvaient servir l’énergie, la santé et le bonheur physique. Dans son étude sur Flaubert, il laisse échapper un cri de malade :
« Les gens tout à fait heureux, forts et bien portants sont-ils préparés comme il faut pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte ? Sont-ils faits, les exubérants, pour découvrir toutes les souffrances qui nous entourent, pour s’apercevoir que la mort frappe sans cesse, chaque jour, partout, féroce, aveugle, fatale ? »
C’est ainsi qu’à la fin de sa vie Salomon s’écriait : « Vanité des vanités et tout est vanité ! »
Et ce misogyne qui n’utilisa les femmes que pour son plaisir, en les méprisant, se met à manifester une misanthropie noire.
Comme il maltraite cette pauvre humanité moderne !
Mais, il faut l’avouer, Maupassant avait raison le jour où il écrivit cette page de Sur l’Eau qui restera comme le programme de ce que physiquement l’homme doit être et ne pas être. Cette diatribe d’un malade qui fut beau et fort ne nous paraît plus, avec le recul des années, qu’un raisonnable appel en faveur de la beauté corporelle :
« Dieu que les hommes sont laids ! Pour la centième fois au moins je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la race humaine est plus affreuse. Et là-dedans une odeur de peuple flottait, une odeur fade, nauséabonde de chair malpropre, de chevelure grasse et d’ail, cette senteur d’ail que les gens du Midi répandent autour d’eux par la bouche, par le nez et par la peau, comme les roses jettent leur parfum.
Certes, les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez accoutumé à les sentir ne distinguent leur hideur et leurs émanations que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur puanteur.
L’homme est affreux ! Il suffirait, pour composer une galerie de grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles inégales, leurs jambes trop longues ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou sérieux.
Jadis, aux premiers temps du monde, l’homme sauvage, l’homme fort et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L’exercice de ses muscles, la libre vie, l’usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est la première condition de la beauté, et l’élégance de forme que donne seule l’agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de plastique, surent conserver à l’homme intelligent cette grâce et cette élégance par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les jeux de force et de souplesse, l’eau glacée et les étuves firent des Grecs de vrais modèles de beauté humaine ; et ils nous laissèrent leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu’étaient les corps de ces grands artistes.
Mais aujourd’hui, ô Apollon, regardons la race humaine s’agiter dans les fêtes ! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l’étude précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu’il soit nubile, arrivent à l’adolescence avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les proportions normales ne sont jamais conservées.
Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements sales ! Quant au paysan, Seigneur Dieu ! Allons voir le paysan dans les champs, l’homme-souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé, plus affreux que les types barbares qu’on voit aux musées d’anthropologie.
Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont élégants de tournure et de figure ! »
Personne, aujourd’hui même où l’on comprend le rôle social des sports, l’importance de la culture physique, personne ne saurait mieux parler de la beauté humaine.
Eh bien ! ce Maupassant qui, nous venons de le voir, était peiné de devoir coudoyer la laideur, ce Maupassant qui pratiqua tous les sports de son temps n’a pas de termes assez méprisants pour les ravaler. Je le disais plus haut, Maupassant n’est qu’une anomalie, une contradiction sportive. Fort et beau, il eût dû pour mourir demander à Dieu comme le Moïse d’Alfred de Vigny :
« Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. »

Il eût dû devenir centenaire et meurt fou dans la force de l’âge.
Il eût dû louer les sports et ne vante que ceux pratiqués dans l’Antiquité. Pour ceux de son temps, lisez ce qu’il a écrit dans la préface des Tireurs au pistolet, du baron de Vaux :
« Il est à remarquer qu’on est en général infiniment plus fier des supériorités physiques que des supériorités morales. Il existe dans Paris une armée d’artistes de grande valeur à qui leur art semble presque indifférent, qui n’en parlent guère et semblent le considérer comme une simple profession ; tandis qu’on ne peut causer dix minutes avec eux sans qu’ils célèbrent leur force et leur adresse. Les uns lèvent des poids d’athlètes, les autres excellent à l’escrime. Ceux-ci boxent ou pirouettent sur des trapèzes à la façon des gymnasiarques ; ceux-là, dès que vous leur avez été présenté vous font tâter obstinément leurs biceps, ou se promènent sur les mains autour de vous, rendant ainsi difficile toute conversation suivie.
On pourrait même établir une sorte de classification suivant les métiers. Les peintres, en général, aiment l’épée et la pratiquent avec succès, à l’imitation sans doute de M. Carolus-Duran ; les sculpteurs sont des gens de force, qui préfèrent les pesants haltères, les barres parallèles et les trapèzes.
Sitôt que, dans la rue, une voiture chargée de pierres ou un omnibus couvert de monde demeurent immobiles à quelque montée trop rude, malgré l’effort des chevaux épuisés, on voit soudain sortir de la foule quelque monsieur fort élégant qui s’approche d’un air tranquille et saisit la roue avec grâce ; et la voiture immédiatement se remet en marche, tandis que le sauveur se perd au milieu des spectateurs stupéfaits. Cet homme, ce chevalier errant des charrettes embourbées, est presque toujours un sculpteur ; et il a plus d’orgueil au cœur, plus de joie intime et profonde, plus de vaniteuse satisfaction dans l’âme pour les omnibus qu’il a remis en marche que pour tous les légitimes succès gagnés à coups d’ébauchoirs et de talent.
Aussi prenons garde quand le hasard nous met en rapport avec quelque artiste dont les mœurs nous sont inconnues. Soyons prudents et circonspects ; ne parlons jamais de boxe si nous ne voulons point recevoir dans le nez quelque horion formidable qui nous démontre un coup imparable en même temps que la puissance musculaire de notre nouvelle connaissance.
Ne prononçons jamais le mot bâton, si nous ne voulons point voir notre compagnon s’emparer aussitôt de notre canne et nous expliquer des attaques savantes qui jettent au ruisseau notre chapeau défoncé et nous font pleuvoir sur le crâne, malgré nos bras étendus, une grêle de coups douloureux.
Or, de tous les exercices d’adresse, il n’en est qu’un seul innocent, privé de tous ces désagréments, un seul qu’on ne peut exercer contre le spectateur inoffensif : c’est le pistolet. Et voilà pourquoi il doit être mis indubitablement au premier rang.
Mais il a encore d’autres avantages. Comme l’escrime, il exige une étude patiente, une rare habileté ; il donne, plus que tout autre, la joie de la difficulté vaincue, la sensation de l’adresse triomphante ; il n’exige ni partenaire, ni professeur, ni changement de costume, ni mouvements désordonnés, enfin, comme il n’est point classé parmi les exercices hygiéniques, il n’est point pratiqué par le premier venu. »
Pauvres exercices hygiéniques, vous voilà ridiculisés de façon aristocratique ! Pauvre Feuille à l’envers, sœur des yoles, chargées de calicots farauds, d’ouvrières endimanchées ! Pauvre marche à pied, sport du chemineau ! Pauvre, pauvre Maupassant !
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(Guillaume Apollinaire, in La Culture physique, revue bi-mensuelle illustrée, quatrième année, n° 52, 1er mars 1907 ; les deux photographies insérées illustrent l’article.)

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(in Gil Blas, trente-cinquième année, n° 13105, vendredi 3 janvier 1913)
Je connus Guillaume Apollinaire aux environs de 1903.
La mère de Guillaume demeurait à Chatou en face de chez mon père. La maison appartenait à la catégorie des villas somptueuses : murs et grille, pelouses et grands arbres contribuaient à donner à cette demeure un air cossu, douillet et…. prétentieux.
Les milieux que fréquentait Apollinaire étaient bizarres. Il était de bon ton de paraître anormal, étrange. On fumait l’opium, on mangeait du haschich, on absorbait de l’alcool, de l’éther… Peintres, poètes et littérateurs étaient pauvres et il n’était pas question de gros prix ni de forts tirages. En revanche, il était indispensable de se montrer férocement spirituel, même si cet esprit devait ridiculiser ou tuer ce qu’il y a de meilleur dans la nature humaine.
On jonglait avec le paradoxe. On répudiait le sens commun.
Guillaume Apollinaire était un homme fin, un intellectuel intelligent. Il y avait en lui un fond de naïveté contre laquelle il se prémunissait en se donnant l’attitude d’un sceptique. Il était attiré, troublé par l’étrange…
Guillaume venait le samedi soir pour passer le dimanche chez sa mère. Il apportait, dissimulé dans un paquet élégamment ficelé, son linge sale qu’on lavait à la maison : il économisait ainsi le prix du blanchissage.
Il était de taille moyenne, un peu rondouillard, mais de traits fins, et ses yeux intelligents remblaient inspecter sans cesse les choses et les êtres.
Quand je fis sa connaissance, il avait environ vingt-cinq ans. Il vivait de petits travaux littéraires, de traductions et de besognes mal rétribués qui lui permettaient, tout juste, de ne pas crever de faim et ne lui laissaient jamais un sou en poche.
Sa mère lui reprochait son inaptitude à gagner de l’argent. Il encaissait rebuffades et engueulades avec dignité et ne s’en plaignait pas plus que de son habituelle impécuniosité.
Il vivait dans un manque d’argent continuel ; cependant, je ne l’ai jamais vu se plaindre.
Il était toujours de bonne humeur ; il riait et s’amusait de tout. Jonglant avec les paradoxes, les fantaisies de l’esprit lui faisaient oublier les difficultés matérielles de la vie. Seules l’inquiétaient les formes nouvelles de la pensée et il n’avait, à cette époque, aucun souci de l’avenir… Chaque dimanche, il venait déjeuner chez moi. Je le voyais arriver à pas lents, tenant à la main une feuille imprimée, qu’il lisait tout en marchant : Nick Carter faisait ses délices et il n’en ratait jamais un numéro.
Quand je fis sa connaissance, il revenait d’Allemagne où il avait été précepteur dans une famille.
Un jour, à la fin d’un repas, je lui tendis un superbe et succulent camembert. Il fit le geste de le repousser :
« J’ai horreur du camembert !… je ne peux plus en voir un, me dit-il en riant. Le jour de mon arrivée en Allemagne, quand j’allais rejoindre mon poste de précepteur, il ne me restait, après avoir payé le prix de mon voyage, que quelques sous tout à fait insuffisants pour me permettre d’entrer dans une brasserie et de déguster une choucroute en buvant un demi. J’achetai donc du pain et un camembert que je dévorai en entier. La nuit je fus affreusement malade… Alors, tu comprends… le camembert !… »
Cependant, Guillaume avait un solide appétit. C’était même un gros mangeur.
Un matin, nous étions venus à Paris ; il voulut me rendre mes invitations en m’offrant à déjeuner au « Chartier » de Montmartre. Tout en racontant des histoires, je commandai et absorbai successivement plusieurs bœufs gros sel, deux côtelettes de mouton, quatre tomates farcies. Tout à coup, le visage de Guillaume me parut empreint d’inquiétude. Le montant de l’addition lui donnait de graves appréhensions et lui coupait l’appétit. Il se demandait comment il allait faire…
J’avais compris et le rassurai.
« Ne t’en fais pas, Guillaume !… c’est moi qui paie : mange… mangeons !… »
Sa figure s’éclaira d’un bon sourire et nous redemandâmes des bœufs gros sel, des entremets et des desserts.
Guillaume aimait la marche, les promenades sans but au cours desquelles les moindres sujets lui étaient autant de motifs à lâcher la bride à son imagination, à son lyrisme, et, durant des après-midi, nous errions à l’aventure, sur les bords de la Seine, de Chatou à Bougival, entrant dans les guinguettes, au bal des canotiers ou à La Grenouillière. C’était un charmant compagnon, aimant boire, manger, faire l’amour, adorant la vie pour la vie, en dépit du peu de facilités que pouvait offrir à un poète une société organisée en vue de luttes uniquement prosaïques.
C’est presque un truisme que de dire que Guillaume Apollinaire était poète !…
Poète, Apollinaire l’était comme le ciel de la Méditerranée est bleu… Poète, il l’était essentiellement, mais, de poésie, il n’en parlait jamais ; seulement, il la faisait entrer partout et dans tout. Ses poèmes étaient, comme son esprit, empreints d’une originalité où le bizarre et l’inattendu frôlaient parfois un réalisme drolatique.
Il y a des fleurs des champs, des bois, il y a aussi des fleurs de serres aux formes et aux couleurs étranges… des fleurs aux couleurs chimiques et vénéneuses comme celles qui éclosent subitement, quand on laisse tomber, dans un verre d’eau, une certaine poudre japonaise.
Guillaume transposait la vie sur un plan personnel, original, celui qui convenait à la sensibilité du poète qu’il était exclusivement, car les autres arts ne l’inspiraient guère.
Son oreille était rebelle à la musique et il riait lui-même de son inaptitude à distinguer « La Marseillaise » d’un « Clair de lune. » Il ne concevait la peinture que comme une manifestation de l’esprit littéraire, et ce, depuis la plus simple imagerie jusqu’aux divagations cubistes et surréalistes.
Ce qui faisait sa force, c’était son adresse dans la fantaisie, une adresse d’équilibriste ou de professeur de charleston, inventeurs de danses que, seul, il pouvait danser. Encouragé, flatté par tous ceux qui espéraient, à la faveur d’une époque troublée, se tailler une petite part de gloire et de bénéfices, il devint le pilier qui soutenait tout l’édifice cubiste. Arrivé à ce stade, il ne savait plus très bien si tout cela l’amusait encore. Peut-être, simplement, du haut de cette tour de Babel qu’était devenu l’Art français, était-il pris de vertige ?
La veille de la déclaration de guerre, le 2 août 1914, j’étais avec Guillaume. Nous avions déjeuné ensemble.
« Cela durera trois ans, me dit-il, et le mieux, c’est d’être soldat !… »
Pauvre Apollinaire ! Le jour de la déclaration de la guerre, il n’était possesseur que de quelques francs. Il voyait l’avenir avec angoisse ! Qu’allait-il advenir de ses traductions, de ses petits travaux littéraires ?…. Les éditeurs allaient fermer boutique.
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Les trois ans qu’il avait prévus passèrent, et même quatre !… Je le rencontrai en 1917, rue d’Enghien, lieutenant d’infanterie et trépané. C’était quelques mois avant l’armistice. Il allait au journal « Excelsior, » faire son « Pont des Arts. »
Nous étions heureux de nous être retrouvés, et, presque quotidiennement, il venait me voir à l’atelier que j’occupais rue du Départ, à Montparnasse. Les soirées que nous passâmes ensemble à cette époque sont demeurées pour moi inoubliables. Apollinaire avait conservé son merveilleux appétit. Je lui trouvai un état d’esprit plus réaliste. Il riait de tout ce que je lui rappelais. Il riait de lui-même.
Il riait de la confusion, du gâchis qu’il avait contribué à créer, comme si cela n’avait été d’aucune conséquence. Il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des dettes de bistrot restées impayées, pas plus d’importance qu’aux mets qu’il avait préparés un soir, pour un dîner : des poires à la moutarde, des pissenlits à l’eau de Cologne.
Il oubliait qu’il avait encouragé le doute par une surenchère gratuite, qu’il avait rendu plus incertains, d’une expression plus confuse, les rapports de la pensée et de l’Art et qu’il avait, ce faisant, engendré la méfiance. Il oubliait qu’il avait donné à l’impuissance l’attitude du génie…
*
Dans Paris, la grippe faisait rage et les enterrements faisaient suite aux enterrements. Apollinaire tremblait devant ce fléau…
Rescapé de la guerre, il avait peur de mourir.
Huit jours avant sa mort, sa femme et moi, nous déjeunions chez lui. Du sel fut renversé sur la nappe. Il en demeura attristé et inquiet. Car il était, par ailleurs, superstitieux. Il rendait visite aux somnambules, croyait à l’avenir dévoilé par les cartes, évitait de passer sous les échelles. Pendant le déjeuner, je ne sais pour quel détail de service, sa femme et lui se disputèrent. Nous sortîmes ensemble ; il allait à « Excelsior » et nous accompagna un bout de chemin. Le soir, il rentra malade et se coucha avec 40 de fièvre.
Je devais faire les décors de sa pièce « Couleur du Temps, » dont la représentation allait avoir lieu une quinzaine de jours plus tard, au « Théâtre Lara. » Malade, brûlé de fièvre, il ne faisait qu’y penser.
*
En matière d’art, comme dans la vie, Guillaume Apollinaire était, ainsi que Picasso, toujours assis entre deux selles. Si l’un divaguait du cubisme à Ingres, l’autre errait dans le domaine du classicisme et de la fantaisie excentrique. Durant toutes ces dernières semaines où j’avais vu Guillaume presque quotidiennement, j’avais perçu, malgré le soin extrême qu’il mettait toujours à dissimuler, son angoisse de ne pouvoir trouver « la matérielle » avec ses poèmes, ses épigrammes, ses épitaphes.
Au fond de lui-même, il savait fort bien qu’on ne danse pas indéfiniment sur un fil de fer sans se casser la gueule et que ce n’était pas la poésie surréaliste qui pouvait nourrir son homme. Car, sous ses allures de bohème, Guillaume Apollinaire aimait ses aises, la bonne chère, son confort, son intérieur, ses bibelots, et, chose paradoxale, il était dans sa vie privée fort ordonné. S’il avait vécu, je ne doute pas que donné. S’il avait vécu, je ne doute pas que Guillaume fût devenu académicien, tout comme Paul Valéry !
Apollinaire mourut le 11 novembre 1918, le jour de l’armistice. Dans la rue, la foule, délirante de joie, hurlait, chantait et criait : « À bas Guillaume ! »
Malgré les oppositions violentes de ses disciples et de ses amis, « Couleur du Temps » fut joué au jour dit. En dépit de toute une campagne de presse et des pressions exercées sur Mme Apollinaire pour faire remettre à plus tard cette manifestation littéraire, je fis respecter les volontés de Guillaume dont j’étais le dépositaire. « Couleur du Temps » fut joué en matinée.
À la fin de la représentation, Mme Rachilde s’écria : « Mais c’est du Victor Hugo !… »
La naïveté de Guillaume, son ignorance des choses de la vie ordinaire, son inaptitude à tout travail manuel étaient quelque chose de stupéfiant. Apollinaire était incapable de planter un clou, de scier un bout de bois.
Un jour, je l’ai vu regarder un maçon qui montait un mur de briques. Il s’extasiait sur la façon dont l’homme posait le petit tas de mortier, mettait la brique en place, la tapotait du manche de sa truelle pour la mettre d’aplomb.
« Regarde, me dit-il. C’est étonnant ! »

Il me fit le récit de sa blessure à la tête.
Il avait tendu une toile de tente, et, se croyant à l’abri, il se tenait, pendant un bombardement, couché sous une illusoire cuirasse.
Quelques éclats de shrapnels ou d’obus, éclatés trop loin, tombaient du ciel sur la toile sans la transpercer…
« J’étais convaincu, me dit-il en riant, que cette toile qui ondulait au vent, y ferait une protection à laquelle personne n’avait encore pensé… »
Cette illusion de poète valut à Apollinaire d’être trépané !
Guillaume Apollinaire, sous le tonnerre des explosions et, tandis que le canon gronde, couché sous un morceau de toile qu’agite le vent : comment ne pas retrouver dans cette vision la poésie naïve et charmante du « Poète assassiné » !
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(Maurice de Vlaminck, in Comœdia, hebdomadaire des spectacles, des lettres et des arts, nouvelle série, n° 20, samedi 1er novembre 1941. Portrait de Guillaume Apollinaire par Maurice de Vlaminck, 1903 ; la photographie est extraite de l’article.)
En ce temps-là, les marins qui naviguaient entendirent une voix courir sur la mer. Gémissante, elle annonçait que le grand Pan était Mort. Ces paroles frappèrent d’inquiétude tous ceux qui les saisirent, s’enfuyant au ras des flots, dans le vent, comme la proclamation d’un héraut invisible, hâtif et désolé. La plupart ne pénétrèrent pas leur sens mystérieux ; certains les traduisirent de travers ; mais d’autres comprirent pertinemment que c’en était fait, tout d’un coup, du paganisme et que les dieux antiques venaient de mourir, cédant au vrai Dieu l’empire du monde.
Or, longtemps après, il advint qu’une caravelle, faisant voile vers Rhodes, se perdit par gros temps entre la Sicile et la Grèce, et que nul n’échappa au naufrage pour le raconter. Qui l’eût bien narré, pourtant, c’eût été messire Petrus Benedictus, l’humaniste, grand voyageur de terre et d’onde, gentil philosophe, très docte savant et poète mélodieux. Il avait monté sur cette maudite caravelle afin de se satisfaire en l’avidité de parcourir, durant ses jours, autant de pays qu’il se pourrait ; et voici qu’il avait péri noyé par l’instrument d’une tempête.
Voire. C’était là seulement une croyance. Car, au bout de deux années qu’on l’avait pensé en paradis, et comme ses amis les meilleurs se faisaient raison de son trépas, représentez-vous l’aventure d’une certaine nef génoise s’en revenant de Constantinople qui rencontre chemin faisant la pire bourrasque, se voit forcée de fuir au hasard devant les rafales, et, par cette tribulation, se trouve tout soudain, quand la nature s’apaise, en vue d’une île que personne à bord ne sait nommer. L’un dit : « C’est telle. » Son voisin opine : « C’est telle autre. » Dispute il y a, mais bénigne, pour ce que l’esprit n’est pas querelleur au sortir du péril. Bref, les gens de la nef doivent confesser que voilà une île inconnue, ce dont nous aurions mauvaise grâce à nous étonner, car il y avait jadis plus de mystères, des Colonnes d’Hercule aux Échelles du Levant, qu’il n’en demeure aujourd’hui sur l’entière surface de tous nos océans. Mais revenons à cette île.
Elle était de taille modique, et le regard l’embrassait aisément dans l’ensemble. Contre le ciel redevenu d’un bleu ardent, au-dessus de la mer qui battait les rivages d’un flux d’émeraude et de saphir, elle élevait, cette île, des rochers couleur d’ambre, parés de verdures éclatantes et bien construites, encore embellies de lauriers-roses en fleur. Ces marbres et ces bois formaient une harmonie si parfaite que, de quelque côté qu’on les admirât en tournant autour de l’île, on croyait voir, surgie des flots, une acropole couronnée de temples et fleurie de jardins sacrés.
Ainsi la nef s’avançant le long de la rive avec force précautions marines et le fond de l’eau dûment tâté, elle revint à son point de départ, où le patron résolut de débarquer. En conséquence, on jeta l’ancre, qui mordit sur un banc de coquilles nacrées, à travers une profondeur d’azur et de sinople, cristalline à n’y pas croire. Puis, tandis qu’une partie de l’équipage demeurait à bord, une petite troupe s’engagea sur cette terre nouvelle, avec des armes qu’on emportait, de peur que ces magnificences à la fois augustes et riantes ne dissimulassent quelque repaire de Barbaresques.
Elles ne recelaient, quant au genre humain, qu’une seule créature vivante, en qui les matelots reconnurent non pas messire Petrus Benedictus, qu’ils n’avaient jamais vu, mais du moins un être inoffensif et, ce qui ne gâtait rien, des plus courtois.
Quand il leur eut enseigné que l’île était déserte, qu’il y avait abordé deux ans plus tôt à califourchon sur un mât rompu, et que, depuis lors, il avait mené là une existence frugale et méditative, ces hommes s’exclamèrent sans employer à cela plus de loisir qu’il n’était congru ; et puis ils proposèrent au naufragé l’octroi de vêtements décents.
L’humaniste, à demi couvert de hâillons, accepta leur offre avec indifférence. Mais, lorsqu’ils lui parlèrent de l’emmener avec eux afin qu’il regagnât sa patrie, ils virent, non sans surprise, que le solitaire ne s’y décidait qu’à regret. Non qu’il témoignât véritablement quelque hésitation ; mais une tristesse le tint, un instant, rêveur et silencieux, le regard troublé par une secrète contemplation.
Pourtant, ayant examiné les visages rustauds qui l’entouraient, il dit assez vite : « Çà, en route » comme si une hâte l’avait pris brusquement de s’en aller.
« Tout beau ! se récria le patron en riant. L’un de nous, messire, va vous escorter jusqu’au vaisseau. Moi, avec les autres, j’explorerai votre île, dont il me faut prendre possession. »
À ces mots, l’humaniste parut se résigner péniblement au sort inévitable.
« S’il en est ainsi, je vous guiderai, » dit-il.
Le patron n’y alla point par quatre chemins :
« On pourrait croire que cela vous fâche, de nous voir visiter l’endroit. Cache-t-il donc je ne sais quel secret ?
– Oui, dit Petrus bravement. Nonobstant quoi, je vous accompagnerai et vous montrerai moi-même, afin de le revoir encore, le tombeau de Neptune.
– Plaît-il ? fit le marin.
– Venez, » dit l’humaniste.
Lors, il les mena ; par des sentiers fort propres qui allaient contournant les rocs vermeils et les bosquets de lauriers ou autres arbres, vers une plage située au levant de l’île. Au vrai, ladite plage se montrait minuscule. Ils y débouchèrent d’une anfractuosité fendue dans l’une des masses rocheuses qui, à la semblance de deux murailles, conduisaient la pente du sable assez avant dans la mer, ainsi que l’on conditionne ces couloirs où les chevaux descendent au bain. Et une grotte ou caverne s’ouvrait dans la montagne, juste au bout de ce couloir que les lames du ressac lavaient sans cesse bellement. Et l’eau mouvante lançait ses nappes jusqu’au seuil de l’antre, à telle enseigne qu’on n’y pouvait pénétrer qu’en marchant à même l’onde amère.
Ainsi en usèrent Petrus Benedictus et ses compagnons, ceux-ci quittant leurs bottes et relevant leurs faussets, dont l’humaniste n’avait cure, allant pieds et jambes nus depuis belle lurette.
« Voyez, dit-il en approchant, ci est le sépulcre grandiose de Monsieur Neptune, roi de la mer, époux de Madame Amphitrite, et qui a pour sceptre un trident.
– Je ne vois rien, » fit le patron de la nef, en écarquillant les yeux pour distinguer ce que pouvait receler cette vaste et superbe caverne, non pas ténébreuse, mais très joliment éclairée par la lumière du jour, qui se glissait sous l’arcade bien large de l’ouverture, cependant que les vagues la rejetaient aux parois intérieures en mille reflets clairs et dansants.
« Oh ! oh ! oh ! s’écria l’humaniste, auquel on vit un air stupéfait. Dieu me pardonne ! Voici qu’il n’y a plus rien céans. Il faut que votre arrivée en soit cause. Un pareil spectacle n’était point destiné à la curiosité de tout un chacun.
– Mais quoi ? dirent-ils, l’examinant avec défiance.
– Quoi ? Ceci que, jusqu’à hier, cet habitacle contenait une bizarre, merveilleuse et terrifique apothéose. Au fond, se redressait, juché sur un char d’orichalque, la dépouille sèche d’un fort grand vieillard à barbe blanche, coiffé d’un bandeau d’or dentelé. Six chevaux, en ossements, gisaient au-devant, n’ayant point de sabots, mais des pattes de cygne à leur taille. Et tout alentour se tenaient quantité d’autres squelettes d’hommes et femmes, privés de jambes, mais de qui l’épine dorsale se prolongeait en arête de dauphin, de telle manière qu’on les reconnaissait d’emblée pour tritons et sirènes défunts. La mer n’a pas voulu que la tombe de son souverain fût profanée ; elle a tout repris, en considération de votre visite.
– Ouais ! fit le patron goguenard.
– En vérité. Mirez le lieu. C’est d’ici que Neptune, avec son cortège, prenait la mer doucement, pour parcourir à son de conque le royaume humide. C’est ici qu’il pensait dormir le sommeil des dieux morts.
– Partons, ordonna l’autre. Nous n’avons pas de temps à perdre. »
Les nautoniers sortirent de la grotte diaprée, sans plus se soucier de l’humaniste, qui les suivait maintenant comme un pauvre hère inutile. Ce n’était pas la première fois qu’ils recueillaient un naufragé de la sorte, c’est-à-dire n’ayant sauvé du naufrage qu’une partie de lui-même.
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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » quarante-huitième année, n° 17352, mardi 22 septembre 1931 ; John Singleton Copley, « Le Retour de Neptune, » huile sur toile, 1754)

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(in Gazette agricole, journal hebdomadaire politique, agricole et commercial, première année, n° 44, dimanche 5 décembre 1880)
Lavater a bien pu calculer d’instinct, lorsqu’il a fait voir combien peu de transitions deviennent nécessaires pour conduire un profil de grenouille au profil magnifique de l’Apollon de Belvédère, qui est, dit-on, le beau idéal. Vingt-quatre générations qui se perfectionneraient avec persévérance arriveraient en effet du type crapaud au type Apollon ; et l’on voit tous les jours, à l’appui de cette assertion, des villages où l’espèce est laide s’embellir progressivement dès qu’il arrive quelques circonstances favorables qui pressent ce résultat.
Ainsi, en y réfléchissant, nous nous sommes sentis tout à fait disposés à croire la nouvelle doctrine d’un grand savant de l’Allemagne, qui, ferme sur ses longues observations, prétend que le monde autrefois était couvert par les eaux, qu’il n’avait que des habitants aquatiques, et qu’après qu’il se fut un peu séché, les premiers hôtes de l’élément solide furent des grenouilles. Il ajoute que les grenouilles, en se polissant, devinrent peu à peu des hommes ; il démontre que l’espèce humaine descend infailliblement de la grenouille et il raisonne très pertinemment là-dessus. Ainsi, il ne faut plus que nous soyons surpris de voir tant de nos frères ressembler à des crapauds. La figure s’est un peu arrondie, mais nous avons encore les bras et les jambes de notre origine ; nous nageons comme la grenouille ; nous avons pris pour l’agilité un juste milieu entre la grenouille et le crapaud. Nous avons fait des idiomes, inventé l’imprimerie et les voitures à vapeur. Mais nous avons perdu l’habitude de la vie amphibie. Voilà du moins ce que dit le docte Allemand.
Un autre savant, Christian Emmanuel Hoppius, nous assigna une origine différente. Dans une dissertation que ce savant lut à l’Académie d’Upsal, le 6 septembre 1760, académie que présidait alors Charles Linné, Hoppius démontre que nous descendons du singe. Notre devoir d’impartialité dans la recherche du vrai, nous oblige à faire connaître les idées profondes du penseur Hoppius. Il appelle anthropomorphes, des deux mots grecs qui veulent dire figure d’homme, les singes qui nous ressemblent, c’est-à-dire les singes sans queue. De tous les êtres qui existent sur la terre, dit-il, aucun genre ne se rapproche plus de l’homme que celui des singes. Leur face, leurs bras, leurs jambes, leur poitrine et leur intérieur ont la plus grande similitude avec les nôtres. Leurs mœurs, les tours et les espiègleries qu’ils inventent, surtout leur penchant à l’imitation, tout concourt à les présenter si semblables à nous qu’il serait difficile, en certains cas, d’établir la différence entre l’homme et le singe…

« Quelques personnes ne seront pas de mon avis, poursuit le savant. Si ces hommes difficiles veulent comparer les jeunes élégants de l’Europe aux Hottentots qui habitent le cap de Bonne-Espérance, s’ils mettent une jolie dame de la cour auprès d’une hideuse sauvage, ils trouveront dans ces deux espèces plus de différence qu’entre l’homme et le singe pris généralement. Une poire des bois, âcre et pierreuse, ce fruit horrible qui vous étrangle, ressemble-t-il à la succulente poire de Saint-Germain, à la poire sucrée de messire Jean ? C’est pourtant le même arbre. »
On vient de trouver en Hongrie tout récemment une jeune fille élevée par une ourse. Nous en aurons des nouvelles. Un tout semblable cas aurait eu lieu en 1661 dans une forêt de la Lituanie ; et Valmont de Bomare ( article homme sauvage), dit qu’on ne put jamais apprivoiser le féroce petit Lithuanien pris parmi les ours. Beaucoup de faits pareils prouvent que l’homme, remis à l’état de brute, n’est pas autre chose qu’un singe de mauvaise espèce. Philippe Camérarius raconte qu’en 1554, on trouva dans la Hesse, parmi les loups, un jeune garçon que les loups avaient élevé. Ils le nourrissaient, dit-il, des meilleurs morceaux de leur proie ; ils l’avaient naturellement laissé marcher à quatre pattes ; il courait avec eux, les suivait au trot et faisait les sauts les plus légers ; il se couchait dans un trou avec ses camarades les loups. On le prit ; on le montra à la cour du Landgrave de Hesse. Mais il préféra toujours la manière de vivre des loups à celle des hommes. On ne put pas l’accoutumer à marcher sur ses deux pieds, et on ne le forçait à se tenir debout qu’en lui liant des morceaux de bois autour du corps. Le même Camérarius parle d’un autre enfant trouvé à Bamberg parmi des bœufs sauvages à la fin du XVIème siècle ; il ne marchait qu’à quatre pattes ; dans cette attitude, il se battait à coups de dents avec les plus grands chiens et les mettait en fuite. Tulpius cite un autre enfant, élevé par des brebis sauvages et trouvé dans une contrée déserte de l’Irlande. Il mangeait de l’herbe et du foin qu’il choisissait à l’odorat ; au lieu de parler, il bêlait, comme les petits Égyptiens que Psammetichus avait fait nourrir par des chèvres. On ne l’apprivoisa que difficilement et fort tard ; Tulpius dit l’avoir vu à seize ans à Amsterdam.
Nous citerons une foule d’histoires semblables. Tout le monde a lu, dans Racine fils, le récit de la jeune fille sauvage trouvée en 1731 à Châlons-sur-Marne, en France. Elle avait dix ans ; elle grimpait aux arbres, sautait de branche en branche comme un écureuil, se nourrissait de fruits de grenouilles et de poissons qu’elle attrapait ; on ne put jamais la civiliser ; cependant, elle apprit un peu le français. On a tiré grand parti de cette circonstance. On a soutenu qu’un singe n’aurait jamais pu parler. Cela n’est pas démontré complètement. Linné dit avoir connu un chien qui parlait. Assurément, ce chien en progrès ne faisait pas de discours de tribune et n’eût pas pu jouer la comédie. Il ne devinait pas les charades et ne faisait pas de calembours. Mais il demandait correctement du café, du chocolat, du pain. Des renseignements que nous avons pris là-dessus, avec assez de peine, nous ont fait connaître que ce chien avait la bouche petite ; et c’est là tout le secret. Cousez la bouche trop grande d’un chien, et soyez sûr qu’il parlera ; fendez la gueule d’un homme jusqu’aux oreilles ; et vous verrez s’il peut faire autre chose qu’aboyer. Les singes ont, comme les chiens, la bouche faite de manière à perdre les sons et n’exhaler que des cris.
Revenons à nos petits sauvages. Il est constant que tous ceux qu’on trouva étaient velus ; qu’ils marchaient à quatre pattes, qu’ils se servaient également bien des pieds et des mains pour courir ; qu’ils grimpaient aux arbres avec une agilité singulière ; qu’ils étaient stupéfaits d’étonnement à l’aspect des hommes, et qu’il était difficile de les distinguer des singes. On sent qu’ici nous ne raisonnons que matière de physique. Des naturalistes ont voulu trouver des différences, en disant que, dans les singes, les pieds et les mains, se ressemblaient, et ils ont appelé les singes quadrumanes ; mais il en était à peu près ainsi des enfants trouvés dans les bois. Et de même qu’il y a dans l’espèce humaine plusieurs degrés, depuis l’homme de cour jusqu’au Hottentot, comme nous avons dit, il y dans les singes plusieurs classes, dont les dernières sont plus éloignées de nous ressembler. Nous ne voulons pas encore comparer les hommes au singe à grande queue, mais les singes sans queue n’ont plus qu’un pas à faire pour être des hommes sauvages ; et les hommes sauvages ont mille échelons à monter pour devenir fashionables (petits maîtres.)

On jugera par des détails de la ressemblance physique qui se trouve entre le singe et l’homme. Le singe a les épaules partagées par des clavicules, deux mamelles à la poitrine, les mains divisées en doigts armés d’ongles arrondis ; chaque paupière est garnie de cils. Quoiqu’il ne parle pas, à cause de la raison que nous avons donnée, les muscles de l’organe de la parole sont en tout chez lui conformes à ceux de l’homme et très différents de ceux des autres animaux. Il marche fréquemment sur ses seuls pieds de derrière ; il prend sa nourriture avec ses mains et la porte à sa bouche. Il est, comme nous, omnivore, hardi, voleur, effronté, rancunier, méchant. À l’encontre des autres bêtes, les singes connaissent et chérissent leurs enfants, quand leurs enfants n’ont plus besoin d’eux.
Tulpius décrit une guenon de la classe dite des Satyres, qui fut amenée en Hollande à la fin du seizième siècle ; elle avait près de cinq pieds de haut, le visage, le front, la poitrine et le ventre sans poils. Elle prenait un vase à boire d’une main, soulevait le couvercle de l’autre, et s’essuyait la bouche après avoir bu. En s’allant coucher, elle posait sa tête sur l’oreiller, s’enveloppait d’une couverture et dormait tranquille, comme une femme bien élevée. Une autre famille de singes, les Troglodytes, ne nous ressemblent pas moins. Dans plusieurs contrées des Indes orientales, on s’en sert comme de demi-domestiques. Koping dit en avoir vu un qui suivait comme un laquais un capitaine de vaisseau. Il levait les pieds très haut en marchant, parce que, venant des montagnes, il n’avait pas l’habitude de marcher sur un pavé plat. Le célèbre Rumphius, que M. Sue a travesti d’une manière originale dans La Vigie de Koatven, dit avoir possédé 8 ans un de ces singes. Mais les curieuses observations qu’il avait écrites sur ces animaux sont perdues.

Buffon parle d’un orang-outang qui se tenait gravement sur ses pieds et vivait à Paris.
« Je l’ai vu, dit-il, s’asseoir ,à table, déployer sa serviette, s’en essuyer ses lèvres, se servir de la cuiller et de la fourchette pour porter à sa bouche, verser lui-même sa boisson dans un verre, le choquer lorsqu’il y était invité, aller prendre une tasse et une soucoupe, l’apporter sur la table, y mettre du sucre, y verser du thé, le laisser refroidir pour le boire ; et tout cela sans autre instigation que les signes ou la parole de son maître et souvent de lui-même. J’ai vu cet animal présenter sa main pour reconduire les gens qui venaient le visiter, se promener gravement avec eux et comme de compagnie ; il ne faisait de mal à personne, s’approchait même avec circonspection et se présentait comme pour demander des caresses. Il aimait prodigieusement les bonbons ; tout le monde lui en donnait ; et comme il avait une toux fréquente et la poitrine attaquée, cette grande quantité de choses sucrées contribua sans doute à abréger sa vie. Il ne vécut à Paris qu’un été et mourut l’hiver suivant à Londres. »
Leguat cite une guenon qu’il connut et qui, lorsqu’elle avait mal à la tête, se la serrait d’un mouchoir et s’allait coucher dans son lit, qu’elle faisait elle-même.
On enflerait des volumes de ces anecdotes. Ceux qui ont fait depuis peu de temps le voyage de Paris ont pu y voir dans les rues un singe de deux pieds et demi, connu de toute la ville sous le nom de Jean Bonhomme. Il balaie les pavés, brosse les habits, cire les bottes, sollicite une pièce de monnaie, envoie un baiser pour remerciement, salue en ôtant sa toque, présente son passeport quand on lui demande ses papiers, et le remet soigneusement dans sa poche ; car il est habillé. Ce singe, dit-on, faisait par ses gentillesses la joie des derniers bals de l’Opéra-Comique.
Il est surprenant toutefois qu’on ne se soit pas plus occupé d’étudier ce qui fait l’objet de cet article. Ce n’est qu’aux Indes qu’on peut observer les Troglodytes ; il serait facile à un roi, à qui tant d’hommes cherchent à plaire, de posséder quelques familles de cette espèce de singes et d’ordonner là-dessus quelques études ! Rontius dit, en parlant des Troglodytes : « J’ai vu de cette race une femelle, qui se cachait avec une extrême pudeur aux regards des hommes qu’elle ne connaissait pas ; elle pleurait abondamment quand on la grondait, et faisait tant de choses qui n’appartiennent qu’à l’homme, qu’il paraissait ne lui manquer d’humain que la parole. » Les singes, disent les Javanais, pourraient parler, mais ils ne le veulent pas, de peur d’être obligés à travailler.

De tout ce qu’on vient de lire, qu’on se figure bien que nous ne prenons aucune responsabilité. Nous avons cité Hoppius qui a de larges épaules. C’est au lecteur à se faire une opinion. Nous n’avons ajouté à la doctrine du savant que nos anecdotes. Nous pourrions être bien plus longs si nous voulions suivre complètement, et dans tous leurs détails, les raisonnements de Hoppius. Le docte Millin s’était proposé de lui répondre. Persuadé que l’élève de Linné avait une manière de voir très arriérée, Millin comptait à son tour prouver que l’homme perfectionné ne ressemble pas au singe. Mais nous lui dirons, comme les scolastiques, qu’il faut distinguer. Pour bien comprendre le système qui nous assimile au singe, il faut prendre le singe le plus en progrès et le rapprocher des hommes les plus brutes ; alors, je crois que Millin aura tort.
Mais voici que M. Schneitz, un autre Allemand, adoptant le système qui nous fait descendre des grenouilles, épouse l’opinion de Hoppius. Seulement, à l’exemple du conciliateur, dans la Querelle des deux frères de Collin d’Harleville,
Allons chez le notaire en passant par le mail,
M. Schneitz nous fait descendre de la grenouille en passant par le singe, qui est, dit-il, le crapaud un peu avancé, comme nous sommes, nous autres femmes, des guenons très améliorées.
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(in Feuille du Commerce, petites affiches et annonces du Port-au-Prince, n° 30, 26 juillet 1835)
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Illustrations extraites de John Caspar Lavater, Essai sur la physiononomie, destinée à faire connoître l’homme et à le faire aimer. Source : Gallica.