HOMMES GRENOUILLES
 
 

Lavater a bien pu calculer d’instinct, lorsqu’il a fait voir combien peu de transitions deviennent nécessaires pour conduire un profil de grenouille au profil magnifique de l’Apollon de Belvédère, qui est, dit-on, le beau idéal. Vingt-quatre générations qui se perfectionneraient avec persévérance arriveraient en effet du type crapaud au type Apollon ; et l’on voit tous les jours, à l’appui de cette assertion, des villages où l’espèce est laide s’embellir progressivement dès qu’il arrive quelques circonstances favorables qui pressent ce résultat.

Ainsi, en y réfléchissant, nous nous sommes sentis tout à fait disposés à croire la nouvelle doctrine d’un grand savant de l’Allemagne, qui, ferme sur ses longues observations, prétend que le monde autrefois était couvert par les eaux, qu’il n’avait que des habitants aquatiques, et qu’après qu’il se fut un peu séché, les premiers hôtes de l’élément solide furent des grenouilles. Il ajoute que les grenouilles, en se polissant, devinrent peu à peu des hommes ; il démontre que l’espèce humaine descend infailliblement de la grenouille et il raisonne très pertinemment là-dessus. Ainsi, il ne faut plus que nous soyons surpris de voir tant de nos frères ressembler à des crapauds. La figure s’est un peu arrondie, mais nous avons encore les bras et les jambes de notre origine ; nous nageons comme la grenouille ; nous avons pris pour l’agilité un juste milieu entre la grenouille et le crapaud. Nous avons fait des idiomes, inventé l’imprimerie et les voitures à vapeur. Mais nous avons perdu l’habitude de la vie amphibie. Voilà du moins ce que dit le docte Allemand.

Un autre savant, Christian Emmanuel Hoppius, nous assigna une origine différente. Dans une dissertation que ce savant lut à l’Académie d’Upsal, le 6 septembre 1760, académie que présidait alors Charles Linné, Hoppius démontre que nous descendons du singe. Notre devoir d’impartialité dans la recherche du vrai, nous oblige à faire connaître les idées profondes du penseur Hoppius. Il appelle anthropomorphes, des deux mots grecs qui veulent dire figure d’homme, les singes qui nous ressemblent, c’est-à-dire les singes sans queue. De tous les êtres qui existent sur la terre, dit-il, aucun genre ne se rapproche plus de l’homme que celui des singes. Leur face, leurs bras, leurs jambes, leur poitrine et leur intérieur ont la plus grande similitude avec les nôtres. Leurs mœurs, les tours et les espiègleries qu’ils inventent, surtout leur penchant à l’imitation, tout concourt à les présenter si semblables à nous qu’il serait difficile, en certains cas, d’établir la différence entre l’homme et le singe…
 
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« Quelques personnes ne seront pas de mon avis, poursuit le savant. Si ces hommes difficiles veulent comparer les jeunes élégants de l’Europe aux Hottentots qui habitent le cap de Bonne-Espérance, s’ils mettent une jolie dame de la cour auprès d’une hideuse sauvage, ils trouveront dans ces deux espèces plus de différence qu’entre l’homme et le singe pris généralement. Une poire des bois, âcre et pierreuse, ce fruit horrible qui vous étrangle, ressemble-t-il à la succulente poire de Saint-Germain, à la poire sucrée de messire Jean ? C’est pourtant le même arbre. »

On vient de trouver en Hongrie tout récemment une jeune fille élevée par une ourse. Nous en aurons des nouvelles. Un tout semblable cas aurait eu lieu en 1661 dans une forêt de la Lituanie ; et Valmont de Bomare ( article homme sauvage), dit qu’on ne put jamais apprivoiser le féroce petit Lithuanien pris parmi les ours. Beaucoup de faits pareils prouvent que l’homme, remis à l’état de brute, n’est pas autre chose qu’un singe de mauvaise espèce. Philippe Camérarius raconte qu’en 1554, on trouva dans la Hesse, parmi les loups, un jeune garçon que les loups avaient élevé. Ils le nourrissaient, dit-il, des meilleurs morceaux de leur proie ; ils l’avaient naturellement laissé marcher à quatre pattes ; il courait avec eux, les suivait au trot et faisait les sauts les plus légers ; il se couchait dans un trou avec ses camarades les loups. On le prit ; on le montra à la cour du Landgrave de Hesse. Mais il préféra toujours la manière de vivre des loups à celle des hommes. On ne put pas l’accoutumer à marcher sur ses deux pieds, et on ne le forçait à se tenir debout qu’en lui liant des morceaux de bois autour du corps. Le même Camérarius parle d’un autre enfant trouvé à Bamberg parmi des bœufs sauvages à la fin du XVIème siècle ; il ne marchait qu’à quatre pattes ; dans cette attitude, il se battait à coups de dents avec les plus grands chiens et les mettait en fuite. Tulpius cite un autre enfant, élevé par des brebis sauvages et trouvé dans une contrée déserte de l’Irlande. Il mangeait de l’herbe et du foin qu’il choisissait à l’odorat ; au lieu de parler, il bêlait, comme les petits Égyptiens que Psammetichus avait fait nourrir par des chèvres. On ne l’apprivoisa que difficilement et fort tard ; Tulpius dit l’avoir vu à seize ans à Amsterdam.

Nous citerons une foule d’histoires semblables. Tout le monde a lu, dans Racine fils, le récit de la jeune fille sauvage trouvée en 1731 à Châlons-sur-Marne, en France. Elle avait dix ans ; elle grimpait aux arbres, sautait de branche en branche comme un écureuil, se nourrissait de fruits de grenouilles et de poissons qu’elle attrapait ; on ne put jamais la civiliser ; cependant, elle apprit un peu le français. On a tiré grand parti de cette circonstance. On a soutenu qu’un singe n’aurait jamais pu parler. Cela n’est pas démontré complètement. Linné dit avoir connu un chien qui parlait. Assurément, ce chien en progrès ne faisait pas de discours de tribune et n’eût pas pu jouer la comédie. Il ne devinait pas les charades et ne faisait pas de calembours. Mais il demandait correctement du café, du chocolat, du pain. Des renseignements que nous avons pris là-dessus, avec assez de peine, nous ont fait connaître que ce chien avait la bouche petite ; et c’est là tout le secret. Cousez la bouche trop grande d’un chien, et soyez sûr qu’il parlera ; fendez la gueule d’un homme jusqu’aux oreilles ; et vous verrez s’il peut faire autre chose qu’aboyer. Les singes ont, comme les chiens, la bouche faite de manière à perdre les sons et n’exhaler que des cris.

Revenons à nos petits sauvages. Il est constant que tous ceux qu’on trouva étaient velus ; qu’ils marchaient à quatre pattes, qu’ils se servaient également bien des pieds et des mains pour courir ; qu’ils grimpaient aux arbres avec une agilité singulière ; qu’ils étaient stupéfaits d’étonnement à l’aspect des hommes, et qu’il était difficile de les distinguer des singes. On sent qu’ici nous ne raisonnons que matière de physique. Des naturalistes ont voulu trouver des différences, en disant que, dans les singes, les pieds et les mains, se ressemblaient, et ils ont appelé les singes quadrumanes ; mais il en était à peu près ainsi des enfants trouvés dans les bois. Et de même qu’il y a dans l’espèce humaine plusieurs degrés, depuis l’homme de cour jusqu’au Hottentot, comme nous avons dit, il y dans les singes plusieurs classes, dont les dernières sont plus éloignées de nous ressembler. Nous ne voulons pas encore comparer les hommes au singe à grande queue, mais les singes sans queue n’ont plus qu’un pas à faire pour être des hommes sauvages ; et les hommes sauvages ont mille échelons à monter pour devenir fashionables (petits maîtres.)
 
 
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On jugera par des détails de la ressemblance physique qui se trouve entre le singe et l’homme. Le singe a les épaules partagées par des clavicules, deux mamelles à la poitrine, les mains divisées en doigts armés d’ongles arrondis ; chaque paupière est garnie de cils. Quoiqu’il ne parle pas, à cause de la raison que nous avons donnée, les muscles de l’organe de la parole sont en tout chez lui conformes à ceux de l’homme et très différents de ceux des autres animaux. Il marche fréquemment sur ses seuls pieds de derrière ; il prend sa nourriture avec ses mains et la porte à sa bouche. Il est, comme nous, omnivore, hardi, voleur, effronté, rancunier, méchant. À l’encontre des autres bêtes, les singes connaissent et chérissent leurs enfants, quand leurs enfants n’ont plus besoin d’eux.

Tulpius décrit une guenon de la classe dite des Satyres, qui fut amenée en Hollande à la fin du seizième siècle ; elle avait près de cinq pieds de haut, le visage, le front, la poitrine et le ventre sans poils. Elle prenait un vase à boire d’une main, soulevait le couvercle de l’autre, et s’essuyait la bouche après avoir bu. En s’allant coucher, elle posait sa tête sur l’oreiller, s’enveloppait d’une couverture et dormait tranquille, comme une femme bien élevée. Une autre famille de singes, les Troglodytes, ne nous ressemblent pas moins. Dans plusieurs contrées des Indes orientales, on s’en sert comme de demi-domestiques. Koping dit en avoir vu un qui suivait comme un laquais un capitaine de vaisseau. Il levait les pieds très haut en marchant, parce que, venant des montagnes, il n’avait pas l’habitude de marcher sur un pavé plat. Le célèbre Rumphius, que M. Sue a travesti d’une manière originale dans La Vigie de Koatven, dit avoir possédé 8 ans un de ces singes. Mais les curieuses observations qu’il avait écrites sur ces animaux sont perdues.
 
 
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Buffon parle d’un orang-outang qui se tenait gravement sur ses pieds et vivait à Paris.

« Je l’ai vu, dit-il, s’asseoir ,à table, déployer sa serviette, s’en essuyer ses lèvres, se servir de la cuiller et de la fourchette pour porter à sa bouche, verser lui-même sa boisson dans un verre, le choquer lorsqu’il y était invité, aller prendre une tasse et une soucoupe, l’apporter sur la table, y mettre du sucre, y verser du thé, le laisser refroidir pour le boire ; et tout cela sans autre instigation que les signes ou la parole de son maître et souvent de lui-même. J’ai vu cet animal présenter sa main pour reconduire les gens qui venaient le visiter, se promener gravement avec eux et comme de compagnie ; il ne faisait de mal à personne, s’approchait même avec circonspection et se présentait comme pour demander des caresses. Il aimait prodigieusement les bonbons ; tout le monde lui en donnait ; et comme il avait une toux fréquente et la poitrine attaquée, cette grande quantité de choses sucrées contribua sans doute à abréger sa vie. Il ne vécut à Paris qu’un été et mourut l’hiver suivant à Londres. »

Leguat cite une guenon qu’il connut et qui, lorsqu’elle avait mal à la tête, se la serrait d’un mouchoir et s’allait coucher dans son lit, qu’elle faisait elle-même.

On enflerait des volumes de ces anecdotes. Ceux qui ont fait depuis peu de temps le voyage de Paris ont pu y voir dans les rues un singe de deux pieds et demi, connu de toute la ville sous le nom de Jean Bonhomme. Il balaie les pavés, brosse les habits, cire les bottes, sollicite une pièce de monnaie, envoie un baiser pour remerciement, salue en ôtant sa toque, présente son passeport quand on lui demande ses papiers, et le remet soigneusement dans sa poche ; car il est habillé. Ce singe, dit-on, faisait par ses gentillesses la joie des derniers bals de l’Opéra-Comique.

Il est surprenant toutefois qu’on ne se soit pas plus occupé d’étudier ce qui fait l’objet de cet article. Ce n’est qu’aux Indes qu’on peut observer les Troglodytes ; il serait facile à un roi, à qui tant d’hommes cherchent à plaire, de posséder quelques familles de cette espèce de singes et d’ordonner là-dessus quelques études ! Rontius dit, en parlant des Troglodytes : « J’ai vu de cette race une femelle, qui se cachait avec une extrême pudeur aux regards des hommes qu’elle ne connaissait pas ; elle pleurait abondamment quand on la grondait, et faisait tant de choses qui n’appartiennent qu’à l’homme, qu’il paraissait ne lui manquer d’humain que la parole. » Les singes, disent les Javanais, pourraient parler, mais ils ne le veulent pas, de peur d’être obligés à travailler.
 
 
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De tout ce qu’on vient de lire, qu’on se figure bien que nous ne prenons aucune responsabilité. Nous avons cité Hoppius qui a de larges épaules. C’est au lecteur à se faire une opinion. Nous n’avons ajouté à la doctrine du savant que nos anecdotes. Nous pourrions être bien plus longs si nous voulions suivre complètement, et dans tous leurs détails, les raisonnements de Hoppius. Le docte Millin s’était proposé de lui répondre. Persuadé que l’élève de Linné avait une manière de voir très arriérée, Millin comptait à son tour prouver que l’homme perfectionné ne ressemble pas au singe. Mais nous lui dirons, comme les scolastiques, qu’il faut distinguer. Pour bien comprendre le système qui nous assimile au singe, il faut prendre le singe le plus en progrès et le rapprocher des hommes les plus brutes ; alors, je crois que Millin aura tort.

Mais voici que M. Schneitz, un autre Allemand, adoptant le système qui nous fait descendre des grenouilles, épouse l’opinion de Hoppius. Seulement, à l’exemple du conciliateur, dans la Querelle des deux frères de Collin d’Harleville,
 
 

Allons chez le notaire en passant par le mail,

 
 

M. Schneitz nous fait descendre de la grenouille en passant par le singe, qui est, dit-il, le crapaud un peu avancé, comme nous sommes, nous autres femmes, des guenons très améliorées.
 
 

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(in Feuille du Commerce, petites affiches et annonces du Port-au-Prince, n° 30, 26 juillet 1835)

 
 
 
 
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Illustrations extraites de John Caspar Lavater, Essai sur la physiononomie, destinée à faire connoître l’homme et à le faire aimer. Source : Gallica.