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(Cami, in Le Petit Parisien, cinquante-et-unième année, n° 18184, dimanche 12 décembre 1926)
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(Cami, in Le Petit Parisien, cinquante-et-unième année, n° 18184, dimanche 12 décembre 1926)
AVANT-PROPOS
Je prie les quelques-uns qui me liront de ne voir, dans cette satirette, aucune irrévérence à l’égard du divin Maître Jésus-Christ. Le Messie occidental occupe, dans la hiérarchie de mes Dieux, une place très haute. Je l’aime et je le vénère avec tendresse et profondeur. Et ce que j’attaque, dans ce minuscule volume, c’est uniquement la médiocrité et la laideur du siècle, qui rendraient impossible la seconde venue, – cependant promise – du Sauveur.
Jadis, le beau décor syrien entourait le Fils de l’homme de sa majesté tranquille. Et c’étaient le Jardin des Oliviers, le désert splendide, le temple de Salomon, aux murs lambrissés de cèdre, à l’autel d’or.
Mais aujourd’hui ? Si le Christ réapparaissait, parmi les souteneurs et les filles de Belleville et de Ménilmontant, comment serait-il accueilli par les reporters ?
M. Alphonse Pépin, rédacteur au Grand Journal, transcrit en ces pages les origines du Christianisme. Il a vu. Il a écouté. Et, scribe quotidien, presque mécanique, payé sans générosité outrancière d’ailleurs, il enregistre, il constate. Des milliers de lecteurs, dépliant la feuille matinale voient Jésus-Christ avec les yeux quelconques de M. Pépin, l’entendent avec ses oreilles vulgaires. Les Dieux ne se révèlent qu’aux âmes dignes de les contempler. Et Jésus-Christ, quoique Fils de Dieu et Dieu lui-même, ne sera jamais, pour M. Pépin et les médecins célèbres interviewés par lui, qu’un « aliéné vulgaire, atteint de mégalomanie compliquée, d’hystérie religieuse. »
Soyons chrétiens, – plaignons-les, – ne les blâmons pas.
Me fera-t-on la grâce de m’attribuer le style si personnel et si particulièrement savoureux de M. Pépin ? En toute honnêteté, je ne saurais en assumer le mérite et je considère comme un devoir de remercier les collaborateurs anonymes auxquels j’ai empruntés les tournures de phrases les plus propres à traduire exactement la beauté de nos mœurs.
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LE CHRIST
« Et, en même temps, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu’à ce qu’étant arrivés sur le lieu où était l’enfant elle s’y arrêta. »
SAINT MATTHIEU. Ch. III, verset 9.
LUMIÈRE INEXPLIQUÉE
OPINION DES SAVANTS – CHEZ IGNACE CORNU – L’ÉTOILE DE BETHLÉEM NE SERAIT AUTRE QUE JUNON
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Nous avons recueilli l’opinion de savants particulièrement compétents au sujet de l’étrange phénomène céleste visible en ce moment à Bethléem.
Ignace Cornu, le sympathique directeur de l’observatoire de Jérusalem, que je suis allé voir chez lui, hier matin, de la part du Grand Journal, n’a reçu d’autres informations que des récits un peu confus et même, sur certains points, contradictoires. Il écarte tout de suite l’hypothèse d’un astre nouveau, comète ou étoile temporaire, qui ne serait aperçue que des seuls habitants de Bethléem.
M. Beaubois, de l’Institut, le distingué astronome de l’Observatoire de Capharnaüm, partage entièrement cet avis. Il est porté à croire qu’il n’y a là qu’un phénomène céleste très simple, démesurément grossi par l’imagination populaire.
Peut-être s’agit-il, comme on l’avait d’abord supposé, de quelque nouveau système, de projection, analogue à ceux qui ont été essayés en Amérique pour envoyer des réclames lumineuses jusque sur les nuages.
Enfin, M. Ménage me donne, avec sa bonne grâce habituelle, une autre explication qui me paraît être la clef de l’énigme.
Le phénomène qui intrigue tant les habitants de Bethléem ne serait autre chose que la planète Junon, qui brille en ce moment d’un éclat incomparable dans notre ciel. Junon est arrivée, effectivement, cette année, à son périgée, périgée qui ne se produit que tous les quatre cent mille ans. C’est à tel point – M. Cornu l’a constaté lui-même ces jours-ci, – qu’elle nous envoie une lumière appréciable. L’on peut même distinguer, sur une feuille de papier blanc, l’ombre portée d’un crayon qu’elle éclaire.
Les indications données par les observatoires de Bethléem concordent d’ailleurs parfaitement comme heure et comme direction de l’orbite décrite avec la marche apparente actuelle de cette planète (je parle bien entendu de Junon). L’étrange visiteur revêt la forme ogivale. En ce moment, Junon n’est pas dans son plein et affecte, comme la lune, la forme d’un croissant.
« Cet astre est entouré, ajoute M. Cornu, d’une nébulosité qui fait bien supposer qu’il s’agit d’une planète, agrandie par la réverbération des couches humides de l’atmosphère. »
Voilà ce que nous dit M. Cornu. Attendons-nous donc à voir se dissiper le mystère qui entoure jusqu’ici l’apparition de Bethléem, à moins qu’il ne s’agisse d’une projection lumineuse qui se transformera quelque jour en simple réclame commerciale.

« Jésus s’en alla à Jérusalem. Et, ayant trouvé dans le temple des gens qui vendaient des bœufs, des moutons et des colombes, comme aussi des changeurs qui étaient assis, il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du temple avec les moutons et les bœufs ; et il jeta par terre l’argent des changeurs… »
SAINT JEAN, Ch. II, verset 14.
SCANDALE DANS UNE ÉGLISE
L’ACTE D’UN FOU
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L’élégante assistance qui, hier matin vers midi, écoutait avec recueillement le sermon de monsieur l’abbé Rossignol, vicaire du Saint-Sépulcre, sur la nécessité de contribuer efficacement aux donations pieuses, a été péniblement impressionnée, au moment de la collecte, par la conduite inexplicable d’un inconnu dont les gestes désordonnés attiraient depuis quelques instants l’attention. L’énergumène, armé d’un fouet à cordes, tomba à bras raccourcis sur les bedeaux et sur le sacristain, et les rossa si terriblement que l’un d’eux, M. Cauchon, cinquante-huit ans, un très honorable père de famille, dut être transporté à l’hôpital. Des gardiens de la paix, qu’on était allé chercher, arrivèrent vers la fin de la scène, et eurent toutes les peines du monde à maîtriser le forcené, qu’ils conduisirent au poste.
L’insensé déclara tout d’abord qu’il se nommait Jésus-Christ, vingt-trois ans, apprenti charpentier, sans domicile, fils d’une ouvrière séduite, Marie, qui avait réussi à se faire épouser par un fort honorable charpentier, le nommé Joseph, établi à Bethléem. Il ajouta qu’il était le Fils de Dieu et qu’il avait été envoyé sur terre pour prêcher la bonne parole aux hommes et racheter leurs fautes.
On ne sait si on se trouve en présence d’un fou véritable ou d’un habile simulateur. Jusqu’à plus ample informé, Jésus-Christ a été écroué à l’infirmerie spéciale du Dépôt.

« Jésus, ayant achevé ses discours, partit en Galilée et vint aux confins de la Judée, au-delà du Jourdain, où de grandes troupes le suivirent, et il guérit les malades au même lieu. »
SAINT MATTHIEU. Ch. XIX,verset I.
LE MESSIE DES CAMPAGNES
NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LE DÉSERT
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Depuis quelque temps, un certain Jésus-Christ fait beaucoup parler de lui. Il n’est bruit que des soi-disant miracles accomplis par sa volonté. Du coquet village de Bethléem, où il passa les premières années de sa vie, les centaines de malades qui viennent lui demander la guérison ont répandu son nom aux quatre coins de la Palestine. La Dépêche du Jourdain publie une lettre d’un maître-pêcheur dont nous extrayons le passage suivant :
« Jésus-Christ, très connu à Jérusalem et aux alentours du désert où il passe une partie de l’année, opère de nombreuses guérisons.
Pour être guéri, il suffit tout simplement d’avoir foi en lui.
Ce monsieur, ne faisant ses cures que par humanité et gratuitement, ne tient pas à ce que son nom figure dans les journaux. Il a fait plus de 500 heureux ici, chose que je puis certifier, ayant, comme l’on dit vulgairement, vu, de mes yeux vu. »
Ainsi écrivit le maître-pêcheur.
Jésus-Christ est, me dit-on, assailli journellement par une foule de malades. Tout cela donne une haute idée de la confiance populaire. J’ai fait cette remarque que pas un médecin célèbre, pas un professeur de nos facultés ne revendiquant que la science acquise par ses nombreux travaux, malgré toute sa notoriété, n’aurait jamais pareille clientèle.
J’ai causé avec divers médecins qui connaissent particulièrement Jésus-Christ. Ils m’ont affirmé qu’il était un homme de bien, et, sans vouloir expliquer ses cures, ils ont reconnu qu’il obtenait des résultats surprenants là où la science avait échoué.
L’explication que me donna un célèbre médecin aliéniste est des plus simples.
« Nous nous trouvons ici en présence d’un aliéné vulgaire, dont l’aliénation présente des symptômes connus et catalogués : hallucinations, mégalomanie, hystérie religieuse. Mais cette forme d’aliénation n’est guère perceptible aux foules, surtout aux foules mystiques et superstitieuses des campagnes. Il n’y a donc point à s’étonner qu’un tel homme puisse communiquer aux foules sa persuasion et opérer par suggestion, sur les maladies d’origine nerveuse, des cures qui ne sortent pas de l’ordre des suggestions quotidiennement employées dans le traitement des névroses. On affirme qu’il a guéri des aveugles et des paralytiques. Mais il y a des cécités et des paralysies d’origine purement nerveuse. Fréquemment, dans les hospices, on se trouve en présence de pareils cas dont on obtient la guérison par simple suggestion. »

« Et ils commencèrent à l’accuser en disant : Voici un homme que nous avons trouvé pervertissant notre nation, empêchant de payer le tribut à César, et se disant le Roi et le Christ. »
SAINT Luc. Ch.XXIII, verset 2.
LES TROUBLES EN PALESTINE
LA SITUATION S’AGGRAVE
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Il est absolument indéniable qu’un fort mouvement mystico-révolutionnaire s’opère en ce moment dans toute la Palestine où les doctrines socialistes de l’agitateur Jésus-Christ ne sont malheureusement que trop répandues.
La population est très surexcitée par les discours du trop célèbre anarchiste, et l’on craint en haut lieu les pires désordres.
Jésus-Christ ne prêche rien moins que le partage des biens, autrement dit le communisme universel.
Cet homme, doué d’une certaine éloquence, a acquis une influence extraordinaire et tout à fait incompréhensible sur la basse populace, et une agitation sérieuse se prépare dans les campagnes.
Nous espérons que notre gouverneur, Ponce-Pilate, se montrera à la hauteur de la situation et fera mettre la main sur le chef de la révolte. Il faut faire un exemple : d’autant que l’audace des anarchistes, disciples de Jésus-Christ, encouragés par l’impunité, s’accroît de jour en jour.
Nous croyons de notre devoir de signaler à qui de droit le danger véritable que présente, pour la sécurité publique, le formidable attroupement de gens sans aveu, filles soumises, souteneurs, anciens repris de justice, aux abords de Jérusalem. Cette foule peu recommandable se réunit tous les jours sur la montagne, afin d’écouter les discours anarchistes prononcés par Jésus-Christ. Ensuite, tous ces apaches se répandent dans les rues de Jérusalem, répétant à tout le monde les paroles séditieuses qu’ils viennent d’entendre. Il est grand temps de faire cesser ce scandale.
Espérons que la police se décidera bientôt à prendre des mesures énergiques pour sauvegarder les paisibles citoyens qui s’inquiètent à juste titre du voisinage de cette horde de bandits.

« Là-dessus, ils cherchèrent à le saisir, mais il s’échappa de leurs mains. »
SAINT MATTHIEU. Ch. X, verset 39.
FUITE DE L’ANARCHISTE JÉSUS
LES RECHERCHES CONTINUENT
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Les recherches entreprises par le service de la sûreté pour retrouver l’anarchiste Jésus-Christ n’ont donné aucun résultat. Le sous-chef de la sûreté a envoyé, ainsi que nous l’avons dit, des circulaires signalétiques dans toutes les directions, mais aucune réponse n’est parvenue encore à ce sujet au palais de Ponce-Pilate. On ne désespère pas, néanmoins, d’arrêter, d’ici peu, ce dangereux anarchiste, dont la police possède d’ailleurs le signalement complet. La préfecture de police a mis en campagne ses plus fins limiers.

« Le soir étant venu, il se rendit là avec les douze. Et lorsqu’ils étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus dit : Je vous dis en vérité que l’un de vous qui mange avec moi me trahira. »
SAINT MARC. Ch. XIV, verset 17.
« Simon-Pierre, qui avait une épée, la tira, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l’oreille droite. Ce serviteur se nommait Malchus. »
SAINT JEAN. Ch. XVIII, verset 10.
ARRESTATION DE L’ANARCHISTE JÉSUS
CAPTURE MOUVEMENTÉE
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D’après les indications de l’anarchiste Judas, qui avait dénoncé les agissements du chef de la bande Jésus-Christ, M. Perdreau, commissaire du quartier et les inspecteurs Froment et Ravigotte, accompagnés de plusieurs gardiens de la paix, se rendirent au Jardin des Oliviers.
Après avoir fait cerner les issues par les agents, M. Perdreau et les gardiens de la paix pénétrèrent dans le Jardin, et se livrèrent à une véritable chasse à l’homme.
À la vérité, la capture fut une périlleuse opération, car un nommé Pierre, quarante ans, qui faisait partie de la bande, n’eut pas plutôt reconnu la qualité des agents qu’il entra dans une violente fureur, menaçant de les tuer s’ils approchaient de Jésus-Christ. Et, ce disant, il brandissait un poignard à lame effilée.
Sans se laisser intimider par sa résistance, l’agent Malchus s’avança et se jeta sur lui. Un terrible corps à corps s’ensuivit, au cours duquel le brave agent eut l’oreille droite coupée. Le misérable apache, finalement terrassé, fut ligoté et conduit au commissariat ainsi que Jésus-Christ, l’instigateur de cet acte inqualifiable.

« Pierre cependant était en dehors, assis dans la cour, et une servante, s’approchant, lui dit : « Vous étiez aussi avec Jésus de Galilée. »
Mais il nia devant tout le monde, en disant : « Je ne sais ce que vous dites. »
SAINT MATTHIEU. Ch. XXVI, vers. 69.
INTERROGATOIRE DE L’ANARCHISTE PIERRE
RÉVÉLATIONS SENSATIONNELLES. – NOUVEAUX DÉTAILS. – CONFRONTATION ÉMOUVANTE.
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Avant Judas, M. Tantinet avait interrogé, en présence de M. Jasmin, le sympathique commissaire de police de notre quartier, l’anarchiste Pierre, inculpé d’affiliation à une association de malfaiteurs. Pierre déclara réprouver la propagande par le fait et ne pas être en relations avec Jésus-Christ. L’agent Sale fut alors introduit. Il déclara reconnaître Pierre sans hésitation.
Pierre opposa aux dires de l’agent un énergique démenti. Aussitôt, un superbe coq, apporté par un paysan qui avait été emmené au commissariat dans un état d’ébriété complète, se mit à chanter. L’accusé, remué, on ne sait trop pourquoi, par la voix du gallinacé, fondit en larmes et M. Tantinet dut suspendre l’interrogatoire.

« … Mais ils se mirent à crier : Ôtez-le du monde. Crucifiez-le.
Alors donc Pilate le leur abandonna pour être crucifié. Ainsi, ils prirent Jésus et l’emmenèrent. Et, portant sa croix, il vint au lieu appelé le Calvaire…
Après cela, Jésus, sachant que toutes choses étaient accomplies, afin qu’une parole de l’Écriture s’accomplit encore, il dit : J’ai soif.
Et comme il y avait là un vase plein de vinaigre, les soldats en
emplirent une éponge et l’environnant d’hysope, la lui présentèrent à la bouche.
Jésus, ayant donc pris le vinaigre, dit : Tout est accompli, et, baissant la tête, il rendit le dernier soupir. »
SAINT JEAN. Ch. XIX, verset 28.
LA GUILLOTINE AU CALVAIRE
EXÉCUTION DE L’ANARCHISTE JÉSUS-CHRIST. – LE CALVAIRE…
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Par dépêche de notre envoyé spécial :
Rarement criminel fit preuve, devant l’échafaud, de la cynique fermeté qu’afficha Jésus-Christ, l’homme dont la tête, hier matin, sur une des places publiques de Jérusalem, tomba sous le couperet du bourreau.
On sait que Jésus-Christ a été condamné à mort pour avoir été l’instigateur des troubles récents qui ont coûté la vie à plus de mille personnes.
Les bois de justice, envoyés de Rome, étaient arrivés, avant-hier, à midi vingt, en gare de Jérusalem, et la nouvelle de l’exécution s’était vite répandue dans la ville et dans les bourgs environnants. Aussi, de toutes parts, les curieux étaient-ils accourus. D’ailleurs, depuis quelque temps déjà, on s’attendait à l’exécution. Et tous les jours, une foule nombreuse et bruyante, poussant des cris de mort, stationnait devant la prison. Ces cris, le condamné, de sa cellule, les avait entendus.
Dans l’expectative de l’exécution prochaine, de larges pancartes, avec ces mots : « Fenêtres à louer » couvraient les murs des immeubles ouvriers faisant face à la prison. Les curieux n’avaient pas manqué. Et rapidement, grâce à cette location, les habitants des immeubles avaient réalisé d’appréciables bénéfices. Depuis huit jours, chaque nuit, jusqu’à une heure avancée, une foule grouillante et bruyante, massée à ces fenêtres, attendait avec impatience le macabre spectacle.
Depuis trois ou quatre jours, ne voyant rien venir, ceux qui, moyennant des sommes fort rondelettes, y avaient retenu leurs places, se demandaient avec inquiétude s’ils n’allaient pas être floués et si l’exécution aurait bien lieu en cet endroit.
Mais cette fois, il n’y a plus de doute. Le fourgon vient de s’arrêter à la porte de la prison. Déjà, les aides se saisissent des montants de la machine et les déposent sur le sol, à quinze mètres à peine des maisons dont les fenêtres ont fait prime. Il y a là, à ces fenêtres, des hommes, des femmes des enfants, des fillettes, des bébés même, au bras de leurs mères, et tous les yeux sont tendus vers ces choses qu’on déballe dans la nuit, et qui tombent sur le pavé de la rue avec un bruit sourd. Jusque sur les toits, des grappes humaines sont suspendues.
Tout le monde est satisfait.
On ne perdra pas une bouchée du spectacle.
Aussi, de toutes parts, des cris s’élèvent :
« Bravo ! bravo ! Vive Ponce-Pilate ! »
Dans les rues adjacentes, la foule ne cesse de s’accroître. Mais le service d’ordre est des plus sévères. Des brigades de gendarmerie venues de tous les points de la région, en prévision de troubles possibles, une batterie d’artillerie, un régiment d’infanterie, des agents de la police municipale et des autres villes voisines barrent toutes les voies qui donnent accès à l’emplacement de l’exécution, où ne sont admis, avec les autorités judiciaires, que les rares privilégiés munis de laisser-passer spéciaux délivrés par le parquet.
LE RÉVEIL
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Cependant l’érection de la sinistre machine s’avance. Dans les immeubles, en face de la prison, on s’est lassé de regarder, et par les fenêtres largement ouvertes, passent des chants, des rires, et des bruits de joie. Ici, des guitares soutiennent quelque sérénade d’Espagne ; là, un piano égrène une valse, et l’on aperçoit des couples qui tournoient. Ailleurs, autour des tables servies, des gens festoient, tandis que, debout sur une chaise, une serviette autour de la tête, une femme chante une pleurarde et sentimentale romance. Dehors, sur la place, le bruit sourd des maillets qui achèvent le montage de la guillotine, ponctue les mélodies. Des cris s’élèvent :
« À mort, Jésus-Christ, à mort ! »
L’heure de l’expiation est fixée à quatre heures moins un quart.
L’EXPIATION
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L’aube a blanchi le ciel. Il fait déjà grand jour. D’un pas lent, le fourgon se dirige de la prison vers la guillotine, auprès de laquelle il s’arrête bientôt. La portière s’ouvre et le condamné, soutenu par deux aides, apparaît.
À cet instant, des rues avoisinantes, une clameur immense s’élève : « À mort ! à mort ! » hurlent des milliers de poitrines.
Une rapide pâleur blêmit les joues de Jésus-Christ, qui se retourne et laisse tomber ces mots :
« Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font !»
Mais les aides viennent de le pousser vers la bascule qui s’abat et glisse vers la lunette. Et, comme son cou s’y engage, tandis que le premier aide, qui lui a saisi les oreilles, attire la tête vers lui, d’une voix forte, le condamné clame encore, par deux fois :
« Père ! je remets mon esprit entre tes mains ! »
Un bruit sec. Un éclair. Un jet de sang. Le corps roule dans le panier. Justice est faite…

« Mais l’ange, s’adressant aux pauvres femmes, leur dit : … Hâtez vous d’aller dire à ses disciples qu’il est ressuscité. »
SAINT MATTHIEU. Ch. XXVIII, verset 5.
VOL D’UN CADAVRE
MYSTÈRE D’UN LABORATOIRE
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Un audacieux vol de cadavre vient d’avoir lieu dans le laboratoire du Dr Beaubois, qui avait fait envoyer chez lui, à fins d’autopsie, le cadavre de l’anarchiste Jésus-Christ, exécuté avant-hier sur la montagne du Calvaire.
Ce matin, le savant praticien ne fut pas peu surpris de voir que le cadavre avait été enlevé par des mains inconnues. On recherche activement les auteurs de cet étrange forfait, Joseph d’Arimathie, un disciple du défunt anarchiste, et une fille soumise, Marie de Magdala, dite Marie-Magdeleine, qui était également très liée avec Jésus-Christ, ont été d’abord arrêtés, mais on a dû les relâcher, faute de preuves. Marie-Magdeleine a pu fournir un alibi que l’on reconnut sérieux. Quant à Joseph d’Arimathie, les policiers purent se rendre compte que ses dénégations étaient l’expression de la vérité.
Le plus curieux de cette bizarre affaire, c’est la croyance dans le monde spécial des apaches et des filles de bas-étage, que fréquentait habituellement feu Jésus-Christ, que le fameux anarchiste est ressuscité…
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(Renée Vivien, Le Christ, Aphrodite et M. Pépin, Paris : Bibliothèque internationale d’édition, E. Sansot & Cie, 1907. Illustration de David Ossipovitch Widhopff ; culs-de-lampe de Martin van Maële)
LES FÉES PHOTOGRAPHIÉES
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(De notre correspondant particulier.)
Londres, 11 mars.
Une certaine émotion a été causée dans l’opinion anglaise, il y a quelques mois, par la nouvelle que les fées, ces êtres charmants que l’on considérait jusqu’ici comme des créatures de l’imagination des individus et des peuples, mais dont personne n’aurait osé affirmer positivement l’existence, avaient été photographiées.
Dans un article qui fit grand bruit, un auteur bien connu, sir Arthur Conan Doyle, le créateur de Sherlock Holmes, qui a depuis un certain temps abandonné la littérature pour s’adonner aux recherches psychiques, exposa dans le Strand Magazine les faits étonnants qui, suivant lui, constituent une des plus importantes découvertes des temps modernes ; il publia à l’appui de sa thèse deux photographies des plus intéressantes. Les esprits positifs, qui abondent en Angleterre, ayant révoqué eu doute l’authenticité de ces photographies, sir Arthur Conan Doyle vient d’en publier, dans le même magazine, deux autres qui paraissent plus étonnantes encore.

De ces quatre photographies, les deux premières ont été prises dans l’été de 1917, les deux dernières l’été dernier, dans un ravissant vallon du comte de Yorkshire, ombragé et arrosé d’un ruisseau qui descend en cascades entre des rives couvertes de hautes herbes et de fleurs sauvages. Elles représentent avec une précision extraordinaire des fées et (dans un cas) un gnome, sautillant ou dansant autour d’une jeune fille, dans le costume et avec les attributs qu’une tradition immémoriale accorde à ces êtres. Le gnome est habillé en couleurs ternes, avec un petit bonnet à plume ; les fées, en rose clair ou mauve, et, comme le gnome, sont munies de larges ailes ressemblant à celles des papillons. Il faut en excepter une, des fées photographiées dans un groupe dansant, et qui semble marcher dans l’herbe, tandis que ses compagnes voltigent à plusieurs centimètres au-dessus du sol.
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Je sais bien – et sir Arthur le savait aussi – que l’on criera au truquage. Les progrès de la photographie permettent aujourd’hui de produire les effets les plus extraordinaires. Mais, en admettant qu’un investigateur aussi curieux et attentif se soit laissé tromper, on ne s’expliquera pas facilement que tous les photographes à qui l’on a soumis les plaques et les épreuves où apparaissent ces petits êtres aient été incapables de découvrir la fraude, et que quelques-uns aient déclaré que l’on se trouve, sans l’ombre d’un doute, en présence de vues qui n’ont subi aucune retouche.

Mais pourquoi, dira-t-on, un si long intervalle s’est-il écoulé entre les deux premières photographies et les deux secondes? C’est que les deux jeunes filles qui ont pris les deux premières – elles avaient alors l’une seize ans, l’autre dix – et qui sont cousines, déclarent ne pouvoir prendre de telles photographies que lorsqu’elles sont ensemble dans le vallon des fées, l’une maniant l’appareil photographique, l’autre posant avec les petites apparitions, qui, paraît-il, leur sont très familières. Or, elles ne se sont retrouvées ensemble que l’été dernier, et, leurs deux premières photographies ayant fait quelque bruit dès le printemps dernier dans les milieux qui s’occupent du surnaturel, elles ont repris leurs expériences et réussi à fixer de nouvelles images de leurs petites amies les fées.

Un détail de ces expériences singulières retiendra l’attention : c’est que, dans chaque cas, il semble nécessaire qu’une créature humaine, bien vivante et bien réelle, figure dans le tableau. Il en est de même, je crois, de ces photographies prises par des médiums et qui représentent, à côté d’une figure vivante, les traits vaguement lumineux d’un ou de plusieurs « esprits. » On ne voit pas clairement pourquoi, si ces deux jeunes filles du Yorkshire peuvent, comme elles le disent, voir et entendre les chœurs des fées dansant dans de beaux après-midi d’été, il ne leur serait pas possible de les photographier isolément, comme un entomologiste photographie des papillons voltigeant sur des fleurs.
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On s’est demandé s’il ne s’agirait pas là de « photographies de la pensée, » c’est-à-dire de formes conçues si vivement, avec une telle intensité, qu’elles en arrivent à s’extérioriser et à paraître réelles. Mais comment s’expliquer qu’elles s’enregistrent sur la matière sensible d’une plaque photographique ? La taille des fées et du gnome photographiés jusqu’ici sont à peu près uniformes, une trentaine de centimètres. La beauté et l’agilité des fées sont remarquables, et leur mouvement a même affecté les plaques, bien que la pose n’ait été que d’un cinquantième de seconde. Une enquête approfondie sur les circonstances dans lesquelles ces vues ont été prises a été faite l’été dernier par M. E. L. Gardner, de Harlesden, près de Londres, qui a porté ces faits à l’attention de sir Arthur Conan Doyle, et l’un et l’autre se tiennent assurés que l’on n’a pas surpris leur bonne foi. Malgré tout, malgré cette évidence photographique, qui est, comme nous l’avons dit, très sujette à caution, on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine méfiance, surtout quand on a affaire à un maître des fictions vraisemblables, tel que le créateur de l’illustre « Sherlock Holmes. » Est-ce faire injure à sa sincérité de rendre hommage à son talent ? J’en ai bien peur : sir Arthur Conan Doyle, quand il traite de l’Au-delà, du spiritisme et de féeries, est convaincu qu’il est dans le domaine du réel. Sans doute, on pourrait faire bien des objections à sa théorie de l’existence réelle, visible, photographique des fées : comment, par exemple, les charmantes petites personnes, si substantielles, enregistrées sur ces clichés peuvent-elles être portées dans les airs par des ailes aussi insuffisantes ? Pourquoi ont-elles plus ou moins notre costume, les coiffures les plus modernes, la couleur des gens de notre race ? Et, s’il y a des fées également en Afrique ou en Chine, ont-elles des types ethniques empruntés aux régions qu’elles habitent ?…

Les explications fournies jusqu’ici par sir Arthur ne m’ont chiffonné qu’en un point : c’est lorsqu’il a voulu démontrer que les fées sont des lépidoptères, qui passent par l’état de larve et de chrysalide. J’avoue que cette note scientifique paraît détonner singulièrement dans la démonstration de ces aimables existences auxquelles notre imagination a cru, mais que notre raison prosaïque rejette encore.
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(Octave Duplessis, in Le Figaro, soixante-septième année, 3ème série, n° 72, dimanche 13 mars 1921)
LES FÉES ET LES ANGES
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Au cours de l’été de 1917, deux jeunes Anglaises, Elsie Wright, alors âgée de 16 ans, et sa cousine Frances Ealing, qui ne comptait que dix printemps, avaient coutume de passer la journée dans un étroit vallon du Yorkshire, à Cottingley, près de Bingley. Là, coule un minuscule affluent de l’Aire. Le site est paisible et romantique. On faisait la dînette, on cueillait des fleurs, l’on rêvait, le dos dans l’herbe, ou l’on se racontait des histoires. Ces vacances eussent été d’une douce et reposante banalité sans l’intervention des fées. Ceci n’est pas un conte d’Andersen, mais une réalité d’allure scientifique qui a révolutionné le monde théosophique anglais.

Les fées qui habitaient le vallon solitaire de Cottingley apparurent aux deux petites intruses, d’âme sans doute assez pure pour être admises à cet bonheur. Par groupes, elles venaient danser autour d’elles. Elles n’arrivaient point dans une citrouille transformée en carrosse traîné par des écureuils, elles n’avaient point en main de sceptre ni de bâton magique, point de couronne sur leurs cheveux d’or ; c’étaient de diaphanes petites personnes, presque immatérielles, muettes, mais agiles comme des libellules et qui semblaient émaner des fleurs. Un samedi après-midi, comme il faisait un soleil éclatant, Elsie emprunta l’appareil photographique de son père et s’en fut avec Frances dans le vallon. Une heure plus tard, elles revenaient et demandaient à M. Wright de développer un cliché. Les deux fillettes voulurent entrer dans le cabinet noir pour assister à l’opération. Penchées sur la cuvette du révélateur, elles suivaient avec une exaltation un peu inattendue l’apparition des noirs sur la plaque laiteuse. Tout à coup Elsie s’écria : « Les voilà ! les voilà ! nous les avons ! » L’appareil photographique de M. Wright avait, pour la première fois dans l’histoire du monde, « snapé » des fées. Sur le cliché, elles apparaissaient, dansant une ronde aérienne devant la petite Frances assise dans l’herbe.

Quelques épreuves de ce cliché sensationnel circulèrent parmi les intimes de la famille Wright. Après plusieurs années, l’une d’entre elles tomba entre les mains de M. E.-L. Gardner, membre du comité exécutif de la Société théosophique de Londres. Celui-ci, enthousiasmé mais prudent, partit pour Cottingley aux fins d’enquête. Elsie Wright avait grandi ; elle était maintenant employée dans la fabrique de cartes de Noël de M. Sharpe à Bradford, mais ses relations avec les fées, durant les beaux jours de l’été, n’avaient pas cessé. M. Gardner mit entre ses mains un appareil à objectif extra-lumineux, garni, par la maison Illingworth, de plaques ultra-sensibles préalablement marquées de signes distinctifs pour éviter toute fraude. Elsie et Frances repartirent pour leur vallon enchanté. Trois nouveaux clichés purent être pris. Sur l’un, l’on voyait Frances contemplant une fée toute proche de son visage ; sur l’autre, les fées paraissant sortir d’un buisson ; sur le troisième, on apercevait une fée émergeant, d’une sorte de cocon et commençant de déployer ses ailes. Le doute n’était plus permis. Un appareil mécanique, peu suspect d’imagination, avait apporté la preuve de l’existence des fées, chantées par les poètes et évoquées par les nourrices bienveillantes. S’il faut en croire M. Gardner et les théosophes, les fées ne jouent pas les rôles d’une magie tantôt charmante et tantôt sévère, qu’on leur prête habituellement. Elles sont des éléments de la vie végétale. Encore au premier stade de l’évolution spirituelle, pas plus intelligentes qu’un terre-neuve (sic), elles sont uniquement chargées des fleurs dont elles surveillent les épanouissements, malaxant les molécules colorées, donnant aux pétales, d’un invisible coup d’ailes, leurs plis harmonieux. Les fées ont un corps astral, normalement translucide, mais reflétant, sous un certain angle d’éclairage, les rayons ultra-violets, et qui a permis les heureuses photographies d’EIsie Wright. Leur vitalité est intimement liée à celle du soleil, dont elles prennent des bains. Elles ne sont visibles qu’à ces heures de pleine lumière. La matière astrale dont est faite leur corps est malléable à la pensée. On les voit donc comme on les imagine, ce qui est un assez joli symbole de l’amour qui sait parer une femme laide de toutes les grâces que lui prête son amant. Mais cette théorie cadre difficilement avec l’impartialité probable – sait-on jamais le secret de l’âme des choses chères au poète Charles Fuster ? – des kodaks de MM. Wright et Gardner. Les appareils photographiques ont-ils leur personnalité ? Cela expliquerait certains clichés où de jolis modèles sont péniblement enlaidis ; ce dont se désolaient les opérateurs. L’appareil, sans doute misogyne, les voyait ainsi, avec un parti-pris bien humain. Ou Elsie transmettait-elle sa vision personnelle à l’objectif anastigmat, esclave obéissant ?

La science des jardiniers a-t-elle progressivement dérobé, par le jeu des engrais, des cultures en serre chaude, des croisements d’espèce, le secret des fées qui, découragées, disparaissent ? Celles de Cottingley sont-elles les derniers spécimens de ces humbles servantes de la divinité aux premiers âges du monde, comme il y avait, et il y a peut-être encore, dans le Centre africain ou en Australie des animaux – l’opaki par exemple – dont la race s’est éteinte ? On peut se plaire à imaginer que le créateur, en attendant que l’homme eût atteint le plein développement de son intelligence qui devait lui permettre de domestiquer les éléments (électricité, vapeur, phonographe, T. S. F., etc.), l’avait entouré de mystérieux petits collaborateurs et collaboratrices, gnomes, farfadets, fées, qui facilitaient sa besogne. Leur mission devenant inutile, ils sont rentrés non dans le néant qui n’a pas de raison d’être, mais dans la réserve des forces autrement utilisables. Ils ont peut-être été grossir la phalange des anges ?
Ceux-ci, en effet, s’il faut en croire M. Geoffrey Hodson, autre théosophe, sont tout aussi perceptibles à l’homme que les fées le furent à Elsie Wright et Frances Ealing. Il vient de publier à leur sujet un ravissant petit ouvrage, The Brotherhood of Angels and of Men (La Fraternité des anges et des hommes), édité par la Société théosophique, 38, Great Ormond street, London, W. C. I.
Dans sa préface, Mme Annie Besant déclare qu’il ne faut point considérer les anges sous leur forme traditionnelle de l’art chrétien : les grandes draperies à la grecque et les ailes gracieuses. Les anges, autrement appelés « esprits de la nature, » « devas, » « élémentaires, » s’apparentent aux fées qui ne seraient que des anges au premier degré de leur évolution. Notre terminologie est impuissante à marquer ces degrés raffinés dans la hiérarchie des esprits au milieu desquels nous vivons. Si, pour MM. Gardner et Sinnet, vice-présidents de la Société théosophique de Londres, les fées sont étroitement liées au règne végétal, le règne minéral possède pareillement les gnomes (J’ai oublié de dire que miss Elsie Wright a réussi à en photographier un). Mme Annie Besant admet ces gnomes et nous révèle qu’ils sont nombreux, particulièrement en Hongrie. Mais revenons aux anges. Je ne me chargerai pas d’exposer de façon tout à fait orthodoxe la théorie de M. Geoffrey Hodson et les étapes par lesquelles, en suivant le fleuve de Vérité, on arrive au pont qui sépare le pays de la pensée du pays de la paix, provinces des mondes réels et irréels dont le premier n’a point de formes alors que le second en possède d’évidemment fallacieuses. Le pathos poétique et philosophique, en une telle matière, déjà tout résumé. Qu’on sache seulement que les anges et les hommes, deux branches de l’infinie famille divine, doivent coopérer pour l’amélioration finale de la race humaine, but suprême de la création. Il y aurait sept catégories d’anges (le chiffre fatidique 7, cher à Pythagore ne perd pas de sa valeur) ainsi réparties :
Les anges de la force ;
Les anges de la guérison ;
Les anges gardiens du foyer ;
Les anges constructeurs ;
Les anges de la nature ;
Les anges de la musique ;
Les anges de la beauté et de l’art.
Les premiers enseignent aux hommes à libérer les énergies spirituelles latentes en eux. Ils sont attirés par les cérémonies religieuses.
Les seconds ont pour chef l’archange Raphaël. Leur présence au chevet de ceux qui souffrent est certaine, malgré l’hostilité de ceux qui ont la charge des malades (ceci est un coup de patte aux médecins libre-penseurs).
Les anges du foyer sont trop connus pour avoir besoin d’être présentés davantage.
Les anges constructeurs président aux naissances.
Les anges de la nature sont innombrables : elfes, fées, ondines, sylphes, etc. Nous revenons au vallon de Cottingley.
Les anges de la musique ont des trompettes, des flûtes, et scandent de battements d’ailes leur divine chanson.
Les anges de la beauté et de l’art ont une tâche immense. « Invoquez-les, dit M. Hodson, dans vos écoles d’art, appelez-les à votre aide. La laideur sera bannie et le monde sera plus beau. »
(À considérer les productions de nos jeunes musiciens et de nos peintres avancés, il est certain que les conseils du théosophe anglais ne sont pas suivis !)
Ce qui frappe – et choque un peu – dans cette classification, c’est son caractère vraiment par trop simpliste. Pour des êtres d’une aussi exceptionnelle qualité que des anges, on voudrait, semble-t-il, autre chose que ces humaines et même enfantines catégories. M. Hodson, à défaut de révélation, manque d’imagination. Son rituel ne prête pas moins à sourire.
Les cérémonies de prise de contact avec les anges consistent en une invocation matinale et un service vespéral d’actions de grâces. Le temple des anges, consacré par un prêtre local, sans distinction de confessions, mais personnellement sympathique à la doctrine, doit posséder un autel sur lequel on place des fleurs, des symboles religieux, un portrait ou une statue du fondateur de la religion (Bouddha chez les bouddhistes, Christ chez les Chrétiens, Mahomet chez les musulmans, etc.), de l’eau bénite, de l’encens et des cierges. Si tous ces accessoires font défaut, des fleurs fraîches suffisent. Les fidèles doivent être revêtus, sur du linge de corps blanc, des robes de couleur correspondant au groupe d’anges invoqués.
Pour les anges gardiens du foyer, robe rose et vert pâle.
Pour les anges guérisseurs, robe bleu saphir.
Pour les anges de la maternité, robe bleu de ciel.
Pour les anges de la force, robe blanche.
Pour les anges de la musique, robe blanche.
Pour les anges de la nature, robe vert pomme.
Pour les anges de la beauté et de l’art, robe jaune.
Je ne crois pas nécessaire de poursuivre l’exposé des cérémonies proposées par M. Hodson. La candeur de ce prophète est proprement désarmante. Si les anges de la beauté et de l’art ne sont favorables qu’à des adorateurs en péplum citron leur récitant vingt-cinq mauvais vers blancs anglais, on a évidemment tout lieu de désespérer des envois au Salon d’automne.
Il y avait pourtant quelque chose de fort joli à tenter, artistiquement et littérairement parlant, avec ce renouveau de tendresse pour ces êtres de poésie et de charme en lesquels l’angoisse et la tristesse humaines ont symbolisé leurs aspirations de sereine beauté et transposé le deuil des séparations prématurées.
Les fées jardinières de M. Gardner sont plus délicieuses que les anges de M. Hodson. Les unes et les autres, de toute façon, plaisent à la mentalité anglo-saxonne, éprise de merveilleux. Qu’on relise l’ouvrage d’Evens-Wentz sur le Culte des fées dans les contrées celtiques (H. Frowde, Oxford University Press). Qu’on se souvienne du poète Yeats, « consul général du pays des fées auprès de la République irlandaise » et des anthologies copieuses qu’on pourrait constituer avec tout ce que la féerie a inspiré aux écrivains anglais.
C’est un thème infiniment séduisant que les théosophes feraient mieux de ne point chercher à trop enfermer dans des formules et des théories toujours inférieures en grâce à la poésie dont l’enfance et même l’âge mûr, qui a le courage de ne point douter de tout, savent le parer.
Croyons que les fées, comme de grands papillons attendris, dansent dans un rayon de soleil devant d’innocentes petites Anglaises fabricantes de Christmas cards, au silencieux vallon de Cottingley.
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(René Puaux, « Lectures étrangères, » in Le Temps, trente-septième année, n° 24142, jeudi 22 septembre 1927)
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Les photographies illustrant les deux articles sont essentiellement extraites de l’ouvrage de Conan Doyle, The Coming of Fairies, London : Hodder & Stoughton, 1922.
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(Article original d’Arthur Conan Doyle, « Fairies Photographed, » paru dans le Strand Magazine, décembre 1920 ; il sera suivi d’un essai sur les fées, « The Evidence of Fairies, » avec deux nouvelles photographies, en mars 1921)
LES SOURCES DE LA MYSTIFICATION
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Il fallut attendre une interview avec Joe Cooper pour un article qui parut sous le titre : « Cottingley: At Last the Truth, » dans le magazine The Unexplained (n° 107, novembre 1982), pour qu’Elsie reconnaisse enfin que les photographies avaient été truquées. Frances possédait un exemplaire du Princess Mary’s Gift Book (London : Hodder & Stoughton, 1914) et les deux cousines avaient fabriqué et découpé des silhouettes de fées en carton, maintenues à l’aide d’épingles à cheveux, en prenant pour modèle une série d’illustrations de Claude Arthur Shepperson pour un poème d’Alfred Noyes, « A Spell for a Fairy, » (p. 101-104). Il est d’ailleurs amusant de remarquer, au passage, que le même recueil contenait également une nouvelle de Conan Doyle, « Bimbashi Joyce. »
Nous reproduisons ci-dessous les quatre pages du poème de Noyes avec les dessins de Shepperson. Si les trois premiers ne paraissent guère significatifs, le dernier aurait constitué en revanche la principale source d’inspiration d’Elsie et Frances pour la confection de leurs silhouettes féériques ; on le retrouve fréquemment sur le net, notamment dans l’article que consacre Wikipédia à l’affaire des fées de Cottingley. Il est d’ailleurs possible qu’elles aient utilisé d’autres gravures de livres pour enfants pour la réalisation de leurs petits personnages.
Pourtant, à la lecture du Princess Mary’s Gift Book, il y a une autre source d’inspiration, plus rarement mentionnée, sur laquelle il convient d’attirer l’attention. Précédant d’une dizaine de pages le poème d’Alfred Noyes, une charmante illustration contre-collée en couleurs, annonçant « A Spell for a Fairy, » – et toujours signée de Claude Arthur Shepperson, – est insérée face à la page 92. Elle semble avoir particulièrement inspiré nos deux faussaires dans la composition des délicieux « tableaux photographiques » mettant en scène leurs amies les fées.
MONSIEUR N
M. Georges Bauer, attaché au Peabody Museum de Yal (Connecticut), vient d’être victime d’un curieux accident. M. Bauer était occupé à examiner des œufs d’autruche, qu’on avait fait venir de l’Afrique centrale, lorsqu’un de ces œufs, qu’il essayait de percer, lui a éclaté dans les mains comme une bombe de dynamite et l’a renversé inanimé sur le sol.
L’œuf s’étant gâté pendant le voyage, il s’était formé à l’intérieur un gaz aussi dangereux que nauséabond, qui a causé l’explosion.
Quand il a repris ses sens, M. Bauer a découvert qu’il avait reçu plusieurs blessures plus douloureuses que graves ; mais il aurait pu perdre la vue s’il n’avait pris la précaution d’entourer l’œuf d’une serviette avant d’essayer de le trouer. Inutile d’ajouter que toute la salle était couverte d’éclaboussures d’une odeur infecte, et que M. Bauer a été obligé de se laver la tête avec de violents acides pour se désinfecter les cheveux.
L’œuf pesait trois livres et une demi-once, et sa coquille était si dure qu’il aurait fallu se servir d’un marteau pour la briser. Les œufs gâtés d’autruche, voilà un engin auquel n’avaient pas encore songé les nihilistes.
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(in La Justice, n° 2519, mardi 7 décembre 1886 ; repris dans La Revue des journaux et des livres, tome 3, 1er février 1887)
« Oui, mes amis ! » s’écria Narcisse Hugolet, en s’étirant paresseusement, un cigare aux lèvres, tandis que nous continuions à brosser nos toiles en face de Sophie Brideau, dite l’Anglaise, debout sur une table et posant pour le nu, « c’est à Fessons-sous-Briançon, au pas où l’Isère se brise, non loin de la superbe cascade de la Glaise, que m’est arrivée la mirifique aventure dont vous exigez de moi le récit.
Je venais d’être admis, sur ma demande, à visiter l’intérieur d’un superbe château-fort, et j’étais guidé par un gaillard de six pieds, portant le costume national des Cosaques, qui m’avait avoué s’appeler Popo. Cet indigène dépaysé m’apprit en outre que le domaine en question était la propriété du prince Alexandro Karaïvanesckoff, momentanément exilé par ordre du czar, et qui vivait là, dans la plus silencieuse retraite, avec la princesse Sonia, sa femme. – Vous dire maintenant comment je devins amoureux de cette belle personne, aperçue dans l’ombre d’un couloir, comment je me fis inviter à passer quelques semaines au château, pour en doter la galerie des plus belles vues des environs, et comment enfin j’en profitai pour abuser indignement de l’hospitalité de mon hôte, ce serait allonger inutilement cette histoire en insistant sur un objet qui n’est pas celui que je veux vous conter. Qu’il vous suffise de savoir qu’au bout de quelques jours le prince était … parfaitement, et que, du matin au soir, – non, du soir au matin, – je goûtais d’illicites voluptés dans la chambre à coucher, servant de tabernacle à des trésors qui ne m’avaient pas été destinés.
Toutefois, la situation ne laissait pas que d’être singulièrement dangereuse, et j’avoue que, lorsque je m’asseyais en face du prince, dans l’antique salle des gardes, transformée en salle à manger, où nous étions servis silencieusement par trois vigoureux athlètes, capables de se jeter dans une douve du château sur un signe de leur maître, et dont pas un, excepté Popo, ne savait un mot de français ; quand surtout je portais mes yeux inquiets sur les panoplies menaçantes suspendues aux murailles, ou sur le visage sévère, quoique poli, du prince… j’avais des remords et je me disais qu’un châtiment mérité finit toujours par tomber tôt ou tard sur la tête du coupable impénitent. Mais un regard jeté à la dérobée sur le délicat et ravissant profil de Sonia, sur ses yeux de lotus bleu et sur les gerbes dorées de sa chevelure blonde, me rendait bientôt mon courage, et j’attendais avec impatience, durant la lenteur des journées, le retour ardemment désiré de nos nocturnes rendez-vous.
Hélas ! pourquoi faut-il que tout bonheur ait une fin ! – Un jour… ou plutôt un soir que, dans une muette extase, je venais de perdre entre les bras de la princesse tout souci du monde extérieur, je m’éveillai… non ! je retombai dans la terrible réalité de l’existence, en apercevant au pied du lit de Sonia, doux complice de nos tendres ébats, le visage irrité de Karaïvanesckoff, qui, terrible dans sa haute stature et flanqué de ses trois grands diables de Cosaques, m’apparut en ce moment comme l’exécuteur des hautes-œuvres, prêt à faire basculer dans l’autre monde le condamné frissonnant sous l’aspect du couteau. Avions-nous oublié de pousser un verrou, ou bien la porte avait-elle été enfoncée ? Je n’eus pas le temps de m’en rendre compte, car je me sentis tout à coup, sur un signe du prince, saisi, garrotté, soulevé sur de robustes épaules, et enfermé en un tour de main dans un étroit cabinet dont l’unique fenêtre donnait sur un précipice.
Dès que quelques instants de solitude m’eurent rendu mon sang-froid, je réfléchis à ma situation. Certes ! c’était beaucoup d’avoir échappé au premier mouvement de colère du mari outragé. Malheureusement, la connaissance que j’avais acquise, pendant mon séjour au château, du caractère de Karaïvanesckoff, me força à conclure, au bout d’un instant de réflexion, que le prince n’avait dû m’épargner que pour méditer à son aise le supplice qu’il me réservait. Mes inquiétudes redoublèrent lorsque, durant la matinée qui suivit cette nuit tragique, je constatai qu’on ne me donnait pas signe de vie. J’étais déjà persuadé que le prince avait tout simplement résolu de me laisser mourir de faim, lorsqu’un bruit de pas vint frapper mes oreilles. Ce fut donc presque avec joie que j’entendis la clef tourner dans la serrure, et ma satisfaction n’eut d’égale que mon étonnement lorsque je vis entrer Karaïvanesckoff, accompagné du flegmatique Popo, qui, correct et droit comme un Suisse, apportait sur un plat d’argent un superbe beefsteak saignant.
« Traître sans foi !… commença le prince, d’un ton sévère.
– Pardon, interrompis-je aussitôt pour détourner la conversation, je me permettrai de faire observer respectueusement à Son Altesse qu’elle vient de commettre un pléonasme…
– Traître sans foi ! reprit Karaïvanesckoff, sans s’inquiéter de ma réflexion, je pourrais vous faire précipiter par l’homme que voici dans le gouffre qui s’ouvre derrière cette fenêtre. Mais j’ai pris une autre résolution. C’est assez pour moi de m’être déjà fait justice à moi-même en la personne de la princesse, et, en ce qui vous concerne, je m’en remettrai à la Providence du soin de vous infliger un châtiment mérité. Vous quitterez donc cette maison, – ici je ne pus retenir un profond soupir de satisfaction, – mais auparavant, continua l’impitoyable Cosaque, avec un froncement de sourcils qui me rendit toutes mes terreurs, il faut, dans l’intérêt de ma propre sûreté, que vous deveniez complice de l’exécution qui s’est faite ici hier soir. J’ai donc fait conserver le corps de Sonia dans la glace. Les morceaux en seront accommodés par mon cuisinier russe de la plus présentable façon, et le plat que voici en est un premier échantillon. Aucun autre mets ne vous sera présenté, et vous ne quitterez ce château, conclut-il d’un air féroce, tandis que mes cheveux se dressaient sur ma tête, qu’après avoir consommé entièrement les restes mortels de la personne que vous pleurez.
– Assassin ! cannibale ! » m’écriai-je en bondissant vers lui.
… Mais je voulus en vain protester. Karaïvanesckoff, sans attendre ma réponse, avait tranquillement disparu, tandis que l’impassible Popo déposait son horrible fardeau sur une table, en me disant avec sa gravité ordinaire :
« Ceci, Môsieu, est un morceau de la fesse. »
Je voulus sauter à la gorge du misérable, mais il se contenta de m’empoigner par les deux bras et de me déposer délicatement sur une chaise. Puis il se retira comme son maître, en ajoutant, sur le même ton :
« Quand monsieur désirera la suite, il sonnera. »
*
Un jour, deux jours se passèrent. Une faim dévorante tordait mes entrailles. Pour la centième fois, je m’approchai de la fenêtre. Un mouvement, un saut, et je pouvais trouver la fin de mes souffrances dans le torrent qui grondait à mes pieds. Mais j’avais eu le tort d’attendre. Je ne me sentais plus assez d’énergie.– Mes regards errèrent sur la vallée. J’aperçus des blés, des vignes, des prairies… un long troupeau de bœufs en train de paître… Cette vue redoubla ma faim.
« Que de viande ! pensai-je. Que de viande ! Et rien de tout cela pour moi ! »
Cette pensée me fit vaincre enfin la répulsion qui, jusqu’alors, avait éloigné mes regards de l’horrible plat demeuré sur la table. Je tournai la tête. Chose étonnante ! l’objet ne me parut point répugnant. Froid, maintenant, il avait conservé une belle teinte de filet tendre, et, mollement posé sur le plat d’argent, il me parut presque… appétissant ! Instinctivement, je me rapprochai. Je considérai cette chair sans frémir. Un désir bestial montait en moi, tandis que tous mes préjugés d’être civilisé luttaient désespérément contre cette envie. Je passai à un moment terrible. Trois fois je m’étais éloigné ! Trois fois je revins ! Une curiosité maintenant m’attirait. Des phrases incomprises revenaient à ma pensée… ce mot de Diderot : « Il n’y a point de loi pour le sage ! » Tout à coup, à force de considérer le plat, une idée triomphante me saisit.
« La sauce ! m’écriai-je. Mais ce n’est que du beurre ! »
Et goulûment, je ramassai toute cette graisse figée qui humecta mon palais délicieusement.
… J’avais pris en main la fourchette, le couteau même ! – oh ! sans arrière-pensée, je vous le jure ! Comment se fit-il donc qu’au bout d’un moment je m’en étais machinalement servi pour découper et piquer une bouchée de chair rose ?
J’approchai ce morceau de ma bouche. Je le flairai. Il sentait vraiment bon ; et tout à coup – Ô honte !… D’elles-mêmes, mes lèvres s’entrouvrirent, et je mâchai voluptueusement.
Je mis tout le reste du jour à achever mon sinistre repas, luttant contre moi-même à chaque reprise. Puis enfin, le lendemain matin, après une nuit passée dans le remords, la faim me ressaisit… une faim de cannibale ! Machinalement, je me pendis à la sonnette et Popo ne tarda pas à paraître.
« La suite… » murmurai-je, sans oser le regarder.
Un instant après, l’impeccable valet posait un nouveau plat sur la table. Dès qu’il fut parti, je m’en approchai sans horreur.
Comment vous peindre les jours qui suivirent ? Je vivais sans penser, fuyant ma conscience, attendant les repas, comme une bête. On y ajoutait maintenant le pain, un fruit au dessert, et quelques légumes avec… la viande.
Seulement, depuis lors, Popo demeurait, s’assurant que je ne me nourrissais point de ces bagatelles, et que je ne jetais pas par la fenêtre « les grosses pièces. » Peu à peu, apprenant que je me soumettais à ses desseins, Karaïvanesckoff s’était radouci. Il m’accorda mille douceurs. J’eus du vin, du café, du cognac, du tabac, mes pinceaux, des livres, si bien que je finis, – vous faut-il ma confession tout entière ?… – par accepter ma situation d’une façon aussi incroyable qu’inattendue.
Une révolution d’idées s’était faite en moi. Étrange souplesse de la conscience humaine ! Je me figurais maintenant que, élevé au-dessus des préjugés de notre civilisation factice, ignorés de l’homme primitif et simple, je donnais, au contraire, à ma maîtresse, la plus grande preuve d’amour qu’on put rêver.
« Chère Sonia ! pensais-je, tu ne seras pas perdue toute entière ! Tu vivras dans mes os, dans ma chair ; tu penseras dans ma pensée, et ainsi sera réalisé ce désir de l’union intime et parfaite que nous avions tant de fois éprouvé sans pouvoir jamais l’assouvir ! Sous l’empire de telles pensées, je considérai bientôt mes repas étranges comme une suprême jouissance d’amour, et je finis par en savourer le menu avec une reconnaissance véritable pour le préparateur habile qui savait chaque jour en varier l’assaisonnement et la saveur.
Je mangeai les rognons à la brochette, le râble en filet, le plat-de-côtes à la marinade. les abattis en fricassée, les… tripes à la mode de Caen. Pour éviter l’émotion dont j’aurais pu être frappé en reconnaissant dans mon assiette les traits de ma bien-aimée, le visage et le chef découpés en menus morceaux me furent servis sous la forme d’un ragoût, où le délicat croquant de l’oreille me parut un morceau de roi. Mais une telle attention était superflue. J’étais si bien fait à l’idée de mon amoureux sacrifice, que j’eusse parfaitement toléré que l’on me servit la tête de Sonia, toute fumante, vulgairement cuite à l’eau dans une serviette et coquettement entourée de cresson, pour être mangée à la rigolade.
Je regrettai, au contraire, qu’il ne m’eût pas été donné de contempler une dernière fois ses traits sous cette forme, malgré le plaisir que je pris à savourer le goût de ses cartilages ainsi bouillis à l’étuvée. Mais où ma joie ne connut plus de bornes, ce fut le jour où je vis arriver les deux seins, mollement posés côte à côte sur un plat long, et tremblotant sous une sauce espagnole, réduite en gelée, qui dorait délicatement leurs dômes fragiles et les tendres fraises de leurs sommets. La cervelle eût été aussi un régal. Mais le cuisinier, m’assura Popo, en avait trouvé si peu, qu’il avait dû se contenter de l’écraser dans une sauce. Bref, tout ce que ma chère Sonia possédait de comestible en sa personne fut accommodé pour le mieux, et, au bout de six semaines, il n’en restait plus rien. Elle était en moi…
Quand j’eus terminé mon dernier repas, Karaïvanesckoff entra dans la chambre :
« Monsieur, me dit-il, vous ne méritez plus que mon mépris. Vous avez préféré à la mort, que vous pouviez trouver dans ce torrent, le plus abject cannibalisme. Vous avez mangé une femme que vous aimiez… ou du moins vous avez cru le faire, ce qui revient au même en ce qui vous concerne. Quant à moi, j’eusse été incapable de provoquer une monstruosité semblable. J’ai simplement voulu prendre le temps de faire prononcer sans bruit la nullité de mon mariage. Apprenez donc que Sonia vit encore. Ce qu’on vous a servi pour des seins vacillants n’était que de la vulgaire tête de veau, et les morceaux les plus délicats de vos repas n’étaient que la chair du même animal. Votre maîtresse est là, derrière cette porte. La liquidation de nos fortunes lui attribue la propriété de ce château, que je quitte à l’instant même pour ne plus le revoir. Respirez, monsieur, vous êtes libre. »
À peine Karaïvanesckoff se fut-il retiré que je me précipitai vers la porte.
Ô joie ! Sonia parut à mes yeux, plus surprise encore de ma vue que je ne l’avais été moi-même des paroles du prince.
« Vous ici ? s’écria-t-elle, avec une stupéfaction non déguisée. Moi, qui vous croyais mort ! Alexandro me l’avait dit, et même…
– Même… quoi ?
– Il m’avait fait croire, reprit-elle un ton plus bas, que, sous la menace de mourir de faim… je vous avais mangé !
– Et à moi aussi ! » m’écriai-je avec irréflexion, en me précipitant dans les bras de la princesse.
Mais subitement une répugnance me saisit. Mes lèvres se refusèrent ; ma main quitta sa taille enlacée.
« Eh ! quoi ! pensai-je, Sonia vit encore ! et elle avait cru commettre sur mes restes mortels le plus exécrable des forfaits ! Non seulement elle n’a pas reculé devant la nécessité de se repaître de ma chair, mais elle a accepté ce sacrifice ! Elle a cru pouvoir être encore heureuse en ce monde, après que j’avais cessé de jouir de la lumière du jour ! Ô Dieu ! jusqu’où peut aller l’ingratitude humaine ! Se peut-il que ce que j’avais pris pour de l’amour puisse faire place, en quelques heures, à une si épouvantable indifférence ? »
Je regardai Sonia. Évidemment, les mêmes pensées l’avaient assaillie. Je fis un pas vers elle. Une terreur inexprimable se lut aussitôt dans son regard.
« Ne m’approchez pas ! s’écria-t-elle. Ne m’approchez pas ! Misérable assassin ! Cannibale !… »
Je compris. Une barrière insurmontable était désormais élevée entre nous. Il ne restait de notre amour ancien que le remords d’une mauvaise action. Ah ! certes ! le prince avait touché juste, Karaïvanesckoff était bien vengé !
D’un salut correct je pris congé, et voilà pourquoi je frémis encore quand j’entends dire aujourd’hui d’une femme :
« Gentille à croquer !… » Ô ma conscience ! »
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(Jean Magnier, in Gil Blas, onzième année, n° 3444, mardi 23 avril 1889 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, n° 328, 3 novembre 1889)
Les événements d’Abyssinie évoquent invinciblement pour les lettrés le souvenir du génial poète Arthur Rimbaud qui, un des premiers pénétra dans ce pays alors complètement fermé aux Européens. Bien avant les Blaise Cendrars et les Henri de Monfreid, il avait ressenti « l’invincible attrait de la vie dangereuse, » de cette vie faite de privations et de luttes incessantes, contre la nature, contre les hommes et contre les hasards perfides, de cette existence tissée de catastrophes mortelles et d’inoubliables triomphes. La biographie de Rimbaud constituerait le plus dramatique et le plus fascinant des romans d’aventure.
Encore tout enfant, sur les bancs du collège de Charleville, il fait déjà preuve d’un esprit d’indépendance indomptable et d’un orgueil satanique. Il a conscience aussi de posséder ce génie qui exercera la plus puissante influence sur les poètes du XXème siècle. Il n’a pas dix-sept ans et il ne croit à rien, ne respecte rien, ni personne, et veut tout connaître, tout essayer.
Bientôt, comme il le dit, « asphyxié par l’atmosphère abêtissante de sa province, » il part pour Paris, sans bagage et presque sans argent, emportant ses poèmes pour tout viatique.
Après quelques jours de noire misère sur le pavé de la grande ville, il ne tarda pas à se créer des relations dans le cercle des poètes parnassiens, qui tous saluèrent comme un grand poète cet adolescent plein d’arrogance. Bientôt il connut Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé, José-Maria de Hérédia, Albert Mérat, Villiers de l’Isle-Adam et beaucoup d’autres, et il devint l’ami du dessinateur Forain et surtout de Paul Verlaine qui pour ainsi dire l’adopta, lui donna chez lui le vivre et le couvert, au grand déplaisir d’ailleurs de Mme Verlaine. Il fut même présenté à Victor Hugo qui l’appela « Shakespeare enfant » et auquel il ne répondit que par une injure grossière.
Il faut convenir d’ailleurs que Rimbaud, toléré partout à cause de son réel génie, était véritablement peu sociable. Dédaigneux, agressif, « pourri d’orgueil, » il ne manquait pas une occasion d’être désagréable à ceux qui l’entouraient. Rien ne l’eût empêché de donner libre cours à la violence et à la méchanceté de son caractère. Au dîner des Vilains bonshommes qui réunissait chaque mois des écrivains et des artistes comme Fantin-Latour, Léon Dierx, Armand Silvestre, Albert Glatigny, etc., il faillit, à la suite d’une discussion, embrocher Étienne Carjat avec la canne à épée de Verlaine et dut être expulsé de la salle.
Cependant les événements se précipitaient, la guerre d’abord, puis la Commune. Verlaine avait perdu sa place à l’Hôtel de Ville et craignait d’être arrêté. Un beau matin, quittant famille et amis, les deux poètes partirent pour des pérégrinations aventureuses qui les menèrent en Angleterre, en Belgique et même en Allemagne.
On sait comment ces errances se terminèrent de façon presque tragique. À la suite d’une altercation, Verlaine tira un coup de revolver sur cet ami très cher et fut de ce chef condamné à deux ans de prison par la Cour de Bruxelles. Après cet attentat d’ailleurs manqué, Rimbaud ne revit plus Verlaine et du même coup renonça à la poésie, quoiqu’il n’eût pas encore dix-huit ans.
Dès lors, Arthur Rimbaud mena une existence inquiète et vagabonde, marchant quelquefois à pied pendant des semaines et gagnant sa subsistance à toute sorte de labeurs hétéroclites. C’est ainsi qu’il visita Stuttgart, Vienne, Brindisi, Livourne et Marseille où il travailla avec les dockers au déchargement des navires. L’année d’après il s’engageait dans la légion hollandaise, et était dirigé sur Java. Là il déserta et, après mille aventures, réussit à atteindre Batavia où il prit passage à bord d’un voilier qui revenait en Europe par le cap de Bonne-Espérance. En rade de Sainte-Hélène et malgré les ordres du capitaine, il gagna l’île à la nage pour voir le tombeau de Napoléon.
De retour en France, il trouva un emploi dans un cirque et visita de cette façon le Danemark et la Suède. L’année d’après, toujours à pied, il part pour Marseille. On le voit successivement à Rome, à Gênes, à Civito-Vecchia, à Alexandrie. En 1879, il est chef de carrières à l’île de Chypre.
L’Abyssinie a exercé sur Rimbaud, toujours poète qu’il le voulût ou non, une étrange fascination. Le pays de la reine de Saba, plein de mystère et d’inconnu, a exercé sur lui un attrait invincible. Se rappelait-il, avec la bizarre érudition qu’il possédait et sa profonde connaissance du monde arabe, les descriptions enthousiastes d’Edrisi et d’Aboulfeda qui énumèrent complaisamment toutes les richesses du pays : l’or, les perles, l’ambre gris, l’écaille de tortue, la gomme, les aromates, les peaux de lion et de léopard, et ces coupes en corne de rhinocéros qui passaient pour déceler la présence du poison. C’est aussi en Abyssinie que la légende plaçait ces montagnes d’aimant qui attirent les navires et que mentionnent les Mille et Une Nuits.

Toujours est-il que Rimbaud, qui maintenant trafiquait pour son compte, entreprit de grands voyages dans la région inexplorée. Il visita le grand plateau, couvert de steppes herbeuses, au sud d’Harrar, et habité par des musulmans fanatiques, Ogaden et Goddoa, villes encore mal connues. Malgré son caractère arrogant et coléreux, il jouissait d’un certain prestige sur les indigènes.
Parti avec un chargement d’étoffes, de verroteries et d’autres marchandises de troc, il rapportait, sur ses chameaux, du café, du musc, du miel, de l’ivoire, des peaux de rhinocéros et de crocodile, et parfois de la poudre d’or. Il ne tarda pas à se trouver à la tête d’un capital de quarante mille francs et d’une factorerie située à Harrar.
En 1885, il réussit à faire parvenir à Menelik tout un stock de fusils et de cartouches. On l’a même accusé, avec assez de vraisemblance d’ailleurs, de s’être livré au commerce des esclaves qu’il embarquait sur des boutres à destination de Djeddah, en même temps qu’à la contrebande des armes, du haschisch et de l’opium.
Il était devenu l’ami de Menelik, ce qui ne l’empêcha pas de se faire voler par lui 3000 thalaris. Un de ses biographes nous montre l’astucieux négus, vêtu d’une chamma de satin noir, avec ses dents éclatantes de blancheur et sa main longue et fine caressant une barbe trop noire, pendant que Rimbaud décloue des caisses, déballe ses soieries, ses jouets à ressort, ses ombrelles fanfreluchées, ses miroirs et aussi ses fusils.
Arthur Rimbaud, déjà presque riche, et comptant recommencer en France une nouvelle existence – il n’avait que trente-sept ans, – mourut des suites d’une chute de cheval en 1891. La blessure n’ayant pas été soignée à temps engendra une tumeur et, malgré l’amputation de la jambe effectuée à l’hôpital de la Conception, à Marseille, il succombait.
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(Gustave Le Rouge, in Le Monde illustré, quatre-vingtième année, n° 4088, samedi 25 avril 1936)
(Ce « canard » est paru dans Le Radical, vingt-sixième année, n° 196, dimanche 15 juillet 1906 . Il a été repris dans Le Pêle-Mêle, douzième année, n° 37, 16 septembre 1906 ; puis dans Gil Blas, vingt-neuvième année, n° 10323, mercredi 29 janvier 1908)
(in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-troisième année, n° 2650, mardi 31 juillet 1906)
Pour Adolphe Brisson.
I
J’aimai Vienne du jour où j’y tins garnison ; je l’aimai pour son Rhône vivant, cette large coulée de neige et de limon fondus, qui fuit à l’allure d’un cheval au trot, avec des remous, des retours, des bouillonnements muets, tous ces caprices de l’eau, lasse de descendre toujours.
Je l’aimai pour son parfum de cité antique, pour ces vestiges de sa splendeur ancienne dressés au détour de chaque rue. Dans les salles froides des musées, les choses du passé ne m’avaient pas touché de leur charme attendrissant ; ce fut là qu’elles m’en pénétrèrent pour la première fois, sous le libre ciel, droites et vénérables au milieu des bâtisses modernes, pareilles à ces fûts séculaires qui s’élèvent parmi l’éternel rajeunissement d’une forêt.
Un soir qu’au retour de la manœuvre, je ne me lassais pas d’admirer le petit temple d’Auguste et Livie, doré comme un fruit mûr et fin comme un coffret, une voix grave prononça derrière moi :
« Vous trouvez cela beau, mon lieutenant ? »
Me retournant, je vis un homme corpulent, au rouge visage d’Henri IV grisonnant ; il était coiffé d’une cloche de paille blanche, et les pans de son ample redingote noire saillissaient comme les deux battants d’une armoire ouverte.
Il prononça sur le joli monument quelques mots pleins de justesse et de goût. À mon tour, je laissai couler mon enthousiasme. Il m’écoutait en hochant sa cloche de paille et battant le pavé de sa canne. Puis il me convia à marcher de compagnie et me révéla cette petite ville laborieuse, tout édifiée sur les mosaïques et les statues des villas romaines, où chaque coup de pioche du terrassier fait renaître des splendeurs à la lumière du jour. Il en parlait comme un croyant parle de Dieu, avec cette heureuse couleur dont les idées qui nous sont familières et chères teintent les mots qui servent à les peindre.
Nous gravîmes ainsi une route à flanc de coteau, qui s’élève au-dessus de la ville. Devant une petite maison séparée du chemin par deux massifs de roses, mon compagnon s’arrêta ; il parut hésiter quelques moments, puis :
« J’habite là, me dit-il. Si vous avez quelques instants à perdre chez un vieux garçon, je vous montrerai une chose vraiment belle, plus belle que tous les trésors recueillis par la ville, une chose que j’ai découverte et gardée. »
Je me laissai tenter.
II
La grille ouverte, une clochette tinta, qui fit paraître une servante ; énorme, cette femme frôlait de ses hanches les deux montants de la porte ; son ventre soutenait ses seins croulants, et son menton gras était couvert de poils rudes et gris qui semblaient empruntés à la barbe du maître.
Celui-ci lui dit :
« Nous allons au fond du jardin. »
Et cette femme dut ouvrir une porte latérale pour s’effacer.
La maison traversée, nous fûmes, en effet,dans un petit jardin en plan incliné, d’un vert sombre et luisant de feuillage amoureusement arrosé, d’où montaient des souffles de fraîcheur. Au centre d’une pelouse, un bassin miroitait comme une pièce d’argent sur un tapis de jeu.
Tout à coup, cet homme prit mon bras et me dit :
« Regardez ! »
Contre le mur du fond, sous un auvent garni de plantes grimpantes, un bas-relief de marbre blanc était dressé : un torse de femme étendue et tournée vers nous.
Étrange prévision du regard qui, dans la rue, nous avertit qu’une femme est jolie avant que ses traits soient distincts : bien qu’à dix pas du marbre, je fus ébloui du rayonnement de sa beauté !
Je courus vers l’abri. Sauf une écharpe autour des reins, adhérente et plissée menu comme une étoffe mouillée, cette figure était nue. Et l’on était tenté de poser la main sur le doux modelé du marbre, pour sentir battre la vie.
Ce corps n’était point chaste ; il n’était pas lascif ; tranquillement, il échappait à l’étroite prison des mots humains.
Hélas ! la tête n’existait plus. Oh ! quelle figure charmante avait dû couronner tant de perfections ! Était-elle sévère ? Non. Souriante ou rêveuse. Comment ses lèvres ? Comment les tresses de ses cheveux ?
Quel mystère, ce corps adorable sans visage, mystère troublant et despotique autant que cette autre énigme contraire et pareille à la fois : une femme qui passe, dont le visage est nu, mais le corps invisible !
Sortant du rêve, je m’écriai :
« Ah ! on ne devrait l’admirer qu’avec du silence ! Mais qui est-elle ? D’où vient-elle ? »
Mon hôte sourit.
« N’est-ce pas ? elle inquiète autant qu’elle transporte… J’avais votre âge quand je la trouvai ; je fus troublé par son mystère autant que par sa beauté. Mais elle fut charitable : elle apaisa tous mes désirs. Je vais vous conter comment. C’est un peu l’histoire de ma vie, comme elle est un peu la statue de ma jeunesse. »
Il appela :
« Paula ! »
L’énorme servante parut sur le perron. Il lui cria :
« Apporte-nous de l’absinthe, de la glace et des chalumeaux. »
Puis à moi :
« Nous allons boire frais en causant près d’Elle. Asseyez-vous. »
III
« J’avais trente ans, poursuivit-il, quand je revins dans cette maison où les miens étaient morts, il y a vingt ans. Je résolus d’y vivre seul et je pris à mon service une fille de ce pays, jeune et vigoureuse.
Quand je fis creuser ce bassin, on déterra cette figure merveilleuse.
J’en devins tout de suite amoureux ; je restais des heures devant elle, si bien que mes yeux troublés croyaient voir se soulever ses seins. Je la fis placer contre ce mur parce que la lune levée l’y venait caresser et que je pouvais la voir ainsi de ma fenêtre, la nuit.
Comme vous, je voulus connaître son visage et son pays. Était-elle née à Rome ? ou bien l’artiste avait-il pris ici pour modèle une fille du pays de Vienne ?
Je fis bouleverser tout le jardin pour trouver quelque indice, à défaut de son masque mutilé. Ce fut en vain.
Et, d’autre part, je n’osais guère appeler près d’elle des savants, dont elle eût excité la convoitise.
Alors, je m’assombris. Une tristesse grise plana sur ma vie. Je songeais, par instant : « Qu’ai-je donc ? Ah ! oui : elle est mutilée, et je ne sais pas sa race. »
Or, une nuit d’été que l’air rare et brûlant interdisait tout sommeil, je me levai pour respirer à ma fenêtre ouverte. Le jardin était tout mouillé de lune. Et, soudain, il me sembla voir, dans le bassin, la statue se baigner !
Oui, en pleine lumière, son corps était étendu dans la vasque, en son attitude éternelle. Le col rentrait dans l’ombre ; mais je reconnaissais les jeunes seins ronds, le ventre sobre en bouclier, l’écharpe retenue à la rondeur fondante de la hanche.
Pourtant, le marbre reposait sous l’auvent.
Je criai : « Eh ! qui est là ? »
D’un bond, la forme se dressa dans une pluie d’eau argentée, avec un cri de femme surprise. Je descendis et je trouvai, cherchant vainement, dans son trouble, à se vêtir, ma domestique, qui profitait de mon sommeil pour se plonger tout à l’aise dans l’eau fraîche !
La nuit ne m’avait pas trompé : la ressemblance était parfaite ! La statue s’animait ; elle me révélait sa race et son visage : pour créer son chef-d’œuvre, le sculpteur s’était inspiré de ces filles du pays de Vienne, de ces Allobroges dont la race puissante a gardé à travers les siècles la pureté de ses lignes.
J’avais deux sœurs sous les yeux, deux sœurs que Vienne antique avait conservées jusqu’à nous : l’une dans le sommeil de la terre, l’autre par les lois obscures de la chair.
Que vous dirai-je de plus, monsieur, que votre esprit ne devine et que ne scellera votre discrétion ?
Dans le jardin, tout ruisselant de lune, je me jetai aux pieds de cette pauvre fille ; je lui balbutiai tous les mots que je n’osais murmurer à la statue ; je l’aimai, d’un seul coup, comme on aimerait une morte chérie qui reviendrait. Elle fut bonne et consentit à mes caresses, tout en gardant son humble place à mes côtés.
Et je vous jure que je l’aimai d’une étrange et unique façon, à la fois d’un amour tout à fait éternel pour son corps admirable, et aussi avec toute la ferveur, toute la soif d’idéal qu’avaient éveillées en moi le culte de la statue.
Et je vécus ainsi des années entre ma réalité de chair et mon rêve de marbre, jusqu’à l’âge des poils blancs, où le cœur vous tombe dans le ventre… »
À ce moment, la grosse servante descendit le perron avec ses rafraîchissements. Son poids broyait les cailloux, et sa poitrine pendante menaçait son plateau.
Mon hôte s’était tu. Alors, oubliant les vingt ans écoulés, je m’écriai :
« Mais où est-elle, cette forme divine qui sut, à vos yeux, animer un pareil chef-d’œuvre et ressusciter pour la joie de votre vie toute la grâce antique ? »
Alors il me désigna, d’un bref mouvement d’yeux, l’énorme femme barbue et, avec une mélancolie si pénétrante que mon cœur en fut inondé :
« C’était elle. »
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(Michel Corday, in Gil Blas, dix-septième année, n° 5771, vendredi 6 septembre 1895. Nouvelle reprise dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, treizième année, n° 1023, 10 mars 1896 ; l’illustration est extraite de cette dernière publication.)