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Les événements d’Abyssinie évoquent invinciblement pour les lettrés le souvenir du génial poète Arthur Rimbaud qui, un des premiers pénétra dans ce pays alors complètement fermé aux Européens. Bien avant les Blaise Cendrars et les Henri de Monfreid, il avait ressenti « l’invincible attrait de la vie dangereuse, » de cette vie faite de privations et de luttes incessantes, contre la nature, contre les hommes et contre les hasards perfides, de cette existence tissée de catastrophes mortelles et d’inoubliables triomphes. La biographie de Rimbaud constituerait le plus dramatique et le plus fascinant des romans d’aventure.

Encore tout enfant, sur les bancs du collège de Charleville, il fait déjà preuve d’un esprit d’indépendance indomptable et d’un orgueil satanique. Il a conscience aussi de posséder ce génie qui exercera la plus puissante influence sur les poètes du XXème siècle. Il n’a pas dix-sept ans et il ne croit à rien, ne respecte rien, ni personne, et veut tout connaître, tout essayer.

Bientôt, comme il le dit, « asphyxié par l’atmosphère abêtissante de sa province, » il part pour Paris, sans bagage et presque sans argent, emportant ses poèmes pour tout viatique.

Après quelques jours de noire misère sur le pavé de la grande ville, il ne tarda pas à se créer des relations dans le cercle des poètes parnassiens, qui tous saluèrent comme un grand poète cet adolescent plein d’arrogance. Bientôt il connut Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé, José-Maria de Hérédia, Albert Mérat, Villiers de l’Isle-Adam et beaucoup d’autres, et il devint l’ami du dessinateur Forain et surtout de Paul Verlaine qui pour ainsi dire l’adopta, lui donna chez lui le vivre et le couvert, au grand déplaisir d’ailleurs de Mme Verlaine. Il fut même présenté à Victor Hugo qui l’appela « Shakespeare enfant » et auquel il ne répondit que par une injure grossière.

Il faut convenir d’ailleurs que Rimbaud, toléré partout à cause de son réel génie, était véritablement peu sociable. Dédaigneux, agressif, « pourri d’orgueil, » il ne manquait pas une occasion d’être désagréable à ceux qui l’entouraient. Rien ne l’eût empêché de donner libre cours à la violence et à la méchanceté de son caractère. Au dîner des Vilains bonshommes qui réunissait chaque mois des écrivains et des artistes comme Fantin-Latour, Léon Dierx, Armand Silvestre, Albert Glatigny, etc., il faillit, à la suite d’une discussion, embrocher Étienne Carjat avec la canne à épée de Verlaine et dut être expulsé de la salle.

Cependant les événements se précipitaient, la guerre d’abord, puis la Commune. Verlaine avait perdu sa place à l’Hôtel de Ville et craignait d’être arrêté. Un beau matin, quittant famille et amis, les deux poètes partirent pour des pérégrinations aventureuses qui les menèrent en Angleterre, en Belgique et même en Allemagne.

On sait comment ces errances se terminèrent de façon presque tragique. À la suite d’une altercation, Verlaine tira un coup de revolver sur cet ami très cher et fut de ce chef condamné à deux ans de prison par la Cour de Bruxelles. Après cet attentat d’ailleurs manqué, Rimbaud ne revit plus Verlaine et du même coup renonça à la poésie, quoiqu’il n’eût pas encore dix-huit ans.

Dès lors, Arthur Rimbaud mena une existence inquiète et vagabonde, marchant quelquefois à pied pendant des semaines et gagnant sa subsistance à toute sorte de labeurs hétéroclites. C’est ainsi qu’il visita Stuttgart, Vienne, Brindisi, Livourne et Marseille où il travailla avec les dockers au déchargement des navires. L’année d’après il s’engageait dans la légion hollandaise, et était dirigé sur Java. Là il déserta et, après mille aventures, réussit à atteindre Batavia où il prit passage à bord d’un voilier qui revenait en Europe par le cap de Bonne-Espérance. En rade de Sainte-Hélène et malgré les ordres du capitaine, il gagna l’île à la nage pour voir le tombeau de Napoléon.

De retour en France, il trouva un emploi dans un cirque et visita de cette façon le Danemark et la Suède. L’année d’après, toujours à pied, il part pour Marseille. On le voit successivement à Rome, à Gênes, à Civito-Vecchia, à Alexandrie. En 1879, il est chef de carrières à l’île de Chypre.

L’Abyssinie a exercé sur Rimbaud, toujours poète qu’il le voulût ou non, une étrange fascination. Le pays de la reine de Saba, plein de mystère et d’inconnu, a exercé sur lui un attrait invincible. Se rappelait-il, avec la bizarre érudition qu’il possédait et sa profonde connaissance du monde arabe, les descriptions enthousiastes d’Edrisi et d’Aboulfeda qui énumèrent complaisamment toutes les richesses du pays : l’or, les perles, l’ambre gris, l’écaille de tortue, la gomme, les aromates, les peaux de lion et de léopard, et ces coupes en corne de rhinocéros qui passaient pour déceler la présence du poison. C’est aussi en Abyssinie que la légende plaçait ces montagnes d’aimant qui attirent les navires et que mentionnent les Mille et Une Nuits.
 
 
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Toujours est-il que Rimbaud, qui maintenant trafiquait pour son compte, entreprit de grands voyages dans la région inexplorée. Il visita le grand plateau, couvert de steppes herbeuses, au sud d’Harrar, et habité par des musulmans fanatiques, Ogaden et Goddoa, villes encore mal connues. Malgré son caractère arrogant et coléreux, il jouissait d’un certain prestige sur les indigènes.

Parti avec un chargement d’étoffes, de verroteries et d’autres marchandises de troc, il rapportait, sur ses chameaux, du café, du musc, du miel, de l’ivoire, des peaux de rhinocéros et de crocodile, et parfois de la poudre d’or. Il ne tarda pas à se trouver à la tête d’un capital de quarante mille francs et d’une factorerie située à Harrar.

En 1885, il réussit à faire parvenir à Menelik tout un stock de fusils et de cartouches. On l’a même accusé, avec assez de vraisemblance d’ailleurs, de s’être livré au commerce des esclaves qu’il embarquait sur des boutres à destination de Djeddah, en même temps qu’à la contrebande des armes, du haschisch et de l’opium.

Il était devenu l’ami de Menelik, ce qui ne l’empêcha pas de se faire voler par lui 3000 thalaris. Un de ses biographes nous montre l’astucieux négus, vêtu d’une chamma de satin noir, avec ses dents éclatantes de blancheur et sa main longue et fine caressant une barbe trop noire, pendant que Rimbaud décloue des caisses, déballe ses soieries, ses jouets à ressort, ses ombrelles fanfreluchées, ses miroirs et aussi ses fusils.

Arthur Rimbaud, déjà presque riche, et comptant recommencer en France une nouvelle existence – il n’avait que trente-sept ans, – mourut des suites d’une chute de cheval en 1891. La blessure n’ayant pas été soignée à temps engendra une tumeur et, malgré l’amputation de la jambe effectuée à l’hôpital de la Conception, à Marseille, il succombait.
 
 

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(Gustave Le Rouge, in Le Monde illustré, quatre-vingtième année, n° 4088, samedi 25 avril 1936)