ANTHRO
 

« Oui, mes amis ! » s’écria Narcisse Hugolet, en s’étirant paresseusement, un cigare aux lèvres, tandis que nous continuions à brosser nos toiles en face de Sophie Brideau, dite l’Anglaise, debout sur une table et posant pour le nu, « c’est à Fessons-sous-Briançon, au pas où l’Isère se brise, non loin de la superbe cascade de la Glaise, que m’est arrivée la mirifique aventure dont vous exigez de moi le récit.

Je venais d’être admis, sur ma demande, à visiter l’intérieur d’un superbe château-fort, et j’étais guidé par un gaillard de six pieds, portant le costume national des Cosaques, qui m’avait avoué s’appeler Popo. Cet indigène dépaysé m’apprit en outre que le domaine en question était la propriété du prince Alexandro Karaïvanesckoff, momentanément exilé par ordre du czar, et qui vivait là, dans la plus silencieuse retraite, avec la princesse Sonia, sa femme. – Vous dire maintenant comment je devins amoureux de cette belle personne, aperçue dans l’ombre d’un couloir, comment je me fis inviter à passer quelques semaines au château, pour en doter la galerie des plus belles vues des environs, et comment enfin j’en profitai pour abuser indignement de l’hospitalité de mon hôte, ce serait allonger inutilement cette histoire en insistant sur un objet qui n’est pas celui que je veux vous conter. Qu’il vous suffise de savoir qu’au bout de quelques jours le prince était … parfaitement, et que, du matin au soir, – non, du soir au matin, – je goûtais d’illicites voluptés dans la chambre à coucher, servant de tabernacle à des trésors qui ne m’avaient pas été destinés.

Toutefois, la situation ne laissait pas que d’être singulièrement dangereuse, et j’avoue que, lorsque je m’asseyais en face du prince, dans l’antique salle des gardes, transformée en salle à manger, où nous étions servis silencieusement par trois vigoureux athlètes, capables de se jeter dans une douve du château sur un signe de leur maître, et dont pas un, excepté Popo, ne savait un mot de français ; quand surtout je portais mes yeux inquiets sur les panoplies menaçantes suspendues aux murailles, ou sur le visage sévère, quoique poli, du prince… j’avais des remords et je me disais qu’un châtiment mérité finit toujours par tomber tôt ou tard sur la tête du coupable impénitent. Mais un regard jeté à la dérobée sur le délicat et ravissant profil de Sonia, sur ses yeux de lotus bleu et sur les gerbes dorées de sa chevelure blonde, me rendait bientôt mon courage, et j’attendais avec impatience, durant la lenteur des journées, le retour ardemment désiré de nos nocturnes rendez-vous.

Hélas ! pourquoi faut-il que tout bonheur ait une fin ! – Un jour… ou plutôt un soir que, dans une muette extase, je venais de perdre entre les bras de la princesse tout souci du monde extérieur, je m’éveillai… non ! je retombai dans la terrible réalité de l’existence, en apercevant au pied du lit de Sonia, doux complice de nos tendres ébats, le visage irrité de Karaïvanesckoff, qui, terrible dans sa haute stature et flanqué de ses trois grands diables de Cosaques, m’apparut en ce moment comme l’exécuteur des hautes-œuvres, prêt à faire basculer dans l’autre monde le condamné frissonnant sous l’aspect du couteau. Avions-nous oublié de pousser un verrou, ou bien la porte avait-elle été enfoncée ? Je n’eus pas le temps de m’en rendre compte, car je me sentis tout à coup, sur un signe du prince, saisi, garrotté, soulevé sur de robustes épaules, et enfermé en un tour de main dans un étroit cabinet dont l’unique fenêtre donnait sur un précipice.

Dès que quelques instants de solitude m’eurent rendu mon sang-froid, je réfléchis à ma situation. Certes ! c’était beaucoup d’avoir échappé au premier mouvement de colère du mari outragé. Malheureusement, la connaissance que j’avais acquise, pendant mon séjour au château, du caractère de Karaïvanesckoff, me força à conclure, au bout d’un instant de réflexion, que le prince n’avait dû m’épargner que pour méditer à son aise le supplice qu’il me réservait. Mes inquiétudes redoublèrent lorsque, durant la matinée qui suivit cette nuit tragique, je constatai qu’on ne me donnait pas signe de vie. J’étais déjà persuadé que le prince avait tout simplement résolu de me laisser mourir de faim, lorsqu’un bruit de pas vint frapper mes oreilles. Ce fut donc presque avec joie que j’entendis la clef tourner dans la serrure, et ma satisfaction n’eut d’égale que mon étonnement lorsque je vis entrer Karaïvanesckoff, accompagné du flegmatique Popo, qui, correct et droit comme un Suisse, apportait sur un plat d’argent un superbe beefsteak saignant.

« Traître sans foi !… commença le prince, d’un ton sévère.

– Pardon, interrompis-je aussitôt pour détourner la conversation, je me permettrai de faire observer respectueusement à Son Altesse qu’elle vient de commettre un pléonasme…

– Traître sans foi ! reprit Karaïvanesckoff, sans s’inquiéter de ma réflexion, je pourrais vous faire précipiter par l’homme que voici dans le gouffre qui s’ouvre derrière cette fenêtre. Mais j’ai pris une autre résolution. C’est assez pour moi de m’être déjà fait justice à moi-même en la personne de la princesse, et, en ce qui vous concerne, je m’en remettrai à la Providence du soin de vous infliger un châtiment mérité. Vous quitterez donc cette maison, – ici je ne pus retenir un profond soupir de satisfaction, – mais auparavant, continua l’impitoyable Cosaque, avec un froncement de sourcils qui me rendit toutes mes terreurs, il faut, dans l’intérêt de ma propre sûreté, que vous deveniez complice de l’exécution qui s’est faite ici hier soir. J’ai donc fait conserver le corps de Sonia dans la glace. Les morceaux en seront accommodés par mon cuisinier russe de la plus présentable façon, et le plat que voici en est un premier échantillon. Aucun autre mets ne vous sera présenté, et vous ne quitterez ce château, conclut-il d’un air féroce, tandis que mes cheveux se dressaient sur ma tête, qu’après avoir consommé entièrement les restes mortels de la personne que vous pleurez.

– Assassin ! cannibale ! » m’écriai-je en bondissant vers lui.

… Mais je voulus en vain protester. Karaïvanesckoff, sans attendre ma réponse, avait tranquillement disparu, tandis que l’impassible Popo déposait son horrible fardeau sur une table, en me disant avec sa gravité ordinaire :

« Ceci, Môsieu, est un morceau de la fesse. »

Je voulus sauter à la gorge du misérable, mais il se contenta de m’empoigner par les deux bras et de me déposer délicatement sur une chaise. Puis il se retira comme son maître, en ajoutant, sur le même ton :

« Quand monsieur désirera la suite, il sonnera. »
 

*

 

Un jour, deux jours se passèrent. Une faim dévorante tordait mes entrailles. Pour la centième fois, je m’approchai de la fenêtre. Un mouvement, un saut, et je pouvais trouver la fin de mes souffrances dans le torrent qui grondait à mes pieds. Mais j’avais eu le tort d’attendre. Je ne me sentais plus assez d’énergie.– Mes regards errèrent sur la vallée. J’aperçus des blés, des vignes, des prairies… un long troupeau de bœufs en train de paître… Cette vue redoubla ma faim.

« Que de viande ! pensai-je. Que de viande ! Et rien de tout cela pour moi ! »

Cette pensée me fit vaincre enfin la répulsion qui, jusqu’alors, avait éloigné mes regards de l’horrible plat demeuré sur la table. Je tournai la tête. Chose étonnante ! l’objet ne me parut point répugnant. Froid, maintenant, il avait conservé une belle teinte de filet tendre, et, mollement posé sur le plat d’argent, il me parut presque… appétissant ! Instinctivement, je me rapprochai. Je considérai cette chair sans frémir. Un désir bestial montait en moi, tandis que tous mes préjugés d’être civilisé luttaient désespérément contre cette envie. Je passai à un moment terrible. Trois fois je m’étais éloigné ! Trois fois je revins ! Une curiosité maintenant m’attirait. Des phrases incomprises revenaient à ma pensée… ce mot de Diderot : « Il n’y a point de loi pour le sage ! » Tout à coup, à force de considérer le plat, une idée triomphante me saisit.

« La sauce ! m’écriai-je. Mais ce n’est que du beurre ! »

Et goulûment, je ramassai toute cette graisse figée qui humecta mon palais délicieusement.

… J’avais pris en main la fourchette, le couteau même ! – oh ! sans arrière-pensée, je vous le jure ! Comment se fit-il donc qu’au bout d’un moment je m’en étais machinalement servi pour découper et piquer une bouchée de chair rose ?

J’approchai ce morceau de ma bouche. Je le flairai. Il sentait vraiment bon ; et tout à coup – Ô honte !… D’elles-mêmes, mes lèvres s’entrouvrirent, et je mâchai voluptueusement.

Je mis tout le reste du jour à achever mon sinistre repas, luttant contre moi-même à chaque reprise. Puis enfin, le lendemain matin, après une nuit passée dans le remords, la faim me ressaisit… une faim de cannibale ! Machinalement, je me pendis à la sonnette et Popo ne tarda pas à paraître.

« La suite… » murmurai-je, sans oser le regarder.

Un instant après, l’impeccable valet posait un nouveau plat sur la table. Dès qu’il fut parti, je m’en approchai sans horreur.

Comment vous peindre les jours qui suivirent ? Je vivais sans penser, fuyant ma conscience, attendant les repas, comme une bête. On y ajoutait maintenant le pain, un fruit au dessert, et quelques légumes avec… la viande.

Seulement, depuis lors, Popo demeurait, s’assurant que je ne me nourrissais point de ces bagatelles, et que je ne jetais pas par la fenêtre « les grosses pièces. » Peu à peu, apprenant que je me soumettais à ses desseins, Karaïvanesckoff s’était radouci. Il m’accorda mille douceurs. J’eus du vin, du café, du cognac, du tabac, mes pinceaux, des livres, si bien que je finis, – vous faut-il ma confession tout entière ?… – par accepter ma situation d’une façon aussi incroyable qu’inattendue.

Une révolution d’idées s’était faite en moi. Étrange souplesse de la conscience humaine ! Je me figurais maintenant que, élevé au-dessus des préjugés de notre civilisation factice, ignorés de l’homme primitif et simple, je donnais, au contraire, à ma maîtresse, la plus grande preuve d’amour qu’on put rêver.

« Chère Sonia ! pensais-je, tu ne seras pas perdue toute entière ! Tu vivras dans mes os, dans ma chair ; tu penseras dans ma pensée, et ainsi sera réalisé ce désir de l’union intime et parfaite que nous avions tant de fois éprouvé sans pouvoir jamais l’assouvir ! Sous l’empire de telles pensées, je considérai bientôt mes repas étranges comme une suprême jouissance d’amour, et je finis par en savourer le menu avec une reconnaissance véritable pour le préparateur habile qui savait chaque jour en varier l’assaisonnement et la saveur.

Je mangeai les rognons à la brochette, le râble en filet, le plat-de-côtes à la marinade. les abattis en fricassée, les… tripes à la mode de Caen. Pour éviter l’émotion dont j’aurais pu être frappé en reconnaissant dans mon assiette les traits de ma bien-aimée, le visage et le chef découpés en menus morceaux me furent servis sous la forme d’un ragoût, où le délicat croquant de l’oreille me parut un morceau de roi. Mais une telle attention était superflue. J’étais si bien fait à l’idée de mon amoureux sacrifice, que j’eusse parfaitement toléré que l’on me servit la tête de Sonia, toute fumante, vulgairement cuite à l’eau dans une serviette et coquettement entourée de cresson, pour être mangée à la rigolade.

Je regrettai, au contraire, qu’il ne m’eût pas été donné de contempler une dernière fois ses traits sous cette forme, malgré le plaisir que je pris à savourer le goût de ses cartilages ainsi bouillis à l’étuvée. Mais où ma joie ne connut plus de bornes, ce fut le jour où je vis arriver les deux seins, mollement posés côte à côte sur un plat long, et tremblotant sous une sauce espagnole, réduite en gelée, qui dorait délicatement leurs dômes fragiles et les tendres fraises de leurs sommets. La cervelle eût été aussi un régal. Mais le cuisinier, m’assura Popo, en avait trouvé si peu, qu’il avait dû se contenter de l’écraser dans une sauce. Bref, tout ce que ma chère Sonia possédait de comestible en sa personne fut accommodé pour le mieux, et, au bout de six semaines, il n’en restait plus rien. Elle était en moi…

Quand j’eus terminé mon dernier repas, Karaïvanesckoff entra dans la chambre :

« Monsieur, me dit-il, vous ne méritez plus que mon mépris. Vous avez préféré à la mort, que vous pouviez trouver dans ce torrent, le plus abject cannibalisme. Vous avez mangé une femme que vous aimiez… ou du moins vous avez cru le faire, ce qui revient au même en ce qui vous concerne. Quant à moi, j’eusse été incapable de provoquer une monstruosité semblable. J’ai simplement voulu prendre le temps de faire prononcer sans bruit la nullité de mon mariage. Apprenez donc que Sonia vit encore. Ce qu’on vous a servi pour des seins vacillants n’était que de la vulgaire tête de veau, et les morceaux les plus délicats de vos repas n’étaient que la chair du même animal. Votre maîtresse est là, derrière cette porte. La liquidation de nos fortunes lui attribue la propriété de ce château, que je quitte à l’instant même pour ne plus le revoir. Respirez, monsieur, vous êtes libre. »

À peine Karaïvanesckoff se fut-il retiré que je me précipitai vers la porte.

Ô joie ! Sonia parut à mes yeux, plus surprise encore de ma vue que je ne l’avais été moi-même des paroles du prince.

« Vous ici ? s’écria-t-elle, avec une stupéfaction non déguisée. Moi, qui vous croyais mort ! Alexandro me l’avait dit, et même…

– Même… quoi ?

– Il m’avait fait croire, reprit-elle un ton plus bas, que, sous la menace de mourir de faim… je vous avais mangé !

– Et à moi aussi ! » m’écriai-je avec irréflexion, en me précipitant dans les bras de la princesse.

Mais subitement une répugnance me saisit. Mes lèvres se refusèrent ; ma main quitta sa taille enlacée.

« Eh ! quoi ! pensai-je, Sonia vit encore ! et elle avait cru commettre sur mes restes mortels le plus exécrable des forfaits ! Non seulement elle n’a pas reculé devant la nécessité de se repaître de ma chair, mais elle a accepté ce sacrifice ! Elle a cru pouvoir être encore heureuse en ce monde, après que j’avais cessé de jouir de la lumière du jour ! Ô Dieu ! jusqu’où peut aller l’ingratitude humaine ! Se peut-il que ce que j’avais pris pour de l’amour puisse faire place, en quelques heures, à une si épouvantable indifférence ? »

Je regardai Sonia. Évidemment, les mêmes pensées l’avaient assaillie. Je fis un pas vers elle. Une terreur inexprimable se lut aussitôt dans son regard.

« Ne m’approchez pas ! s’écria-t-elle. Ne m’approchez pas ! Misérable assassin ! Cannibale !… »

Je compris. Une barrière insurmontable était désormais élevée entre nous. Il ne restait de notre amour ancien que le remords d’une mauvaise action. Ah ! certes ! le prince avait touché juste, Karaïvanesckoff était bien vengé !

D’un salut correct je pris congé, et voilà pourquoi je frémis encore quand j’entends dire aujourd’hui d’une femme :

« Gentille à croquer !… » Ô ma conscience ! »
 
 

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(Jean Magnier, in Gil Blas, onzième année, n° 3444, mardi 23 avril 1889 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, n° 328, 3 novembre 1889)