LE MARBRE ILLO LA LANTERNE
 
 

Pour Adolphe Brisson.

 
 

I

 
 

J’aimai Vienne du jour où j’y tins garnison ; je l’aimai pour son Rhône vivant, cette large coulée de neige et de limon fondus, qui fuit à l’allure d’un cheval au trot, avec des remous, des retours, des bouillonnements muets, tous ces caprices de l’eau, lasse de descendre toujours.

Je l’aimai pour son parfum de cité antique, pour ces vestiges de sa splendeur ancienne dressés au détour de chaque rue. Dans les salles froides des musées, les choses du passé ne m’avaient pas touché de leur charme attendrissant ; ce fut là qu’elles m’en pénétrèrent pour la première fois, sous le libre ciel, droites et vénérables au milieu des bâtisses modernes, pareilles à ces fûts séculaires qui s’élèvent parmi l’éternel rajeunissement d’une forêt.

Un soir qu’au retour de la manœuvre, je ne me lassais pas d’admirer le petit temple d’Auguste et Livie, doré comme un fruit mûr et fin comme un coffret, une voix grave prononça derrière moi :

« Vous trouvez cela beau, mon lieutenant ? »

Me retournant, je vis un homme corpulent, au rouge visage d’Henri IV grisonnant ; il était coiffé d’une cloche de paille blanche, et les pans de son ample redingote noire saillissaient comme les deux battants d’une armoire ouverte.

Il prononça sur le joli monument quelques mots pleins de justesse et de goût. À mon tour, je laissai couler mon enthousiasme. Il m’écoutait en hochant sa cloche de paille et battant le pavé de sa canne. Puis il me convia à marcher de compagnie et me révéla cette petite ville laborieuse, tout édifiée sur les mosaïques et les statues des villas romaines, où chaque coup de pioche du terrassier fait renaître des splendeurs à la lumière du jour. Il en parlait comme un croyant parle de Dieu, avec cette heureuse couleur dont les idées qui nous sont familières et chères teintent les mots qui servent à les peindre.

Nous gravîmes ainsi une route à flanc de coteau, qui s’élève au-dessus de la ville. Devant une petite maison séparée du chemin par deux massifs de roses, mon compagnon s’arrêta ; il parut hésiter quelques moments, puis :

« J’habite là, me dit-il. Si vous avez quelques instants à perdre chez un vieux garçon, je vous montrerai une chose vraiment belle, plus belle que tous les trésors recueillis par la ville, une chose que j’ai découverte et gardée. »

Je me laissai tenter.
 
 

II

 
 

La grille ouverte, une clochette tinta, qui fit paraître une servante ; énorme, cette femme frôlait de ses hanches les deux montants de la porte ; son ventre soutenait ses seins croulants, et son menton gras était couvert de poils rudes et gris qui semblaient empruntés à la barbe du maître.

Celui-ci lui dit :

« Nous allons au fond du jardin. »

Et cette femme dut ouvrir une porte latérale pour s’effacer.

La maison traversée, nous fûmes, en effet,dans un petit jardin en plan incliné, d’un vert sombre et luisant de feuillage amoureusement arrosé, d’où montaient des souffles de fraîcheur. Au centre d’une pelouse, un bassin miroitait comme une pièce d’argent sur un tapis de jeu.

Tout à coup, cet homme prit mon bras et me dit :

« Regardez ! »

Contre le mur du fond, sous un auvent garni de plantes grimpantes, un bas-relief de marbre blanc était dressé : un torse de femme étendue et tournée vers nous.

Étrange prévision du regard qui, dans la rue, nous avertit qu’une femme est jolie avant que ses traits soient distincts : bien qu’à dix pas du marbre, je fus ébloui du rayonnement de sa beauté !

Je courus vers l’abri. Sauf une écharpe autour des reins, adhérente et plissée menu comme une étoffe mouillée, cette figure était nue. Et l’on était tenté de poser la main sur le doux modelé du marbre, pour sentir battre la vie.

Ce corps n’était point chaste ; il n’était pas lascif ; tranquillement, il échappait à l’étroite prison des mots humains.
Hélas ! la tête n’existait plus. Oh ! quelle figure charmante avait dû couronner tant de perfections ! Était-elle sévère ? Non. Souriante ou rêveuse. Comment ses lèvres ? Comment les tresses de ses cheveux ?

Quel mystère, ce corps adorable sans visage, mystère troublant et despotique autant que cette autre énigme contraire et pareille à la fois : une femme qui passe, dont le visage est nu, mais le corps invisible !

Sortant du rêve, je m’écriai :

« Ah ! on ne devrait l’admirer qu’avec du silence ! Mais qui est-elle ? D’où vient-elle ? »

Mon hôte sourit.

« N’est-ce pas ? elle inquiète autant qu’elle transporte… J’avais votre âge quand je la trouvai ; je fus troublé par son mystère autant que par sa beauté. Mais elle fut charitable : elle apaisa tous mes désirs. Je vais vous conter comment. C’est un peu l’histoire de ma vie, comme elle est un peu la statue de ma jeunesse. »

Il appela :

« Paula ! »

L’énorme servante parut sur le perron. Il lui cria :

« Apporte-nous de l’absinthe, de la glace et des chalumeaux. »

Puis à moi :

« Nous allons boire frais en causant près d’Elle. Asseyez-vous. »
 
 

III

 
 

« J’avais trente ans, poursuivit-il, quand je revins dans cette maison où les miens étaient morts, il y a vingt ans. Je résolus d’y vivre seul et je pris à mon service une fille de ce pays, jeune et vigoureuse.

Quand je fis creuser ce bassin, on déterra cette figure merveilleuse.

J’en devins tout de suite amoureux ; je restais des heures devant elle, si bien que mes yeux troublés croyaient voir se soulever ses seins. Je la fis placer contre ce mur parce que la lune levée l’y venait caresser et que je pouvais la voir ainsi de ma fenêtre, la nuit.

Comme vous, je voulus connaître son visage et son pays. Était-elle née à Rome ? ou bien l’artiste avait-il pris ici pour modèle une fille du pays de Vienne ?

Je fis bouleverser tout le jardin pour trouver quelque indice, à défaut de son masque mutilé. Ce fut en vain.

Et, d’autre part, je n’osais guère appeler près d’elle des savants, dont elle eût excité la convoitise.

Alors, je m’assombris. Une tristesse grise plana sur ma vie. Je songeais, par instant : « Qu’ai-je donc ? Ah ! oui : elle est mutilée, et je ne sais pas sa race. »

Or, une nuit d’été que l’air rare et brûlant interdisait tout sommeil, je me levai pour respirer à ma fenêtre ouverte. Le jardin était tout mouillé de lune. Et, soudain, il me sembla voir, dans le bassin, la statue se baigner !

Oui, en pleine lumière, son corps était étendu dans la vasque, en son attitude éternelle. Le col rentrait dans l’ombre ; mais je reconnaissais les jeunes seins ronds, le ventre sobre en bouclier, l’écharpe retenue à la rondeur fondante de la hanche.

Pourtant, le marbre reposait sous l’auvent.

Je criai : « Eh ! qui est là ? »

D’un bond, la forme se dressa dans une pluie d’eau argentée, avec un cri de femme surprise. Je descendis et je trouvai, cherchant vainement, dans son trouble, à se vêtir, ma domestique, qui profitait de mon sommeil pour se plonger tout à l’aise dans l’eau fraîche !

La nuit ne m’avait pas trompé : la ressemblance était parfaite ! La statue s’animait ; elle me révélait sa race et son visage : pour créer son chef-d’œuvre, le sculpteur s’était inspiré de ces filles du pays de Vienne, de ces Allobroges dont la race puissante a gardé à travers les siècles la pureté de ses lignes.

J’avais deux sœurs sous les yeux, deux sœurs que Vienne antique avait conservées jusqu’à nous : l’une dans le sommeil de la terre, l’autre par les lois obscures de la chair.

Que vous dirai-je de plus, monsieur, que votre esprit ne devine et que ne scellera votre discrétion ?

Dans le jardin, tout ruisselant de lune, je me jetai aux pieds de cette pauvre fille ; je lui balbutiai tous les mots que je n’osais murmurer à la statue ; je l’aimai, d’un seul coup, comme on aimerait une morte chérie qui reviendrait. Elle fut bonne et consentit à mes caresses, tout en gardant son humble place à mes côtés.

Et je vous jure que je l’aimai d’une étrange et unique façon, à la fois d’un amour tout à fait éternel pour son corps admirable, et aussi avec toute la ferveur, toute la soif d’idéal qu’avaient éveillées en moi le culte de la statue.

Et je vécus ainsi des années entre ma réalité de chair et mon rêve de marbre, jusqu’à l’âge des poils blancs, où le cœur vous tombe dans le ventre… »

À ce moment, la grosse servante descendit le perron avec ses rafraîchissements. Son poids broyait les cailloux, et sa poitrine pendante menaçait son plateau.

Mon hôte s’était tu. Alors, oubliant les vingt ans écoulés, je m’écriai :

« Mais où est-elle, cette forme divine qui sut, à vos yeux, animer un pareil chef-d’œuvre et ressusciter pour la joie de votre vie toute la grâce antique ? »

Alors il me désigna, d’un bref mouvement d’yeux, l’énorme femme barbue et, avec une mélancolie si pénétrante que mon cœur en fut inondé :

« C’était elle. »
 
 

_____

 
 

(Michel Corday, in Gil Blas, dix-septième année, n° 5771, vendredi 6 septembre 1895. Nouvelle reprise dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, treizième année, n° 1023, 10 mars 1896 ; l’illustration est extraite de cette dernière publication.)