SATY1
 

Mon cousin éloigné, Georges Trédorn, est mort au Sénégal, il y a trois mois, d’un accès de fièvre chaude, dit-on tout haut, d’une crise suprême de délire alcoolique, dit-on tout bas.

Il était lieutenant de vaisseau. Personne plus que lui n’a tenu la mer. Il avait l’horreur du sol ferme.

Par le ministère et les consulats, la famille a reçu, en héritage, trois malles tachetées, rapiécées, bigarrées d’étiquettes, – qui sentent le varech et le santal à la fois.

Le cousin Georges avaient des goûts étranges ; dans tous les pays qu’il traversait, il s’appliquait à collectionner les images, les sculptures, les bibelots, les emblèmes les plus naturels. Il avait du Japon rapporté des horreurs. Comme on sait cela, c’est moi qui suis chargé d’ouvrir les caisses, d’inventorier, et de supprimer les indécences.

Et parmi des choses vagues, embaumées, venant des dix-huit points du monde, je trouve des papiers jaunis, trempés de sel, chiffonnés, oubliés, et je lis :
 

« Océan Indien, 15 septembre. Je reviens à bord, tremblant de ce que j’ai vu… moi seul ai compris… mes six matelots d’équipe sont des brutes… des simples, au moins… J’ai la tête perdue…

Il faut pourtant que je me retrouve, que je note ce cauchemar. Ah ! c’est affreux ! Ai-je bien vu ? Mais non, il n’y a pas à douter, et il ne tenait qu’à moi de ramener, de gré ou de force, un échantillon de ces monstres. Barnum me l’eût payé un million ; il y avait de quoi faire vomir de dégoût tous les hommes au monde.

Voici.

Ce matin, j’ai été envoyé en reconnaissance vers un groupe d’îlots inconnus jusqu’ici, oubliés sur les cartes.

C’est en plein large, à deux cents lieues de toute autre terre. Dans un canot, j’avais mes six nageurs ordinaires.

C’était amusant : un plan à lever, un croquis à faire, et la Société de Géographie en perspective, me décernant un prix, un jour de grande séance, l’année prochaine… ou l’autre…

J’ai abordé un sol volcanique… ces îles-là ne doivent pas être bien vieilles.

C’est un des derniers soupirs de la vieille planète qui les a poussées là… pays désolé, cahoté, végétation rare ; çà et là, de la flore marine.

« Accoste ! »

Une grève morne, des éboulements de granits, gris et rouges. L’eau est profonde alentour.

La plus vaste des îles n’a pas deux lieues de tour, ce sera vite fait, nous entrons dans cette nature vierge.

Vierge.

Oh ! Pas d’arbres, pas d’oiseaux, un grand ciel bleu sur un sol blanc.

« Sale patelin ! » dit un matelot.

Nous avançons. Brusquement nous entendons des cris bizarres, inentendus jusqu’alors, terrifiants ; et voilà que dévale au galop, à vingt pas de nous, une troupe d’êtres sans nom, dont la vision rapide nous glace… et cependant nous sommes bronzés, nous autres.

« Des singes ! dit l’un.

– Non !

– Quoi, alors ?

– Des boucs ! » affirme un autre.

Je me tais, moi, car ce que j’ai vu ne ressemble à rien de ce que l’on connaît… si, aux satyres mythologiques peut-être, et encore avec des variations extraordinaires. Une immense curiosité nous empoigne ; nous courons derrière ces animaux prodiges, ces inexplicables phénomènes.

La chasse est dure… les monstres fuient éperdument, criant toujours ; et, dans leurs hurlements, il y a de la voix humaine. Enfin, par surprise, nous les poussons vers la mer ; devant les vagues, ils s’arrêtent, affolés, et font tête ; en cercle large, nous approchons, braillant nous aussi, et, ma foi, tous très pâles.
 
 
ILLO ILE DES SATYRES
 

Je commande : « Halte ! » à cent pas, et nous considérons la troupe énigmatique.

Ils sont douze, tous dissemblables, mais tous offrent un composé hideux d’humanité et d’animalité, de bouc et d’homme.

Les uns courent à quatre pattes, d’autres marchent debout. J’en vois un très grand, velu, qui serait un vrai bouc s’il n’avait pas des pieds d’homme ; un autre apparaît aussi comme un bouc, avec une peau humaine, presque blanche ; mais les deux plus horribles, assurément, c’est ce bouc encore à tête humaine, et cet homme à tête de bouc, avec des cornes renversées.

Et tout cela, terrifié par notre présence, pleure, se lamente, gémit, sanglote, avec des accents d’hommes, de femmes, d’enfants désespérés.

Un immense frisson m’a traversé les mœlles. J’ai reculé, mes hommes aussi.

« Sales personnages ! » dit le novice.

Dans le recul, notre cercle s’est rompu ; et les douze créatures, conduites par l’homme à tête de bouc, ont passé au milieu de nous puis disparu dans les rochers, avec des bonds de chèvres, une agilité fantastique. C’est ainsi que s’évanouit un vilain rêve.

En silence, nous avons tourné la masse des rochers, nous sommes rentrés dans l’intérieur. J’ai levé mes plans, tracé mes croquis, du haut d’un monticule ; et j’ai donné le signal du départ, dans une hâte d’échapper au mystère.

Sur notre chemin, dans l’éboulement granitique, une caverne s’est offerte. Un de mes hommes y a pénétré au hasard.

Et de loin je l’ai entendu qui poussait un grand « Ah ! »

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? » ai-je répondu douloureusement, lassé des prodiges.

Il y avait un squelette d’homme, un vrai, celui-là ; sur le sable sec de la grotte, il était étendu tout droit ; près de lui, un couteau de matelot, une hache ; dans un coin, la pierre calcinée racontait des cuisines anciennes, un foyer d’aventure, brûlant dans ce désert, par les nuits froides. L’homme avait dû mourir nu ; pas un lambeau d’étoffe ne subsistait alentour.

Alors, j’ai eu le dégoût de comprendre. J’ai reconstitué le naufrage : l’homme se jetant à la mer, nu, comme le matelot de Virginie, son couteau dans les dents, une hache ficelée au ventre.

Seul dans cette île, seul avec une chèvre, des chèvres venues là peut-être par le même vaisseau, nées là peut-être, mystérieusement, comme sont nés jadis, sur toute la terre, les étalons des races quelconques, tous les premiers des espèces vivantes. Et je me suis souvenu du crime de bestialité, puni de mort par les lois de Moïse, des accouplements monstrueux de l’homme avec les bêtes dont parlent les légendes, qui poétisent tout.

J’avais la clé de l’énigme, et mon cœur se levait. Une rage m’a pris ; j’ai voulu venger l’humanité, souillée par ce mort impuni ; supprimer les preuves du crime, ces bêtes humaines hideuses, ces produits démoniaques, ces êtres de cauchemar et de folie.

J’ai fait charger les carabines, et nous avons, de nouveau, cherché la troupe ignoble. Mais, plus rien, les horribles s’étaient terrés, évanouis ; l’île était silencieuse, rien n’y remuait plus.

Puis, j’ai songé que les créatures bâtardes, les mulets, les léopards restaient à tout jamais stériles, et je me suis consolé.

Ceux-là ne se perpétueront pas. Ils ont vécu, mais, après eux, le silence retombera sur leur existence volée aux lois de nature ; et si jamais leurs ossements sont retrouvés, on les classera dans les préhistoriques, les antédiluviens, aux époques perdues de la brume et du rêve. »
 
 
SATY2
 

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(Maurice Montégut, in Gil Blas, treizième année, n° 4259, vendredi 17 juillet 1891 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, neuvième année, n° 654, 18 décembre 1892. Illustration de La Lanterne ; estampes de Hans Sebald Beham, « Nessus et Deianeira, » et « Satyre jouant de la trompe, » c. 1530-50)