NERVAL NADAR
 
 

Né le 21 mai 1708 [sic, pour 1808], dans la rue feu Pierre Lescot, qui, avant son événement, avoisinait le Palais-Royal, Gérard de Nerval connut à peine le baiser maternel et fut élevé par un de ses oncles dans la patrie de l’herbier du vieux Jean-Jacques.

Il allait ne pas connaître son père, quand, un beau jour d’avril, au seuil de la maison de son oncle, son auteur, homme à la figure hâlée par les combats de Montmirail, s’arrêta devant lui, jeta le manteau sous lequel se cachait son uniforme et lui dit en ouvrant les bras :

« Me reconnais-tu ?

– Oui, tu dois être mon père, bien que je ne t’aie jamais vu ! La nature a de ces révélations soudaines, et les battements de mon cœur devancent tous les discours que tu es en droit d’attendre d’un enfant de dix-huit mois ; embrasse -moi ; tu es mon père, puisque tu es officier et décoré de la légion des braves : tu sers dans les guides, sois celui de mon enfance. »

Tant de précocité chez un enfant qui n’avait jamais assisté aux représentations du Cirque-Olympique, faisait présager une intelligence supérieure qui ne s’est jamais démentie.

« À propos, et ma mère ? balbutia-t-il, où est ma mère ? Je n’ai jamais vu sa binette. »

L’officier, sans répondre, l’étreignit plus fortement contre son cœur et le plaça sur-le-champ au collège Charlemagne.

Il y obtint toujours les premières places en version et les dernières en thème, signe caractéristique d’un esprit supérieur, comme dit Eugène de Mirecourt.

La version vient du génie, le thème ne demande que de la patience. Il tâtonne et rétrograde quand sa compagne audacieuse va de l’avant. Celle-ci est l’image du progrès, elle marche de conquête en conquête, tandis que le thème ne quitte jamais son ornière. La version fait les grands hommes, le thème fait les rois citoyens, les députés du centre et les bonnetiers. Charles X était fort en thème ; Napoléon était fort en versions et en conversions. Voilà la différence.

Gérard de Nerval passait toutes ses vacances chez son oncle ; il invitait à danser les jeunes paysannes aux fêtes d’Ermenonville, sur une grande pelouse verte, encadrée d’ormes et de tilleuls.

Il y a autant de danger à danser sur une grande pelouse verte, cachée par des tilleuls, avec une paysanne d’Ermenonville, qu’à cueillir la fraise dans le bois de Boulogne avec une jeune péri de Saint-Georges-Square.

Gérard raconte dans Sylvie ses premières amours et cette danse sur la pelouse d’Ermenonville, où il vit bondir son âme et chanceler sa vertu. – Il eut son Adrienne Lecouvreur. Cette Adrienne ressemblait à la Béatrix du Dante, qui sourit au poète errant sur la lisière des Saintes Demeures.

Ainsi chantait ce jeune homme en vacances de rhétorique, qui délaissait Sylvie pour une belle Adrienne aux cheveux d’or.

Celui de Gérard pour la blanche colombe d’Ermenonville badina, badina bien souvent dans son âme et dans ses plus beaux rêves pendant l’année scolaire, jusqu’aux vacances suivantes. – Mais hélas ! il badina impunément, comme dit Piron ; la blanche colombe allait prendre le voile.

Et son amour badinait, badinait toujours.

Le jeune homme, qui voyait s’envoler tous ses beaux rêves, ses joies et son amour, se réfugia dans l’étude pour échapper au désespoir. – Il alla cuver son amour ailleurs !
 
 

Il visita l’île de France,

Il visita l’île d’Amour,

 
 

et but l’Hippocrène. – L’ivresse chasse l’ivresse qui étourdit le cœur : hélas ! le cœur du pauvre Gérard titubait, titubait toujours. – Adrienne n’eût-elle pas mieux fait de prendre ce cœur que le voile, en voyant Gérard si malheureux ? mais les femmes sont impitoyables – quand le sang des Valois coule dans leurs veines !…

Gérard se vengea bien noblement de cet amour dédaigné en traduisant, malgré ses dix-huit ans, le Faust de Gœthe, qui prédit que le traducteur deviendrait l’un des plus purs et des plus élégants écrivains de France. – Si cet éloge de l’illustre écrivain a franchi les grilles de votre couvent, Adrienne, dites-nous que vous vous repentez de n’avoir point aimé le pauvre Gérard, et nous vous pardonnons le mal que vous lui avez fait !

Cet homme de tant de verve et de mélancolie se livre à la culture des vers et fait paraître successivement deux ouvrages, l’un intitulé : Souvenirs de nos gloires, et l’autre : Élégies nationales. Il passe dans le monde littéraire pour coloriste à outrance. Le bibliophile Jacob, qui dirigeait alors le Mercure de France, l’engagea en qualité de traducteur-solo d’ouvrages allemands.

Il se lie très intimement avec toute la bande des littérateurs insurgés contre l’école classique ; on lui fourbit des armes pour se joindre à l’insurrection.

Gérard de Nerval forme le cercle des rugisseurs ; Victor Hugo est nommé généralissime et distribue les massues aux conjurés. Viennet perd la tête et Arbogaste dans la mêlée, qui devient terrible.

Ce bon Gérard, doux comme un agneau, timide comme une jeune fille, se croit le plus humble et le dernier des combattants dans cette grande arène des lettres, où tant de gens se posent en matamores ; il souffre parfois de cette guerre d’extermination ; car au fond il n’en veut pas au classique, qui ne lui a rien fait. Il profite d’un armistice pour glisser çà et là quelques pièces au théâtre. Il y fait jouer une charmante comédie en trois actes sous le titre : Tartufe chez Molière. Gérard faisait partie, sans s’en douter le moins du monde, de ces crapauds du Parnasse qui coassent, suivant la noble expression du nez de M. Bocage, alors directeur de l’Odéon. Gérard nage en plein journalisme ; il y fait sa planche, et obtient l’approbation de tous les maîtres nageurs de la littérature. Jules Janin ne le désavouerait pas.

Mais il n’a jamais oublié sa jolie danseuse d’Ermenonville, et s’il a beaucoup aimé ce sexe à qui il doit sa mère, soyez sûr qu’il aime encore la vierge de ses saintes amours.
 
 

Le fond est agité, mais la mer est tranquille !

 
 

Quoi qu’il fasse, Gérard l’aimera toujours !!
 
 

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(in Les Binettes contemporaines, par Joseph Citrouillard, revues par Commerson, pour faire concurrence à celle d’Eugène (de Mirecourt, – Vosges), quatrième volume, Paris : Gustave Havard, [sd] ; portrait de Nadar)