hue pavillon flaubert
 
 

À CROISSET

 

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Croisset, dimanche.

 
 

Il fait froid, triste.

La maison blanche où Flaubert repose est fermée. Les rares amis qui sont accourus regardent avec mélancolie le mouvement des bateaux, le groupement ensoleillé de Maromme et de la vieille cité rouennaise, qui apparaissent dans le lointain.

Les intimes et les fidèles sont, avec les parents, dans le salon aux volets clos et dans la vaste salle à manger normande, haute, peinte en blanc, avec de vieux médaillons au mur.

J’arrive dans le jardin avec M. Pinchon, du Nouvelliste de Rouen, le fils de mon vénéré professeur au lycée Corneille, qui est, lui aussi, l’un des amis de la maison.

Nous trouvons là M. et Mme Commanville, puis M. Guy de Maupassant, l’exécuteur testamentaire présomptif et, en tout cas, l’héritier littéraire immédiat du grand maître qui vient de s’éteindre.

M. de Maupassant est arrivé hier soir samedi, à neuf heures, et c’est de sa bouche que je tiens les touchants détails qui vont suivre.
 
 

*

 
 

Flaubert avait pris son bain hier matin, mais il n’avait pas déjeuné, quand la syncope est survenue.

Il était dans son cabinet de travail, au premier étage, et, sa vue se troublant, il appela sa bonne. Celle-ci monta et, sur l’ordre de Flaubert, alla chercher le médecin de Croisset, M. Fortin.

M. Fortin était justement en visite au Grand-Couronne. La bonne revint et trouva son maître affaissé plutôt qu’assis sur son immense canapé.

« C’est curieux, dit Flaubert en se frottant les yeux, j’y vois jaune… j’y vois jaune… »

Il répéta cette phrase, puis prit une fiole d’éther et se frotta lui-même les tempes.

« Ah ! ça va mieux, soupira-t-il. Voyez-vous, si ça m’avait pris demain dans le chemin de fer ! j’aurais été bien ! »

Puis, il tomba sans pousser une plainte. Il commençait une phrase, il ne l’acheva pas. La tête posée sur l’oreiller du divan, il put cependant encore dire ces deux mots qui indiquaient bien que la pensée persistait malgré l’apoplexie :

« Avenue d’Eylau… »

Sa dernière pensée a été pour Victor Hugo, car, la veille, il avait reçu le livre nouveau du grand poète. Il avait voulu lui envoyer un mot, puis il s’était ravisé et avait dit qu’il irait le voir aussitôt arrivé à Paris.

Quand M. Fortin arriva, tout était fini.

Le corps de Flaubert fut étendu sur le canapé. On eût dit qu’il dormait.

Toutes les parties inférieures du visage avaient été aussitôt envahies par un sang noir. De même les oreilles. Mais, aujourd’hui dimanche, il n’en reste plus trace. Le corps, transporté sur son lit, est d’une blancheur parfaite. La tête tranquille est, chose frappante, la parfaite image de Louis Bouilhet. Les deux amis, les deux frères, se ressemblaient donc tant que cela ! Qui les a vus vivants n’y a peut-être point songé. Mais, Flaubert mort, c’est Bouilhet mort. Même tête de vieux Gaulois avec la moustache à la Vercingétorix ; mêmes cheveux tombant en arrière.

On a moulé le masque ce matin. Quand le buste sera fait, il sera difficile de se prononcer entre le portrait de l’auteur de Madame Bovary et celui de l’auteur de Malænis.
 
 
MASQUE FLAUBERT
 

On eût dit que ces deux inséparables seraient unis même dans la mort, car la tombe que Flaubert va occuper mardi, au cimetière Monumental de Rouen, qui est d’ailleurs celle de M. et Mme Flaubert ses parents et de Mlle Flaubert sa sœur, se trouve à trois mètres de la tombe de Bouilhet.

Dans la soirée de vendredi, Flaubert avait causé et ri avec le docteur Fortin. On avait même parlé de Corneille, et Flaubert avait lu des vers.

Cependant, aujourd’hui qu’il est mort, on va rechercher, n’est-ce pas ? toutes les causes de sa fin subite, et on constate qu’il travaillait trop, depuis trois semaines surtout.

Il finissait son livre, son dernier livre, les Deux Commis ou Bouvard et Pécuchet, et il avait comme une hâte de le finir, ce livre, pour s’en aller à Paris faire l’école buissonnière. Chaque jour, au lieu d’y travailler trois ou quatre heures, il s’acharnait sur la besogne soir et matin. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus.

Coïncidence singulière, à force de persévérance et d’opiniâtreté, il avait fini le roman jeudi ! Ses malles étaient bouclées, et il allait partir, emportant les Deux Commis et un volume de Notes qui doit compléter l’œuvre. Ces deux commis sont deux Bas-Normands qui ont fait fortune à Paris et qui se racontent leurs aventures. Leur histoire forme le premier volume. Le second volume comprend les notes et impressions de Flaubert sur ces aventures. C’est une forme nouvelle, qui contient la critique de l’œuvre même.

Verra-t-il le jour, ce livre ? ou plutôt ces deux livres verront-ils le jour ?

Oui, certainement, puisque le premier est terminé depuis jeudi et que le second est à peu près en ordre. M. Guy de Maupassant, au surplus, en connaît tous les détails, et les moindres. Mais la famille de Flaubert étant malheureusement divisée, et le maître n’ayant pas fait, on le craint, de testament, on a dû requérir l’apposition des scellés. La formalité a été aussitôt remplie, et le manuscrit attendra une solution que tout le monde souhaite amiable.
 
 

*

 
 

Pour les lettrés, pour les amis de Flaubert, il n’y a qu’une chose à faire : remettre les manuscrits à M. Guy de Maupassant, qui, avec le pieux dévouement d’un fils plutôt que d’un élève, fera tout le travail de classement qu’il faudra faire, dût-il durer des années.

Mais les membres de la famille Flaubert agiront-ils ainsi ? N’écouteront-ils pas d’autres sentiments, et observeront-ils ce saint respect dû à la Pensée plus qu’à tout ce qui nous reste d’un pareil homme ? C’est à craindre.

Les efforts exagérés que Flaubert avait demandés, ces derniers temps, à son cerveau se compliquaient d’ailleurs d’une manie qu’il affectionnait, celle de ne plus marcher.

« Marcher, disait-il, ce n’est pas philosophique. »

Il y a quelque temps, MM. Daudet, Zola, Charpentier et de Maupassant étaient venus le voir, et on sortait de table. Les jeunes gens émirent le projet fantastique de faire un tour dans le jardin.

« Jamais de la vie ! s’écria Flaubert. Je vous le défends. »

Et comme en riant, et pour éviter la congestion, ils arpentaient la salle à manger :

« Ne marchez donc pas ! reprit Flaubert ; les philosophes ne marchent pas. Pour réfléchir et pour penser, il faut rester assis. Ce sont les bourgeois, ajoutait-il parfois, qui se promènent, sur le mail ou sur le Cours. »

Et il restait assis. Il est probable que tout autre que lui eût succombé à cet effrayant régime dix années plus tôt.

Mais il était bâti en hercule, on le sait.
 
 

*

 
 

Je ne veux pas insister sur un détail intime qui, aux yeux des amis du défunt, va être considéré peut-être comme une des causes éloignées de sa mort.

On a trouvé sur sa table, à lui, l’homme qui a toujours payé plutôt deux fois qu’une, pour éviter les chicanes et les gens de loi, à lui qui eût vendu la maison maternelle pour n’avoir pas affaire aux plaideurs, – on a trouvé sur cette table, ce matin, une citation d’huissier, envoyée lundi, à son adresse par un de ses anciens amis, avec l’intention trop claire de lui faire beaucoup de peine, car l’affaire en litige regarde son neveu, et non lui, qui n’a, je le répète, jamais eu un procès de sa vie.

Il est entré dans une grande colère en recevant ce papier timbré, et cette première crise a peut-être été funeste.
 
 

*

 
 

Autre détail : les pressentiments de mort ont été nombreux.

N’est-il pas singulier qu’on en retrouve à peu près chez tous ceux qui pensent beaucoup ? Ne faut-il pas, au contraire, trouver cela tout naturel, le penseur, l’homme véritable, étant chaque jour amené à se poser la terrible question : « Vais-je mourir aujourd’hui ? »

Flaubert avait écrit six ou sept lettres à M. Guy de Maupassant depuis quinze jours. Quatre de ces lettres étaient attristées par des variations sur ce thème assez sombre :

« Je travaille, je travaille beaucoup ; mais je crois qu’on verra la fin du bonhomme avant la fin du livre… »

Il disait lundi à M. Fortin :

« Eh ! si j’allais mourir avant d’avoir fini, ça en serait, une fin de chapitre, ça, hein ! »

Il riait. Il n’y croyait pas. Il avait un peu peur de la mort. Un de ses disciples, M. Zola, est, m’a-t-on assuré plusieurs fois, aussi très impressionné par la question fatale. Voilà qui ne serait point d’un observateur ni d’un analyste.

Il faut craindre, je le répète, que Flaubert n’ait pas fait de testament, par la raison qu’il évitait, précisément, de penser à la mort. Peut-être, dans une nuit de tristesse, en aura-t-il fait un. Mais c’est dans cette condition particulière seulement, et alors il aura jeté le pli cacheté dans quelque coin.
 
 

*

 
 

L’autre jour, son pauvre grand cœur était bien ému.

Figurez-vous qu’il a choisi, dans sa manie des excentricités un peu vieillottes qu’on n’a pas à lui pardonner, car elles ne gênaient personne, le prénom de Polycarpe. Pourquoi ? Pour n’avoir pas un prénom de famille comme tout le monde. Il était, disait-il avec fermeté, Gustave pour les lettres, et Polycarpe Flaubert pour ses amis.

De sorte que, tous les ans, on lui souhaitait sa fête à la Saint-Polycarpe.

C’était, l’autre jour, la Saint-Polycarpe de 1880. La fête avait lieu chez son excellent ami, M. Lapierre, l’aimable directeur du Nouvelliste de Rouen, qui se multiplie, je le constate en passant, pour apporter aux parents de Flaubert un peu d’aide dans ces tristes circonstances.

On était une douzaine, et Flaubert présidait, en face de Mme Lapierre. On avait préparé des papiers à entête, avec Polycarpe recevant les hommages de ses adorateurs, et on avait envoyé ces papiers à tous les amis, lesquels les avaient retournés avec des mots cocasses.

Tout le monde buvait à sa santé ! Il était rayonnant de joie. À peu près toutes les dix minutes, la bonne allait ouvrir. C’était un facteur du télégraphe, ou un de ses collègues de la poste, qui apportait au grand enfant des fumisteries sans nombre, émanées des fidèles et des disciples. Les plaisanteries les plus saugrenues émaillaient ces épitres. L’une venait soi-disant de Nordenskjold, l’autre de Sarah Bernhardt, une autre du roi des îles Sandwich, une autre de Menesclou et ainsi de suite.

Toutes célébraient follement la gloire du maître et le félicitaient à l’envi.

Et il riait.

Au dessert, on lui apporta une grosse couronne qu’on plaça en plaisantant sur sa tête.

« Pas ça, dit-il tristement. J’ai l’air d’un tombeau. Brrrr !… »
 
 
MAISON FLAUBERT CROISSET MONDE ILLUSTRE
 

Je ne sais si on ne trouve point ceci trop personnel, mais j’ai hâte de dire que mon impression est très triste, aujourd’hui, sur cette berge de la Seine, où j’ai passé de jeunes années, par hasard, à deux pas de la maison blanche de Flaubert. Les murs se touchent presque.

Je revois, moi, la vieille habitation carrée où j’allais le dimanche et d’où on me le montrait de loin. Les propriétaires aussi de celle-là sont morts. Et c’est tout un tableau mélancolique d’il y a quinze ans que je revois passer sous mes yeux.

Soyez tranquille, le même sentiment pénible n’affecte pas nos compatriotes, les bons Rouennais. Ceux d’entre eux qui lisent, et ils paraissent rares, se remémorent les succès littéraires de l’enfant du pays ; mais, les autres, qui sont, suivant l’expression de M. Laroche-Joubert, le plus grand nombre, les autres ne savent même pas de quoi il s’agit.

On annonçait hier que Flaubert était mort.

« Ah ! oui, le sérugien ! répondaient-ils.

Parce que le chirurgien de l’Hôtel-Dieu leur coupe les bras et leur pose des sangsues, ils le connaissent bien, plus que cet autre toqué qui faisait des livres, s’habillait follement et prêchait la croisade contre le philistin, l’extinction du bourgeois.

Pourquoi cette haine contre une classe de la société qui nous a déjà donné M. Prudhomme et Jérôme Paturot, deux types immortels ? C’est que Flaubert avait été singulièrement aigri, au début de sa carrière, par les façons d’agir des bourgeois, ses concitoyens, à son égard. Mais ce sont là des souvenirs du passé, parlons du présent.
 
 

*

 
 

À quatre heures du soir arrivent MM. Bergerat et Charpentier. Ils sont les premiers Parisiens qui sonnent à la porte du mort. C’est que la nouvelle n’a guère été connue que ce matin, de tous les côtés. Les télégrammes pressants, en revanche, sont nombreux. M. Lapierre en a reçu une trentaine, des députés, des sénateurs, qui demandent à quelle heure auront lieu les obsèques, et quel jour.

Ce sera seulement après-demain mardi, à onze heures et demie, à l’église de Canteleu, située sur la colline, derrière le petit village de Croisset, qui, lui, n’a pas d’église, le pauvre petit !

La municipalité de Rouen n’a pu prendre aucune décision à l’égard de la députation officielle qui devrait suivre la dépouille mortelle d’un de ses plus illustres enfants.

C’était aujourd’hui fête, et je crois que demain seulement, une proposition sera examinée par les successeurs de ceux à qui Flaubert écrivit la lettre fameuse que je rappelais hier.

Bientôt un Comité se formera pour provoquer une souscription et élever un monument à Flaubert. C’est à M. Lapierre, son ami, qu’en reviendra toute la tâche, et je suis sûr qu’il l’assumera jusqu’au bout.

J’ai longuement causé ainsi, questionnant et écoutant, dans des demi-rêveries, avec M. de Maupassant.

Il venait d’écrire à Victor Hugo, à Goncourt, à Zola, à trente autres, dépêches ou lettres. Je l’ai laissé achever son pénible travail et je m’en suis revenu à Rouen par le quai.

J’ai revu, à mesure que la voiture avançait vers le centre de la ville, tous ces types de notre pays de Caux, que plus que tout autre, peut-être, un Cauchois du vieux terroir, sent vivre avec intensité dans Madame Bovary.

Le soleil descendait. Les mâts innombrables des bateaux se détachaient nettement sur le ciel. La Petite-Provence était encombrée de monde ; je revoyais Yonville, avec M. Lheureux, Homais, Bovary, puis Léon, passant avec Emma sur cette Petite-Provence de Rouen, dans la voiture aux stores baissés, devant la statue de Boieldieu, et tournant la rue Grand-Pont pour aller à l’hôtel meublé.

L’homme qui a peint ces personnages et qui a pu faire que l’esprit ne les oublie jamais est mort là-bas, dans la petite maison blanche, au bord de l’eau, et pas un de ces Rouennais n’en parle. Voyez-les ! Les vieilles pécores, les jeunes coquettes, les mûrs et les beaux de la ville potinent sur M. Chose et sur Mlle Machin ; mais ils ne s’inquiètent seulement pas de savoir ce qu’était ce profond penseur. Le Rouennais cause de ses affaires. Je le vois agiter lentement des questions banales et « pot-au-feu. » Il est bien plus philistin que Flaubert ne disait, puisqu’il ignore jusqu’au nom de l’enfant du pays qui vient de mourir, du compatriote à lui, bien à lui, – quand les autres en ont tant qu’ils vont chercher au diable, – qui vient de disparaître.

Allais, marchais ! Il s’en moque un peu, de Flaubert, de son œuvre et du reste.

Rouennais, va !
 
 

PIERRE GIFFARD

 
 

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(in Le Gaulois littéraire et politique, douzième année, 2ème série, n° 240, lundi 10 mai 1880 ; Magdeleine Hue, « Le pavillon Flaubert à Croisset,» huile sur toile, 1919)

 
 
 
flaubert_croisset
 
 

OBSÈQUES DE GUSTAVE FLAUBERT

 

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Rouen, 11 mai.

 
 

Celui que nous venons de conduire à la dernière étape disait un jour au docteur Liétout, un de ses vieux camarades de collège et d’école :

« Près du cadavre d’un ami, je n’ai pas seulement ma douleur. J’ai encore l’étude de ma douleur. »

En suivant cet après-midi son convoi, nous nous demandions :

« S’il nous voit aujourd’hui, comment, lui qui jugeait tout, juge-t-il ce qui se passe ? »

Il avait en exécration les journaux. Tous les journaux, depuis trois jours, témoignent de leur admiration pour lui. Dans ses fréquents accès de misanthropie, il répétait : « Il n’y a pas vingt personnes qui s’intéressent à moi. » Or, pour aller de la maison mortuaire au Cimetière Monumental où sont les tombeaux de la famille Flaubert, il fallait commencer par faire un long détour, de la Seine aux hauteurs de Canteleu, où devait avoir lieu la cérémonie religieuse, puis revenir à Croisset, traverser ensuite Rouen dans sa longueur, se rendre, enfin, à un quart de lieue de la ville, dans les terres. Plus de trois cents personnes ont accompli d’un point à l’autre, ce long trajet ; deux cents personnes l’ont fait à pied. Beaucoup d’entre elles sont venues exprès de Paris, pour rendre ce dernier hommage à un auteur qui a écrit en tout sept ouvrages, dont l’un n’est pas même encore publié.

Que dis-tu de cela, sceptique ? N’est-ce pas que le monde vaut encore mieux que tu ne pensais ?
 
 

*

 
 

Arrivé à Rouen lundi à trois heures, nous nous étions immédiatement rendu à Croisset.

L’un des neveux de Flaubert, M. Roquigny, nous accompagnait.

La famille Flaubert appartient à l’histoire. Nous devons donc en dresser l’arbre généalogique.

Le chef de la famille, le chirurgien Flaubert, dont l’une des rues de Rouen porte aujourd’hui le nom, a eu trois enfants :

Une fille, mariée à un avocat, M. Hamard.

Le docteur Achille Flaubert, qui a succédé à son père et qui, âgé aujourd’hui de plus de soixante-dix ans, s’est dernièrement retiré à Nice pour raison de santé.

Enfin, l’auteur de Madame Bovary.

Mme Hamard a eu une fille, Caroline Hamard, celle que Flaubert aimait tant et qui est aujourd’hui Mme Commanville.

Achille Flaubert n’a eu, lui aussi, qu’un fille, qui est mariée à M. Roquigny et qui nous conduit.

Quant à Gustave, on sait qu’il n’a jamais voulu se marier pour garder toute son affection à sa nièce.

Pas de description de la maison mortuaire. La villa de Flaubert a été dépeinte des milliers de fois. Tous les collégiens ont dessiné une maison basse et large encadrée d’arbres au bord d’un fleuve. C’est cela.
 
 
Maison Gustave Flaubert Croisset
 

Aujourd’hui, comme hier, les volets sont fermés. Il n’y a pas de chambre funéraire ; le corps est là, en plein air, devant l’entrée du jardin, qu’on a dévalisé pour couvrir la bière de fleurs.

Tout d’abord, nous sommes étonné du petit nombre de personnes qui partent avec nous de la maison mortuaire. C’est que beaucoup de gens, se fiant au faire-part qui annonçait la cérémonie pour onze heures et demie ont attendu ce moment pour venir. Or, l’heure fixée était celle de la messe.

Chemin faisant, le cortège grossit. De minute en minute, arrive une voiture d’où descendent trois, quatre, cinq personnes.

À l’église de Canteleu, un assez curieux monument qui remonte au quinzième siècle, nous sommes déjà deux cent cinquante.

Citons à mesure que nous les notons sur notre carnet, MM. de Goncourt, de Banville, Lapierre, rédacteur en chef du Nouvelliste de Rouen, et toute sa rédaction, Charpentier, éditeur des œuvres de Flaubert, Jules Claretie, Alphonse Daudet, Émile Zola, François Coppée, de Hérédia, Théophile Gautier fils, Émile Bergerat, comte d’Osmoy, député, Léon Brière, rédacteur en chef du Journal de Rouen, et toute sa rédaction, Barrabé, maire de Rouen, Pinchon, l’un des plus anciens amis de Flaubert, Toudouze, Henry Morel, Lizot, ancien préfet, Raoul Duval, ancien député, Claudius Popelin, peintre émailliste, Domergue, de Rouen, Gaston Vassy, Catulle Mendès, Georges Pouchet, Félix, président de l’Académie de Rouen.

MM. Alexandre Dumas, Taine, Renan étaient attendus. Ils se sont excusés par lettres.

À l’église, rien. Un service de première classe, mais tel qu’on peut en faire un à Canteleu.

À la sortie, tous les retardataires sont arrivés. La cérémonie va véritablement commencer.

Le deuil est conduit par MM Commanville, Roquigny et Guy de Maupassant, celui que Flaubert appelait familièrement : « Mon cher bonhomme. »

Les cordons du poêle ont eu beaucoup de tenants. Nous les voyons successivement dans les mains de MM. Raoul Duval, Claudius Popelin, Nyon, avocat de Rouen, le docteur Fortin, ami de la maison, celui-là même qui a eu la triste mission de constater la mort, Charpentier, Zola, de Goncourt, Lapierre, d’Osmoy, Pennetier, etc.

À mesure qu’il est arrivé, chacun a voulu avoir des détails et les meilleurs amis ont la curiosité barbare. Ils veulent savoir comment a vécu, écrit, pensé, jusqu’à la dernière heure, Flaubert. Il faut qu’on leur répète avec force explications, que celui qui est là dans sa bière, était seul avec une servante dans sa villa abandonnée, quand la mort, qui n’abandonne personne, est venue le prendre et que l’un des derniers mots de l’observateur minutieux de l’adultère a été : « J’y vois jaune, tout jaune !… »

La publicité donnée à ces menus détails, nous le savons, est extrêmement pénible à la famille qui ne voudrait trouver dans les journaux qu’une étude approfondie de l’œuvre et du talent de celui qu’elle a si inopinément perdu.

Ses proches, ses amis vrais l’entouraient, en effet, d’une telle admiration, que la première pensée qu’ils aient échangée depuis samedi et qui aujourd’hui encore domine tout est celle-ci :

« Il n’écrira plus rien ! »
 
 

*

 
 

Certes, le cortège se rappelle les mille traits de bonté de Flaubert, l’intensité de son affection pour ses vieux amis, cette camaraderie puissante qui lui faisait pousser des cris de joie quand un de ses disciples avait écrit un livre, mais le grand regret que manifeste toute cette foule est bien moins pour l’homme que pour l’auteur.

À vrai dire, nous traversons l’endroit même où ont vécu – car Dieu sait s’ils vivaient, ceux-là – les nombreux personnages de Madame Bovary et tous, nous nous disons que Flaubert s’est éteint et que nous allons l’enterrer au milieu même de son œuvre !

Oh ! le chemin de la mort ! Combien de fois, vivant, a-t-il dû y venir ! Combien d’amis a-t-il dû amener là et leur dire : « Regardez ! » Rouen à droite. À l’horizon partout, des collines. À gauche, Dieppedalle, le Val de la Haye, la forêt des Essarts, dans laquelle M. Thiers, le vandale, voulait établir un camp retranché. Dans le lointain et si bas, si bas, qu’on les prendrait pour un jouet, les usines de M. Pouyer-Quertier.

Et à nos pieds, la Seine, parée de ses cinq îles où l’on nous fait reconnaître celle où Mme Bovary allait avec Léon.

Mais le cortège descend du sommet de « la grande boucle de la Seine » dont les deux extrémités sont, à gauche, Elbeuf et à droite, la Bouille.

Nous voici quai du Mont-Ribaudet.

Et comme, durant ce long trajet qui n’a pas duré moins de quatre heures, on ne cesse pas de causer de Flaubert, nous recueillons encore ces deux faits.

On se rappelle à quel point il poussait la conscience littéraire.

Du temps où, au-delà de la Méditerranée, il préparait Salammbô, il arrive un jour au haut d’une montagne et demande à son guide quelle est la ville que l’on voit dans le lointain.

« Bethléem, répond-il.

– Bethléem, répète Flaubert. Be-th-lé-em… »

Et il articule vingt fois ce mot sur vingt tons différents.

« Ah ! tant pis, s’écrie-t-il. Je ne mettrai pas ce nom-là. Il n’entre pas dans ma phrase. »

Et il aima mieux commettre une grave erreur topographique que de dénaturer l’harmonie de sa phrase. Puis on nous apprend comment lui est venue l’idée étrange qui lui a fait adopter le prénom de Polycarpe.

C’était il y a quatorze ans. Gustave se promenait en badaud, dans les vieilles rues de Rouen. À la porte d’un brocanteur, il voit une vieille gravure représentent un moine en prière, un moine à l’air indigné, les mains montrant la paume. C’était saint Polycarpe. Au-dessus du nom on lisait : « Mon Dieu ! mon Dieu ! dans quel temps m’avez-vous fait vivre !»

« Mon mot, mon mot ! » s’écrie Flaubert.

Et il achète la gravure qui valait cinq sous. Il l’eût payée vingt francs.

Et le voilà qui dit à tous ses amis :

« Vous ne savez pas ! Je suis saint Polycarpe. Regardez ! saint Polycarpe disait mon mot. Il revit en moi. »

D’où l’habitude de lui souhaiter la fête, chaque année, à la Saint-Polycarpe !…
 
 
SAINT POLYCARPE FLAUBERT
 

Quatre boulevards interminables.

À chaque angle de rue, la foule est amassée et regarde avec admiration passer son grand homme, suivi de tant de personnages décorés et de vingt-sept voitures.

Mais elle le laisse passer…

Avenue du Cimetière Monumental.

Nous prenons un chemin de traverse pour être des premiers auprès de la tombe.

Bien nous en a pris. Il y a tant de badauds autour du triple monument de la famille Flaubert, que tout à l’heure les parents eux-mêmes, auront grand’peine en approcher.

Trois pierres se dressent.

Sur l’une, on lit  : « Ici repose Achille Cléophas Flaubert, chirurgien, en chef de l’Hôtel-Dieu de cette ville, pendant trente-deux ans. »

Sur la deuxième : « Ci-gît Anne Caroline Fleuriot, épouse d’Achille Flaubert. »

Sur la troisième : « Ici repose le corps d’Eugénie Caroline Flaubert, épouse d’Émile-Auguste Hamard. » Au-dessus, sont ces six mots : « Aimer beaucoup. Beaucoup souffrir. Espérer toujours. »

Bientôt se dressera une quatrième pierre. Déjà la fosse est creusée et voici le corps.

Eh bien, oui, le réalisme a du bon !

Un naturaliste lui-même n’imaginerait rien de pareil à ce qui s’est passé.

Certes, l’endroit se prêtait à la poésie.

Ce Cimetière Monumental, qui rappelle, et comme site, et comme monument, le Père-Lachaise, s’étend sur une colline qui fait face à celle de Canteleu et du haut de laquelle Flaubert regardera sa maison… Entre les deux collines, tout Rouen. À côté de Flaubert, la tombe de Bouilhet…

Mais pouvons-nous penser à tout cela ?

La fosse est trop petite pour la bière et l’assistance entière frémit quand elle se dit que Flaubert est là, les pieds en l’air.

Les badauds ont bouleversé tous les préparatifs de l’enterrement. Le prêtre est forcé d’emprunter la pelle immense d’un fossoyeur pour jeter la première terre.

Il ne peut asperger le corps d’eau bénite. On ne trouve pas l’eau bénite…

Un instant, la chaude parole de M. Lapierre dissipe cet affreux cauchemar.
 
 

*

 
 

« Messieurs, dit-il en substance, Gustave Flaubert, dans ses entretiens familiers, a toujours émis le vœu qu’aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe. Ce vœu sera respecté. Quoi de plus éloquent, d’ailleurs, que l’affluence des illustrations qui sont venues jusqu’ici, que le vide laissé par Flaubert dans les lettres !…

Aussi, ne prendrai-je la parole que pour remercier, au nom de la famille, ceux qui ont accompagné jusqu’à sa dernière demeure celui que nous pleurons…

Ami, la ville de Rouen te sera à jamais reconnaissante…

Adieu, Flaubert. »
 
 

*

 
 

Enfin, après un nouveau moment d’angoisse dont nous avons encore l’âme serrée, on peut tendre l’eau bénite à Mme Commanville, la nièce adorée de Flaubert.

Il est trois heures et demie.

Avant de nous retirer, nous regardons encore une fois l’admirable panorama qui s’étend au-dessous de nous.

Il nous semble entendre la voix de ce vieux pays natal que Flaubert devait quitter dimanche et qui crie aujourd’hui triomphalement :

« Je n’aurais eu que son corps. Je lui ai donné son premier souffle. J’ai voulu son dernier soupir. »
 
 

C. CHINCHOLLE

 
 
CIT FLAUBERT
 

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(in Le Figaro, vingt-sixième année, 3ème série, n° 133, mercredi 12 mai 1880 ; René Thomsen, « La maison de Gustave Flaubert à Croisset, » huile sur toile, 1879)