ERNST DEJEUNER
 

Il avait l’air ordinaire et modeste, ce jeune homme ; rien dans sa tenue ne décelait qu’il s’adonnât aux lettres ; il passait inaperçu ; on l’accueillait sans défiance ; on s’étonnait presque de savoir qu’il faisait des vers. Il m’expliqua qu’il était venu me voir dans l’espoir que je lui procurerais (pourquoi, mon Dieu ?) une entrée dans quelque revue de jeunes. Il ne me révéla d’ailleurs pas les raisons mystérieuses qui lui avaient inculqué cette illusion : peut-être, après tout, les ignorait-il autant que moi. Comme il causait très posément, je songeais en l’écoutant : « Voilà un bon petit calicot : il se cache la nuit pour lire La Légende des Siècles, et il essaie d’imiter les sonnets de José-Maria de Hérédia. »

Le moment venu de la suprême épreuve, il tira de sa poche un rouleau de papier, et me lut :
 
 

AU JARDIN

 
 
Rrrr, bzzz, hui-hui, ziiiii, Soleil, taches…
Droite, gauche, une, deux !… Soldats… Miaou !…
Meueuh !… Mon rêve en bras de chemise… Ah ! les vaches…
Monseigneur Amette… La limace entre dans le chou !

 
Coin-coin, hihan, miaou… Trente à l’ombre !…
Je vous colle quatre crans !… Mon apalga ? Trop vieux…
Un mandement n’empêchera pas de faire la bombe,
Ni de danser… Si on le coupait, on la trouverait au milieu !

 
On ferait la soupe avec… Pouah !… Au collège,
Le pion nous parlait de la guerre de Soixante-dix…
Hui-hui, ziiiii… Une crotte d’oiseau… Le Saint-Siège
Aux danseurs de tango vient de serrer la vis.

 
Ah ! oui, serrez la vis aux vaches : le soir tombe…
Une, deux, service en campagne… Bzzz, miaou !
Un mandement n’empêchera jamais de faire la bombe,
Ni la limace du destin de nous rentrer dans le chou !

 
 

« Voilà ! conclut-il avec douceur… Qu’en pensez-vous ? »

Je m’essuyais furtivement les tempes.

« Curieux… très curieux !… Et… tous vos poèmes sont de cette… inspiration ?

– Oh ! celui-ci est quelconque. Je vous l’ai lu pour vous indiquer ma manière. Je me suis formé par l’étude de Paul Marinetti, Guillaume Apollinaire, René Ghil, et du grand Fapangalouélobilo, le poète national canaque, dont les œuvres complètes viennent de paraître chez Lemerre. C’est à leur fréquentation que je dois d’avoir réussi à me dégager du passé et à concevoir la poésie dans sa vraie essence, sous sa vraie expression, pour son vrai but, qui est celui de tout art : rendre par synthèse la continuelle juxtaposition des images, des couleurs, des sons, des idées, de toutes les forces différenciées qui se heurtent dans l’individu et autour de lui. Les vers que je viens de vous lire comportent quatre ou cinq idées qui s’emboîtent les unes dans les autres à la façon des parties d’un télescope. C’est portatif, interchangeable, simple infiniment. Car, remarquez-le, Monsieur, nous en sommes arrivés, en poésie comme ailleurs, à une simplification extrême. Nous avons dépouillé les défroques qui habillaient ridiculement la grandiloquence d’un Corneille, les flonflons du père Hugo et autres : je veux parler du rythme, de la rime, de la pensée précise, du mot défini. Nous ne fixons plus, Monsieur, je ne fixe plus un moment de la nature, mais je m’évertue à en restituer la vibration virevoltante, cinématographique…

– J’entends ! interrompis-je, frappé soudain de la grâce. Vous traduisez l’évolution astrale, ancestrale, cadastrale et spectrale d’une sensibilité en fonctions du rêve et du réel synchronisés… Vous rendez aux oreillons le culte qui leur est dû, et l’acide sulfurique pour vous n’est pas un vain mot… Nous nous comprenons, Monsieur ! »

Je lui tendis une main fraternelle, et nous continuâmes à causer. Il m’émerveilla par ses aperçus ingénieux et neufs sur toute la littérature. Je comprenais que sa doctrine devait être basée sur des connaissances profondes, de lointaines études, et je pensai que j’avais en face de moi une des plus rares étoiles de notre Université.

Mais il me confia, en s’en allant, qu’il était simplement commis aux légumes dans la maison Félix Potin.
 
 

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(Marcel Roland, in La Critique indépendante, mi-mensuel, neuvième année, n° 6, 15 mars 1914 ; Max Ernst, « Le Déjeuner sur l’herbe, » huile sur toile, 1936)