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Olivan était un libre chasseur des Pyrénées. Nul plus hardiment ne gravissait les sommets inaccessibles, nul ne traquait l’izard léger avec plus d’audace, au bord des lacs bleus et sur les rochers.

Il était célèbre dans toute la contrée pour la sûreté de son coup de fusil. Aussi, l’hiver, venait-on le chercher de très loin, quand une famille d’ours descendait à l’improviste sur une vallée pour en enlever les brebis ou les bœufs.

L’été, il servait de guide aux étrangers, leur louait des chevaux, les conduisait sur les sentiers escarpés. Alors, en cheminant, il disait le nom des pics, quelles sont les herbes et les fleurs qui y croissent ; il prédisait par la forme des nuages le temps qu’il devait faire, et son amour des montagnes était tel que ses paroles ajoutaient de la beauté aux choses qu’il décrivait.

Il organisait aussi des chasses pour les touristes. C’est en cela surtout qu’il excellait. Il était bien rare que ceux qui partaient avec lui n’aient pas au retour l’orgueil de faire admirer, par leurs amis de l’hôtel, un izard sanglant, que l’habileté d’Olivan avait amené à portée de leur fusil.

Mais il n’aimait guère ces sortes d’expéditions. Il n’y participait que parce qu’il fallait bien gagner sa vie. Au milieu de ceux qu’il conduisait, il demeurait taciturne, et le mépris qu’il avait pour les hommes venus de loin, ceux qui habitent les villes, qui sont instruits et bien vêtus, perçait toujours dans ses paroles.

Il n’avait pas d’amis dans son village. Il était orphelin et vivait seul. Ses compagnons de chasse avaient tous des parents, une fiancée qui, au bout de quelques jours de campement et d’aventures sur les hauteurs, les rappelaient vers les maisons, où l’on cause et où l’on aime auprès du feu. Il riait de ces servitudes comme d’une misérable infériorité.

Sa grande joie était de s’en aller, le fusil sur l’épaule, seul, à l’endroit où les derniers sentiers des bergers se perdent parmi les rochers. Saisi de l’ivresse de la solitude et des sommets, il marchait alors à travers les couloirs de pierre, le long des précipices, parmi les formes étonnantes que dessinent les ombres des pics.
 
 

*

 
 

Tous les ans, au moment de la belle raison, arrivait en automobile une jeune fille d’une remarquable beauté, qui habitait une villa, près de la maison d’Olivan. Elle vivait avec son frère, qui était aussi brun et noir qu’elle était blanche de peau, aussi lourd et inélégant qu’elle était svelte et gracieuse. La jeune fille avait été surnommée le Cygne par les baigneurs des hôtels, à cause de son long cou mince et de ses vêtements toujours blancs. On appelait son frère l’Ours, parce qu’en effet, quand il marchait en se balançant un peu, avec sa peau de chauffeur, il ressemblait à un ours des Pyrénées.

Et ce fut le sujet d’une grande joie pour tous, quand, un dimanche, des Espagnols vinrent sur la grande place, avec deux ours apprivoisés et, le fouet à la main, les firent danser et sauter à la corde.

La jeune fille et son frère étaient là qui regardaient. Mais ils paraissaient avoir sur leur visage plus de tristesse que de plaisir.

On remarqua, quand les Espagnols firent la quête, qu’ils ne donnaient pas la moindre pièce de monnaie, et l’on s’en étonna, car ils passaient pour généreux.

Le soir, les Espagnols allèrent boire et dormir dans une petite auberge. Ils enfermèrent pour la nuit leurs ours dans une grange voisine. Ils étaient solidement enchaînés par une patte et la grange était close.

Quand ils voulurent partir le lendemain, les ours avaient disparu.
 
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Cela fit grand bruit dans tout le pays. Un homme avait ouvert la porte de la grange et les chaînes avaient été limées. Cette fuite paraissait d’autant plus inexplicable que les ours, au dire des Espagnols, étaient habitués depuis longtemps à la servitude, et n’avaient jamais montré de velléités de départ.

Les étrangers n’osaient plus aller sur les petits chemins qui gravissent la montagne. Le chasseur Olivan et les gens du pays firent des battues. Olivan retrouva leurs traces dans la terre fraîche. « Les ours, disait-il, à travers les broussailles et les rochers, étaient montés, aussitôt libres, vers les hauteurs. » Le pied d’un homme était marqué à côté de ces empreintes. Un homme avait gravi la montagne avec eux.

Cela parut invraisemblable. Quelques jours passèrent. Les Espagnols partirent. On oublia peu à peu les ours. Olivan déclara qu’ils avaient dû gagner des repaires inaccessibles et qu’on ne pourrait les atteindre qu’à l’hiver.
 
 

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La jeune fille qu’on nommait le Cygne et son frère le chauffeur, se firent accompagner par Olivan dans les montagnes. Ils firent de grandes courses ensemble sur les sommets, marchèrent au bord des lacs glacés, dormirent sous la tente.

Pour la première fois, Olivan se sentit de la sympathie pour des étrangers qui n’étaient pas de sa race. Il retrouvait en eux un peu de son âme sauvage, les mêmes désirs d’immensité, les mêmes contemplations devant les horizons de fougères, des étendues de pierre.

Un sentiment nouveau naquit dans son cœur, qui était à la fois de l’admiration, de l’esclavage, de la honte, de l’amour. Il n’avait plus besoin de parler à la jeune fille pour la comprendre. Son regard bleu d’acier n’avait qu’à se fixer sur lui et il savait sa pensée.

« Où peuvent-être les ours, maintenant ? dit-elle une fois à Olivan.

– Là-haut, dans des cavernes, répondit-il. Mais quand la neige viendra, ils descendront et je les tuerai.

– Peut-être, » fit la jeune fille en souriant. Et son frère poussa un grognement étrange d’approbation qui ressemblait au grognement d’un ours.

Les derniers jours de septembre arrivèrent, et les étrangers partaient peu à peu. Olivan voulut faire un présent à ses amis, avant qu’ils ne s’en aillent jusqu’à l’an prochain. Il mit son fusil sur son dos et il s’en alla dans une montagne qu’il connaissait et où il avait vu, l’an passé, sans pouvoir l’atteindre, une famille d’izards blancs, espèce très rare, unique peut-être.
 
 
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La fortune le servit. Après trois jours de chasse, il atteignit d’une balle un merveilleux izard, d’une blancheur éclatante, et il le chargea sur son dos.

Le sang, en coulant, avait fait sur le front de l’animal comme une couronne rouge.

Olivan arrivait juste à temps. La jeune fille et son frère allaient partir. L’automobile était devant la porte de la villa, au milieu d’un groupe d’enfants.

Quand la jeune fille vit l’izard blanc, elle devint pâle. Elle le prit dans ses bras, le serra contre elle et dit :

« Ô mon frère, le roi des izards ! »

Et le sang qui était sur le front de la bête tacha sa fourrure.

« Olivan, grand chasseur devant l’éternel, dit-elle, si tu m’aimes, tu tueras, cet hiver, un autre izard blanc semblable à celui-ci ; tu m’en conserveras la peau et, pour ta récompense, quand je reviendrai, je te donnerai un baiser de mes lèvres. »

Elle monta sur l’automobile, à côté de son frère, mit le cadavre de l’izard blanc sur ses genoux et lui fit un signe d’adieu.

L’automobile s’éloigna dans un tourbillon de poussière et, de loin, très distraitement, Olivan vit, en les regardant, la forme d’un cygne et celle d’un ours.
 
 

*

 
 

L’automne vint. Les feuilles pourrirent sous les bois ; une lumière rousse baigna les montagnes. Puis ce fut l’hiver ; les troupeaux descendirent, les voix humaines résonnèrent davantage dans les vallées, la neige commença à tomber.

Olivan ne rentrait plus au village que pour y prendre des provisions. Il n’avait plus qu’une pensée et qu’un souci, tuer un autre izard blanc. Mais il avait beau faire le guet dans les aurores glacées, errer tout le jour de montagne en montagne, il n’apercevait pas la silhouette blanche de l’animal qu’il cherchait.

Une inquiétude lui vint. Celle de ne pas l’atteindre de l’année. Il redoubla d’ardeur.

« On ne va pas chasser le soir de Noël, lui dit une vieille femme qui le voyait partir, surtout quand il y a une tempête de neige sur la montagne. »

Olivan n’écouta pas ces paroles. Il comptait passer sa nuit de Noël dans une cabane de berger qu’il connaissait, très haut, afin d’être à l’affût au soleil levant.

La neige se mit à tomber, très épaisse, et fit de chaque sapin un personnage extraordinaire ; la terre changea d’aspect.

Au moment où il sortait de la forêt, Olivan aperçut l’izard blanc, immobile sur un rocher. Il s’élança en faisant le moins de bruit possible. Il apprêta son fusil. L’izard fit quelques bonds et disparut. Olivan courut, descendit des pentes, les remonta. Il vit encore l’izard, un peu plus haut cette fois. Il monta derrière lui ; l’izard repartit encore et s’arrêta.
 
 
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Il le poursuivit ainsi longtemps, gravissant des rochers, s’accrochant le long des précipices, jusqu’à ce que la nuit soit venue et qu’il soit égaré loin de tout abri.

L’izard blanc était toujours devant lui ; il s’était arrêté et semblait le regarder. Olivan vit ses yeux qui brillaient. Il épaula son arme et fit feu.

Il ne manquait jamais son coup. Il avait donc touché l’izard. Celui-ci demeurait immobile et le regardait toujours. Olivan vit qu’il avait une tache rouge sur le front. Il jeta son fusil et voulut le saisir. L’izard s’enfuit.

Cette course dura longtemps encore. La neige tombait toujours. Olivan voyait autour de lui des rochers d’une forme étrange qu’il ne connaissait pas. Il commençait à avoir peur ; il sentait son cœur se geler dans sa poitrine.

Et, tout à coup, il lui sembla qu’il était sur une grande plaine, au milieu de hautes murailles de glace. Une lumière froide et merveilleuse l’éclairait. Il ne neigeait plus et il vit près de lui un grand lac bleu.

Des izards de toute taille, des ours et des loups le regardaient curieusement avec des prunelles fixes.

Et il vit sur les flots s’avancer vers lui un cygne d’une blancheur éclatante dans lequel il reconnut la jeune fille qu’il aimait. Et le cygne lui dit :

« Toi qui as tué tes frères, les libres animaux des montagnes, puisque tu es venu dans leur royaume, tu vas mourir. »

Olivan vit une ombre auprès de lui. Un ours qui ressemblait à un chauffeur d’automobile étendait d’énormes pattes pour le saisir. Il poussa un cri et tomba à genoux.

Nul ne revit jamais le chasseur Olivan. Nul ne revit jamais, dans le pays, ceux que l’on surnommait le Cygne et l’Ours.
 
 

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(Maurice Magre, in Messidor, première année, n° 49, jeudi 21 mars 1907)