MAX HARRIS ET SHAKESPEARE
 

« Had Shakespeare asked me… »

caricature de Max Beerbohm, 1896

 
 

*

 
 

Dans ses jours fastes, Frank Harris avait coutume d’organiser de grands déjeuners au Café Royal. Il envoyait au dernier moment une cinquantaine de télégrammes, se présentant chacun sous la forme d’un carton d’invitation ordinaire. Un jour de printemps 1896, il télégraphia : « Puis-je compter sur vous pour me rejoindre au Café Royal, à une heure aujourd’hui ? Simple déjeuner entre amis, en compagnie du Duc de Richelieu. »

Quand les invités arrivèrent, ils découvrirent qu’avec sa distraction habituelle, Harris avait oublié de réserver un salon, ce qui obligea à dresser une grande table au beau milieu de la salle principale. Il y avait ainsi plusieurs petites tables alentour, où des étrangers étaient installés. Soudain, au moment où la conversation retombait, la voix sonore et grave de Harris s’éleva, abordant un sujet alors parfaitement tabou : personne ne se risquait à en parler, même en privé. Aussitôt, il régna dans la salle un silence de mort ; les paroles de Harris éclatèrent comme un coup de tonnerre, sans souci des conséquences et au mépris de toutes les convenances :

« L’homosexualité ? Non, je ne connais rien de ses joies. Mon ami Oscar pourrait assurément vous en apprendre plus long à ce sujet. »

Il y eut un moment de stupeur, rompu l’instant d’après par Harris, qui ajouta :

« Mais je dois avouer que si Shakespeare me le demandait, je n’aurais d’autre choix que de m’y soumettre. »
 
 

_____

 
 

(A. I. Tobin and Elmer Gertz, Frank Harris: A Study in Black and White, Chicago : Madelaine Mendelson, 1931)