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Ils sont aujourd’hui deux ou trois de l’Académie, professeurs et même bacheliers, tout triomphants d’une des découvertes les plus glorieuses pour l’humanité !

Une découverte qui achève de dissiper les ténèbres amassées sur les origines du genre humain par les vieilles théologies !…

Une découverte qui nous délivre de tous les liens imposés par une morale de convention, oppressive de nos plus légitimes instincts !…

Voici la chose…
 
 

« L’homme est un singe perfectionné…

Et le singe lui-même, par suite de progrès successifs, procède du polype qui a commencé par n’être qu’un vulgaire caillou… »

Et le caillou, ces messieurs ne sont pas embarrassés de nous en raconter l’histoire…
 
 

Or, jusqu’à présent, la science, imbue de préjugés dogmatiques, esclave de doctrines surannées, ennemies de tout progrès, avait cru à la supériorité innée de l’homme sur l’animal et avait distingué dans la nature le règne minéral, le règne végétal, le règne animal.

Et le règne humain !…

Toutes ces classifications erronées sentaient leur aristocratie, l’esprit de caste et de privilège.

Ils ont changé tout cela !

Plus de distinctions entre tous les êtres : pierre, plante ou poisson, gorille ou académicien, tous sont égaux devant la nature.
 
 

Et tout ceci est enseigné et affirmé sérieusement aujourd’hui, dans les revues les plus accréditées et dans les chaires les plus graves de l’enseignement public.

C’est bien la peine d’avoir consumé sa vie dans l’étude des sciences les plus vastes et les plus ardues, pour finir par perdre le sens commun !

Dieu, l’homme, son âme, son immortalité, chimères !

L’homme a passé de l’état de caillou à celui de singe, et de singe, il est devenu, tout seul, et petit à petit, votre serviteur !…

À preuve, la chenille et le papillon !

À preuve, le têtard et la grenouille !

À preuve, les infusoires !
 
 

Qu’est-ce que cela prouve ?

Ah ! si par exemple vous nous montriez, un beau jour, un polype mettant au monde une huître, l’huître accouchant d’un homard, un hareng, d’un serin, et une guenon, d’un académicien, je dirais tout de suite : voilà des preuves, et je brûlerais mon livre de messe.

Et je dirais : vrai, je me suis mis le doigt dans l’œil. – Décidément, je pourrais bien n’être qu’une huître en progrès !…

Ça serait pénible à mon amour-propre dans un sens, mais ça aurait aussi de jolis avantages dans un autre, car je me sentirais délivré de certains embarras de conscience, quelquefois gênants, et je ne me ferais plus aucun scrupule de m’abandonner librement aux mœurs et habitudes de mes primitifs ancêtres.

Mais tant que ces messieurs ne pourront mettre en avant que les transformations connues depuis que le monde est monde, et pas une, parmi les animaux qui, depuis cette époque, ont l’habitude monotone de se reproduire absolument de la même façon, je serai obligé de répondre, carrément et franchement, à leurs discours, à leurs conférences, à leurs feuilletons et à leurs gros livres…

– Des bêtises !…
 
 

Messieurs, vous n’êtes pas beaux, c’est vrai, avec vos barbes en collier, vos yeux petits, vos fronts rétrécis, vos longs bras et vos corps dégingandés ; j’avoue qu’à force de vous considérer, je pourrais bien être tenté d’abonder dans vos idées ; mais enfin, heureusement, vous n’êtes pas le genre humain tout entier. Vous en seriez plutôt l’exception et vous devriez ne pas vous restreindre à vos observations personnelles…
 
 

Prenez garde, si les sapajous, les macaques et les gibbons vous entendaient… Ils sont si malicieux !…

Ah ! ce serait drôle tout de même, si quelque jour, une rusée guenon, s’échappant de sa cage, et rôdant par les gouttières jusqu’à la salle du cours de M. Geoffroy-Saint-Hilaire, s’en allait ensuite rapporter au palais des singes l’enseignement du célèbre professeur !

Je vous laisse à penser la joie bouffonne de la troupe, et je me la figure.

Entendez-vous les hourras ?

Voyez-vous le grand orang-outang se tenant les côtes, le chimpanzé de Sumatra pris de coliques, tous les sakis, les ouistitis, etc., se tordant sur le sable du palais !

C’est qu’ils ne sont pas si bêtes que de croire à de pareilles sornettes.

C’est bon pour les libres penseurs !

Qu’y aurait-il d’impossible à ce que le bruit qui se fait à propos de cette question, finisse par pénétrer jusque dans la paisible et gracieuse prison où gambadent nos joyeux ancêtres ?

Quelle agitation dans la tribu simienne !

Messieurs les singes, après avoir bien ri, se sentiraient flattés et seraient capables de s’entendre pour offrir à M. Geoffroy-Saint-Hilaire un témoignage particulier de leur reconnaissance, une queue d’honneur…

Et qui sait, si le bon savant, dans l’émotion de la surprise, ne répéterait pas, lui aussi, le mot célèbre :

« Mes amis, cette queue est le plus beau jour de ma vie !… »

Je recommande ce joli sujet de tableau à Gustave Doré.
 
 

Il faut être conséquent avec ses doctrines.

S’il est vrai que j’ai l’avantage de posséder mon grand-père et ma grand-mère au palais des singes, je demande, ou qu’on leur ouvre la porte, ou qu’on me permette de m’y installer avec ma famille.

Je veux apprendre à mes enfants à vénérer leur grand-papa Gorille.

Je demande, qu’en raison de la filiation démontrée par la science, les droits de l’homme et du citoyen, glorieusement conquis par nos autres ancêtres de 1789, soient immédiatement appliqués à tous les singes vivants sur toute la surface de l’empire.

Je demande leur participation au suffrage universel et leur inscription sur les listes électorales.

Je propose à M. le ministre de l’instruction publique, l’heureux et zélé novateur, d’ordonner que l’on expose dans toutes les écoles, afin d’exciter la jeunesse au culte si recommandé des aïeux, le buste de ce vénérable animal, ou tout au moins, son intéressante image.

Je demande aussi l’érection d’une colonne de bronze sur une des principales places de la capitale, devant le palais de l’Institut, par exemple, couronnée par la statue colossale d’un vieux gorille, avec cette inscription :
 
 

À L’IMMORTEL ANCÊTRE DES LIBRES PENSEURS.

 
 

La question grandira.

Cette vérité se propageant, amènera, sans nul doute, une vraie révolution dans les mœurs.

Bientôt, une égalité naturelle et légitime régnera entre les singes et les hommes, entre les sujets d’une même race.

Paris et les principales villes de France opéreront une nouvelle transformation.

Les habitations et les monuments actuels seront remplacés par des constructions en fil de fer, établies sur le modèle du palais du Jardin des Plantes.

Des cages pour tous ! Rien de plus rationnel.

On y jouira naturellement de tous les avantages du communisme.

Tous les ménages se gouverneront comme ceux du Jardin des Plantes.

Les principes de la morale indépendante, librement pratiqués, y fleuriront.

Le plus leste et le plus fort aura droit au meilleur dîner.

Et, pour forme de gouvernement, il suffira tout simplement du fouet qui règne au palais des singes.

Ce sera le suprême triomphe de la libre pensée !

Qu’en dites-vous ?

Voilà donc ce que certains savants, et des plus en vogue, ont le toupet de nous dire en face :

« Vous êtes les descendants des grands singes, vous êtes les rejetons perfectionnés de l’orang-outang ; madame votre mère était une guenon ! »

Et ils souffrent tout cela et ils applaudissent, lettrés et bourgeois, gens de progrès et libérateurs de la pensée ! Ça leur va !

Nous autres, rétrogrades, cléricaux, obscurantistes, nous avons plus d’amour-propre et moins de patience.

Et nous leur disons :

« Chimpanzés, gorilles et singes, vous-mêmes !… Nous ne sommes pas de votre famille… »
 
 
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(Maurice Le Prévost, in L’Ouvrier, journal hebdomadaire illustré, n° 283, samedi 29 septembre 1866 ; repris en volume dans La Philosophie du ruisseau, Paris : Joseph Aubanel, 1868)