NADAR CARICATURE NERVAL
 

VARIÉTÉ

 

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Un Amoureux de S. M. la Reine

 
 

On a vendu, il y a quelques jours, à Londres un portrait de la reine Victoria par… Gérard de Nerval. Le portrait, au crayon, a atteint un chiffre raisonnable. Une revue amie, que je ne veux pas nommer, consacre à ce portrait un article spécial, pour démontrer que l’authenticité ne saurait en être véritable. « Quelle idée aurait pu venir à Gérard, dit l’auteur, d’esquisser les traits de la reine Victoria ? »

L’idée, je vais la dire. Je tiens l’histoire, demeurée inédite, d’un des intimes de Nerval. Arsène Houssaye, Monselet, Champfleury et bien d’autres pourront peut-être se la rappeler.

Le premier signe de démence qu’ait donné l’auteur des Filles de Feu a été son amour pour la reine d’Angleterre. Voici dans quelles circonstances :

Gérard de Nerval était allé à Londres afin d’assister à la fête du sacre. Il y avait été envoyé, croyons-nous, par un journal. Le jour de la cérémonie, il se lève à six heures du matin, afin d’être au premier rang lors du passage du cortège. Les trompettes sonnent, la reine s’avance. Gérard croit remarquer que la reine a échangé un regard avec lui ; il porte vivement la main à son cœur que dévore une flamme brillante. Plus de doute, la reine est amoureuse !

Gérard rentre à l’hôtel. « Voyons, se dit-il, si je deviens son amant, cela se saura un jour ou l’autre. L’Angleterre, désireuse de venger l’honneur de sa souveraine, ne manquera pas de chercher quelque mauvaise querelle à la France. Je vais être la cause d’un conflit européen. Cela ne peut pas, ne doit pas être. II faut que je parte. » Il n’hésite plus, fait ses malles et retourne à Paris, où il conte son aventure.

Un an après, Gérard arrivait par une pluie battante dans une auberge des bords du Rhin. Il mourait de soif et de faim. Il demande à souper. On lui répond qu’il ne reste rien.

« Comment ! s’écrie Gérard en désignant la cheminée devant laquelle rôtissaient des oies entières. Qu’est-ce donc que cela ?

– Ce sont des pièces retenues, fait l’aubergiste.

– Par qui ?

– Par une dame de qualité qui est descendue il y a quelques heures avec sa suite, et qui repart demain matin.

– Une dame de qualité, réplique Gérard. C’est mon affaire. Passez-lui ma carte. »

L’hôte obéit. La dame connaissait le nom de Nerval. Elle dépêche son majordome prier notre poète de vouloir venir souper avec elle. Nerval accepte. Le souper est fort gai. On le prolonge jusqu’à deux heures du matin. Enfin, l’heure de se séparer étant venue, Gérard dit à la dame :

« J’ai appris que vous voyagiez incognito, madame. Je voudrais seulement connaître votre petit nom.

– Victoire ! » dit la dame en riant.

Et elle disparaît.

À ce nom de Victoire, Gérard demeure stupéfait. Plus de doute ! Victoire, c’est Victoria, c’est-à-dire la reine d’Angleterre ! La reine le suit ! Se déclarera-t-il ? Non. Les mêmes scrupules germent en lui. Il prend la première diligence pour fuir sa passion et toujours pour épargner à la France une guerre redoutable.

Les années se passent. Notre pauvre Gérard est chez le docteur Blanche. Le traitement qu’il endure est sévère. Il lui faut se plonger quotidiennement dans un bain de glace, et, paraît-il, ses gardiens sont de véritables bourreaux.

Bientôt, il arrive un nouveau garcon.

Celui-ci est doux et prévenant ; il sait amadouer son malade, si bien qu’avec lui les bains semblent moins difficiles à supporter.

Gérard ne pouvait manquer de le prendre en amitié. Il lui paie, en effet, ses soins en remerciements et quelquefois en pourboires. Enfin, un beau matin, désireux de connaître mieux son ami, Nerval lui demande son nom.

« Victor, » répond le garcon de bains.

À peine avait-il entendu que Gérard s’enfuyait épouvanté, dans le costume primitif du baigneur. On court après lui, on le rattrape, on informe le médecin de service, qui arrive et demande des explications.

Gérard le prend à part et, à voix basse :

« Docteur, lui dit-il, la reine d’Angleterre s’est déguisée en baigneur pour me suivre jusqu’ici. Je prévois un blocus continental ! »

Telle est l’histoire. Elle n’est pas gaie, mais elle explique le portrait vendu à Londres et que Gérard aura évidemment esquissé sous le poids de son obsession. Si l’anecdote avait été connue de l’autre côté de la Manche, l’esquisse se fût certainement vendue le double.
 
 

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(Georges Duval, in Le Bosphore égyptien, journal politique quotidien, sixième année, n° 690, lundi 31 mars 1884 ; l’anecdote a probablement été reprise d’un quotidien français non identifié. Elle figure in extenso dans l’ouvrage de Fernand de Jupilles [Georges Duval ?], Jacques Bonhomme chez John Bull, Paris : Calman-Lévy, 1885 ; on la trouve également mentionnée dans le volume 92 de l’Union médicale du Canada, 1963. Caricature de Nerval par Nadar, cir. 1850)