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D… est un petit port breton bâti sur le versant des monts d’Arez. Ses dernières maisons se mirent dans la mer que sillonne nuit et jour une nombreuse flottille de barques noires aux voiles brunes. Ses rues sont en pente, étroites et mal pavées, sa population bruyante et laborieuse. Une nuée d’enfants y grouille. Les jeunes filles y sont élégantes et gracieuses sous leur coiffe de dentelle, et c’est un spectacle toujours charmant de les voir assises devant leur porte et « ramendant » les filets bleus ou descendre en bande vers les usines qui les retiennent à leur travail de sardinières, souvent jusqu’à des heures avancées de la nuit.

Les filles de D… sont, le jour, les plus audacieuses et les plus effrontées que je connaisse, mais quand le soleil s’est couché, je n’en connais pas de plus naïvement poltronnes. Les événements qui ne leur paraissent pas immédiatement naturels prennent pour elles des proportions formidables. Je fus un jour témoin de l’un de ces mystérieux événements qui sont le point de départ des légendes fantastiques que l’on conte aux foyers bretons.

J’étais à l’hôtel de D… depuis quelques jours. Un soir, je lisais dans ma chambre. Il était tard. La lune jetait sur mon plancher sa pâle clarté. Tout à coup, j’entendis le bruit sec d’un pas de cheval sur le pavé de la rue. Tout autre son, dans l’immobilité muette du port, eut attiré de la même manière mon attention ; mais, dans le choc de ces sabots de cheval, ce qui me surprit et m’attira à la fenêtre, ce fut de ne pas l’entendre accompagné d’un roulement de charrette. Je comptais voir un cavalier. Je n’en vis pas.

Un cheval seul, sans bride ni harnais, passait lentement devant la porte de l’hôtel. Il devait être blanc, mais la nuit le faisait un peu gris, et la lune qui l’éclairant entièrement, par la clarté qu’elle donnait à son poil, y mettait de la transparence. Je fus impressionné par ce jeu de nuances qui faisait paraître l’animal pâle. Il y avait aussi je ne sais quoi de fantastique dans son allure si régulièrement lente. En tout cas, ce ne pouvait être qu’un cheval échappé de son écurie et égaré dans les rues de D…

J’allais me coucher quand une explosion de cris, suivie d’une dégringolade affolée de femmes du haut en bas de la rue, m’attira de nouveau à la fenêtre. D’autres fenêtres s’ouvrirent aussi, et les voyageurs purent voir une bande de jeunes filles qui poussaient des clameurs horribles et prétendaient avoir rencontré le cheval de la Mort. Nous les rassurâmes de notre mieux, mais il fallut les conduire à l’usine.

Quoi cependant de plus naturel que la promenade de ce cheval égaré ? Mais j’avoue que, par les circonstances de la pleine lune qui allonge démesurément les ombres, du silence de la rue et de la couleur indéfinissable de la bête, je comprenais la surprise suivie d’effroi qu’avaient pu ressentir ces jeunes filles superstitieuses.

Au matin, toute la population de D… connaissait l’aventure, et comme je venais assister sur le môle à la rentrée des barques de pêche, toutes les femmes en parlaient. La mer était calme et, sur son étendue moirée, éblouissante au soleil, apparaissaient les premières voiles brunes.

Au bout d’un long moment d’attente, l’une d’elles accosta la jetée. La pêche avait été mauvaise.

« C’est encore les marsouins qui ont mis la sardine en fuite et crevé vos filets, dit une femme à un matelot.

– Non, répondit l’homme, les marsouins nous ont laissé tranquilles ; mais, pendant plusieurs heures, un monstre que nous ne connaissons pas a rôdé au milieu des barques. Il était lumineux comme la phosphorescence de la mer qu’il battait à grands coups de queue. Il reniflait comme un cachalot. Il avait la tête d’un cheval. »

Ces derniers mots furent accueillis par un tollé général. La coïncidence était en effet étrange et tous, touristes et indigènes, se sentaient vraiment angoissés quand apparut une nouvelle barque. Elle naviguait avec sa seule « misaine » ; au haut du grand mât, en place de voile, flottait un lambeau d’étoffe noire.

« Quelqu’un est mort à bord, » dit-on.

L’inquiétude était peinte sur tous les visages.

Successivement apparurent plusieurs bateaux portant le même signe de deuil au grand mât. Quand la première barque fut à portée de voix, elle jeta l’ancre et demanda qu’on aille quérir le commissaire de marine, qui ne tarda pas à venir, accompagné des autorités municipales.

La jetée fut évacuée. Les bateaux accostèrent. Des cadavres enveloppés de toile à voile en furent descendus. En pleine mer, une épidémie de choléra foudroyant s’était abattue sur les pêcheurs, et, le jour même, dans tous les quartiers de la petite ville, se produisaient de nouveaux cas de la terrible maladie apportée, disait la rumeur populaire par le fameux cheval pâle que nul ne revit plus après la nuit fatale.

D… fut consigné. Moi-même, touché par la consigne générale, je dus me résigner à rester dans le petit port breton jusqu’à la fin du fléau. Or, voici qu’un jour, en me promenant sur la grève, j’aperçus plusieurs gamins qui s’amusaient au bord de l’eau avec le cadavre d’un cheval blanc que la vague avait jeté là et qu’une nuée de mouches disputait aux enfants.

L’aventure du nocturne quadrupède que j’avais aperçu de ma fenêtre avait donc eu son dénouement sur cette plage : aussi, dans l’espoir de calmer l’exaltation de la population, j’en informai les autorités. Mais loin d’atteindre mon but, je faillis compliquer la situation, car le cheval, reconnu par moi pour être celui qui passa devant l’hôtel, fut également reconnu par les matelots qui l’aperçurent en mer, et, après enquête, il ne fut trouvé aucun propriétaire de l’animal. Enfin, la chair de l’animal noyé fut analysée et déclarée infestée des microbes du choléra.

Il fallait cependant que la provenance de ce cadavre fût établie.

L’enquête se poursuivit avec la plus grande rapidité et, sans entrer dans tous ses détails, je n’en donnerai que les résultats.

Le commandant de la Victoria, qui revenait des Indes anglaises à la date où l’épidémie de choléra se déclara à D… reconnut avoir jeté à la mer, au large de la côte bretonne, le cadavre d’un cheval blanc mort, pendant la traversée, d’une maladie qui ne fut pas bien établie. Mis en présence de la photographie de l’animal, un matelot anglais, qui le soigna sur la Victoria, certifia son identité.

Le cheval mort à bord du steamer anglais, dont le cadavre fut rencontré en mer par des pêcheurs et retrouvé à D…, fut déclaré par l’enquête avoir été la cause de l’épidémie qui ravagea le petit port breton. Mais l’enquête n’établit jamais l’identité de son sosie aperçu dans les rues de la ville, et c’est pourquoi l’on conte encore aujourd’hui à D… la fabuleuse histoire du cheval pâle.
 
 

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(Charles Daniélou, in L’Ouest-Éclair, journal républicain quotidien de la Bretagne et de l’Ouest, « Un Conte par semaine, » neuvième année, n° 3173, dimanche 22 septembre 1909)