MYSTERE CHAMBRE VERTE VERY TITRE
 

Le papier tenture était vieux rose.

Le papier du salon, bien entendu – car, pour la chambre, elle était vouée au vert, un délicieux vert Trianon.

« Oui, messieurs, déclara Mme Émilienne de Rouvres, il était à peu près deux heures du matin. Je dormais. Soudain… »

Émue au souvenir de son aventure, Mme de Rouvres frémit à ce « soudain. » Deux auditeurs, assis en face d’elle, frémirent aussi, respectueusement, avec un tact parfait. L’un était l’inspecteur Jean Martin, de la police judiciaire ; l’autre, le détective privé Marcel Fermier, attaché au service de la Cie Sirius, à laquelle un contrat d’assurances contre le vol et l’incendie liait Mme de Rouvres.

Il était dix heures du matin. Le cri des freins de triporteurs conduits « à tombeau ouvert » par des garçons bouchers ou épiciers troublait seul la quiétude de la rue des Sablons, à Paris.

« Soudain, reprit Mme de Rouvres, des craquements, dans le couloir, m’éveillent en sursaut. Je donne de la lumière : « Qui va là ? » Point de réponse : « Qui est là ? » Silence. Je vis seule, messieurs, et je ne garde ici aucune arme. Je me lève, néanmoins, et m’avance jusqu’au seuil de ma chambre. À cet instant, un individu masqué se dresse devant moi. Avant que j’aie le temps d’appeler, il se rue sur moi… »

Les traits de l’inspecteur et ceux du détective privé présentaient, avec un ensemble comique, une série d’expressions de circonstance : admiration pour la crânerie manifestée par Mme de Rouvres, anxiété en raison du danger couru, horreur, à la pensée des barbares traitements qu’elle avait peut-être subis.

Le visage de Mme de Rouvres, pomponnée, bichonnée, était coloré par un émoi rétrospectif et aussi, eût-on dit, par le reflet du papier du salon. Un Anglo-Saxon irrévérencieux eût appelé cette dame une chère vieille rose chose.

Non qu’elle fût âgée. Elle avouait la quarantaine. À peine si elle l’avait passée. Enfin, elle n’avait guère plus de cinquante ans.

C’était une personne du meilleur monde, aux appâts opulents, et qui avait été fort séduisante, vers 1910 – de même que son salon avait été du plus ravissant Louis XVI, du temps qu’un mobilier heureusement choisi le garnissait.

Hélas, les commissaires-priseurs avaient passé là, et les fauteuils tendus d’authentique Aubusson, les meubles de bois de rose marqueté s’étaient vus dispersés « au feu des enchères. » Symbole des époques fastes, seul demeurait le papier vieux rose. Et le visage, aussi, de Mme de Rouvres, hélas, avait été éprouvé par le temps, cet impitoyable commissaire-priseur de la beauté. Seuls, persistaient l’éclat de l’œil et l’incarnat des joues, rehaussés par le khôl et les fards, s’il faut tout dire.

« Donc, madame, enchaîna Marcel Fermier, cet affreux individu se rue sur vous ; il vous renverse…

– Non, monsieur le détective, rectifia Mme de Rouvres avec une moue ambiguë, non, il ne m’a pas renversée ! Il m’a bâillonnée, ligotée et assise sur un tabouret qui se trouvait dans le couloir.

– Puis, hasarda Jean Martin, il est entré dans la chambre verte ?…

– Non, inspecteur, corrigea encore Mme de Rouvres, il n’est pas entré dans la chambre verte, mais dans la salle à manger, où il s’est emparé de mon argenterie. Il a ensuite pénétré dans ce salon où nous sommes et jeté son dévolu sur une pendulette et deux chandeliers d’argent. Après cela… »

Mme de Rouvres se leva, alla écarter un paravent, tira une tenture : on aperçut un petit coffre-fort. II avait été forcé.

« Outre des papiers de famille, ce coffre ne contenait que trois mille francs. Le voleur les a pris, naturellement.

– Mais vos bijoux ?

– Je ne les range pas ici, par prudence. J’imagine que les coffres-forts attirent les cambrioleurs comme le sucre les mouches. Je garde tout simplement mes parures dans le tiroir de ma table de chevet. »

(Le système de la Lettre Volée, d’après Edgar Poe, pensa Fermier. La meilleure manière de cacher un objet, c’est de ne pas le cacher…)

Il demanda :

« Ce fut au sortir du salon que l’homme pénétra dans la chambre verte et rafla vos bijoux ?

– Grâce à Dieu, répondit Mme de Rouvres avec un profond soupir, mes bijoux sont neufs. Le voleur n’est pas entré dans ma chambre. L’imbécile s’est contenté d’y jeter un regard, du seuil, puis il est parti, avec la pendulette, les chandeliers, l’argenterie et les trois mille francs. Il m’a fallu attendre jusqu’à huit heures, c’est-à-dire le moment où arrive la femme de ménage, pour être délivrée de mes liens et du bâillon. »
 
 

*

 
 

Mme de Rouvres, à présent, s’était retirée dans la chambre verte, abandonnant le reste de l’appartement aux investigations des deux hommes.

« C’est absolument contre les règles ! grommela Fermier.

– Quoi, fit Martin, qu’est-ce qui est contre les règles ?

– Ce cambriolage ! Pourquoi le voleur n’est-il pas entré dans la chambre verte ? »

Martin fit un geste vague.

« Je ne vois pas ce que cela a de surprenant. La chambre verte a été Louis XV, comme le salon a été Louis XVI. À part le divan, la table de chevet et les chaises, il n’y reste guère que le papier tenture !

– Mais les bijoux ? Il est de notoriété publique que Mme de Rouvres possède un collier de perles et une rivière de diamants d’une valeur considérable ! Savez-vous qu’on les estime, ensemble, plus de cinq cent mille francs ?

– C’est beaucoup ! dit Martin.

– Ces parures représentent tout ce qu’il reste à Mme de Rouvres de sa fortune. Elle y tient au point que, plutôt que de les vendre, elle a préféré voir partir, l’un après l’autre, ses meubles, ses tapis, ses tableaux, et mène un train dé vie plus que modeste. Nul n’ignore cela. Le voleur devait être au courant, lui aussi !

– Bon ! grogna Martin, agacé, nous avons affaire à un apprenti, voilà tout ! Évidemment, s’il avait pu se douter que les bijoux étaient dans le tiroir de la table de chevet… »

Les méthodes du policier et du détective différaient profondément. Martin, un gros homme moustachu, appliquait les principes qu’on lui avait inculqués à la police judiciaire. Il se penchait sur les meubles, les dessus de cheminée, examinait le coffre-fort, les tiroirs du vaisselier, scrutait les parquets, étudiait la serrure de la porte d’entrée. Méthodiquement, il cherchait des empreintes, des indices.

Empreintes de pas, empreintes digitales, mégots, crachats. Même, il flairait, à la manière d’un chien de chasse. Et, certes, ce n’était pas l’odeur de violette, très 1900, que Mme de Rouvres affectionnait par-dessus tout et dont était imprégné l’appartement, que s’efforçait de déceler son sens olfactif. C’était une odeur infiniment plus vulgaire, fort éloignée du parfum – sauf pour la gent canine ! Durant ses « classes » à la P. J., on n’avait pas manqué de lui signaler que nombre de cambrioleurs ne peuvent résister à la tentation de laisser, après leur passage, une « signature » excrémentielle. Mais, nulle part, il ne constata la présence d’une telle carte de visite gauloise. Il déduisit : « Pas de déjections, l’homme est d’un niveau social assez élevé. Pas d’empreintes digitales, l’homme, pour opérer, avait passé des gants. »

Fermier, planté au centre des pièces, bornait son activité à pivoter lentement sur un talon et à laisser son regard se reposer sur les objets.

C’était un frêle jeune homme à lunettes. Abondamment nourri de lectures spéciales, il appliquait des méthodes un peu littéraires, inspirées de celles du chevalier Dupin, le héros imaginé par Edgar Poe.

Alors que le policier cherchait des indices, Fermier tâchait à préciser le mobile. Car le vol de la pendulette, des chandeliers, de l’argenterie et des trois mille francs, considéré comme but essentiel de l’expédition, lui semblait dérisoire.

Martin, de temps à autre, le regardait de biais, sardoniquement. Puis, toujours quêtant, il plongeait une main dans sa poche de veston et caressait amoureusement le fourneau froid de sa pipe.

Bien plutôt qu’un souci de bienséance inspiré par le proche voisinage de la maîtresse de maison, le respect que suscitaient chez cet homme du commun les prestigieux ameublements Louis XV et Louis XVI, disparus, sans doute, mais pour lesquels portaient témoignage le papier vieux rose et le papier vert Trianon, le retenait de fumer.

Brusquement, Fermier s’approcha de l’inspecteur.

« Vous avez sûrement lu Le Mystère de la Chambre jaune, de Gaston Leroux ? »

Martin secoua le front, négativement, et haussa une épaule.

« Si vous vous figurez que j’ai du temps à perdre à lire des romans !…

– Hé, ce n’est pas toujours du temps perdu ! »

Martin haussa les deux épaules.

« Dans son livre, continua Fermier, imperturbable, Leroux a posé ce qu’on appelle le Problème du Local Clos. »

Martin ricana.

« Je vous vois venir ! L’histoire de la pièce hermétiquement fermée, et surveillée de toutes parts, où il est humainement impossible d’entrer, d’où il est impossible de sortir sans être vu – ce qui n’empêche nullement l’assassin d’entrer et de sortir !… Ces fariboles font très bien dans les romans policiers, mais, dans la réalité… Et, en tout cas, quel rapport ?

– Eh bien, ce qui me frappe dans l’énigme de la chambre verte, c’est qu’elle est strictement la même que celle de la Chambre jaune, en ce sens qu’elle en est strictement l’inverse ! Elle pose, si je puis risquer cette expression, le Problème du Local ouvert ! En effet, le voleur de Mme de Rouvres aurait pu entrer sans difficultés dans la chambre verte, et en sortir. »

Martin s’esclaffa.

« Et il ne s’en est pas donné la peine ! C’est ça qui vous chiffonne ? Il vous en faut peu ! »
 
 

*

 
 

Un moment encore, Fermier poursuivit ses méditations, puis il exprima le désir d’examiner les parures. Elles étaient splendides. L’inspecteur Martin en fut ébloui. Longuement, Fermier demeura penché sur les bijoux. Près de la fenêtre, dans la vive clarté de cette matinée de juin, il étudia leurs reflets. Enfin, il les rendit à leur propriétaire.

Peu après, l’inspecteur et le détective privé se retirèrent. Martin était maussade. Cette affaire ne l’intéressait pas ; ce qu’il aimait, c’était les crimes, les « affaires de sang, » les enquêtes dignes de lui, et susceptibles de mettre en lumière son flair de limier. Mais ce vulgaire cambriolage ! Un exercice pour débutant, tout au plus !

Fermier, au contraire, semblait particulièrement excité.

Il dit, du ton un peu emphatique que l’on prend volontiers pour faire une citation :

« Le collier n’aurait-il rien perdu de son orient, ni la rivière de son éclat ?… »

Martin sursauta.

« Qu’est-ce que vous racontez ?

– Rien ! Je m’amusais à paraphraser un texte de la Chambre jaune où il est question d’un presbytère et d’un jardin ! »

Les épaules de Martin exécutèrent une danse frénétique, cependant que l’inspecteur considérait le détective privé avec commisération.

« Mon pauvre ami ! Vous me faites de la peine !… »

Fermier, souriant, consulta sa montre.

« Onze heures et demie. Que diriez-vous d’un apéritif ? »

Ils s’assirent à une terrasse de café.

Lentement, le Pernod se décolorait à mesure que fondait le morceau de sucre judicieusement arrosé, de loin en loin, d’une tombée d’eau glacée. Des robes transparentes passaient, habitées de jolies jeunes femmes qui les mettaient en valeur. Martin était tout au spectacle gratuit de la rue.

« On pourrait fournir une explication au mystère de la chambre verte, jeta soudain le détective privé. Supposez que les bijoux de Mme de Rouvres soient faux…

– Hein ?

– Je dis : supposez… Admettez que les parures, à une époque impossible à déterminer pour l’instant, aient été remplacées, à l’insu de Mme de Rouvres, par des copies admirablement réussies…Tant que nous y sommes, admettez aussi que le cambrioleur de cette nuit ait eu connaissance, en son temps, de cette substitution. Dès lors, nous comprenons pourquoi il ne s’est pas donné la peine d’entrer dans la chambre verte ! À quoi bon, s’il savait que les bijoux n’étaient que du « toc » ?

– L’imagination vous perdra ! » se contenta de répliquer l’inspecteur.

Derrière les lunettes d’écaille, les yeux de Fermier, le détective aux méthodes « littéraires, » lancèrent une lueur malicieuse. Il consulta encore sa montre :

« Bigre ! Une heure bientôt ! C’est le moment d’aller manger du saignant ! »

N’ayant pas lu Le Mystère de la Chambre jaune, Martin ne pouvait comprendre que Fermier, une fois de plus, paraphrasait, par ces mots, un texte du roman de Leroux. Il prit donc cette boutade au pied de la lettre et répondit sérieusement :

« Vous avez de la veine ! Moi, la Faculté m’a condamné à perpétuité aux viandes blanches ! »

Et il se mit à parler gastralgie, aérophagie, etc. Fermier l’écoutait distraitement.

Ils se séparèrent. Après une centaine de pas, l’inspecteur se retourna : il aperçut le détective en arrêt devant une librairie d’occasion. Cédant à sa passion favorite, Fermier tripotait des bouquins cornés, salis, parfaits refuges à microbes…

« La lecture le rendra maboule ! » pensa Martin.

L’après-midi, le policier dut se livrer à d’assez nombreux déplacements en ville, sans rapport avec « le mystère de la chambre verte. » En marchant, il voyait des boutiques de chapeliers, de fourreurs, de tailleurs, de gantiers, presque toutes vides de clients.

« Le voilà bien, le Problème du Local Ouvert, où personne ne veut se donner la peine d’entrer !… »
 
 

*

 
 

Mais l’inspecteur Martin fut rapidement amené à considérer le détective privé comme plus subtil qu’il ne l’avait jugé tout d’abord. En effet, l’affaire du cambriolage de l’appartement de la rue des Sablons rebondit d’une manière inattendue.

Intriguée par l’attention soutenue avec laquelle Fermier avait examiné ses parures, Mme de Rouvres, dès le lendemain, les soumit à l’expertise du bijoutier qui, de nombreuses années auparavant, les lui avait vendues. La réponse la fit presque défaillir : les bijoux étaient faux !

Mme de Rouvres déposa une plainte contre inconnu et mit la Cie Sirius en demeure de lui verser l’indemnité prévue par sa police d’assurances.

« Je crains que la compagnie ne fasse des difficultés pour payer, confia Fermier à Martin.

– Pourquoi ça ?

– Parce que, dit comiquement de détective privé, cette affaire ressemble de plus en plus à celle de la Chambre jaune, en ce sens qu’elle en est exactement l’inverse !

– Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures ! riposta Martin, bourru.

– Je ne plaisante pas !

– Alors, expliquez-vous !

– C’est très simple ! Je découvre entre les deux affaires un parallélisme d’opposition frappant. Ainsi, dans l’aventure imaginée par Leroux, le malfaiteur s’introduit dans la Chambre jaune en dépit des difficultés accumulées. Au contraire, dans le cambriolage qui nous occupe, le malfaiteur…

– Prend bien soin de ne pas entrer dans la chambre verte ! Vous m’avez déjà fait observer cela ! Et après ?

– Après ? Le parallélisme se poursuit ! Dans l’affaire de la Chambre jaune, le malfaiteur emploie son astuce à faire croire que le coup, exécuté avant, l’a été après. Inversement, dans l’affaire du collier et de la rivière, j’ai l’impression que quelqu’un a voulu nous donner à penser que le coup, exécuté après, l’a été avant.

– Quelqu’un ? Qui diable ?…

– Mme de Rouvres, parbleu !

– Vous devenez fou ?

– Enfin, inspecteur, réfléchissez une minute à ceci : Mme de Rouvres est fort loin d’être riche. Elle a grand besoin d’argent. Peu à peu, fauteuil à fauteuil, table après guéridon, elle a dû renoncer à sa chambre Louis XV, à son salon Louis XVI. Mais voici que, de nouveau, le besoin d’argent se fait sentir. Reste seulement une ressource : vendre les parures. Cela, Mme de Rouvres ne le veut pas. Elle ne peut s’y résoudre.

Elle fait donc exécuter discrètement une copie des bijoux. Ensuite, elle monte de toutes pièces un cambriolage fictif, c’est-à-dire qu’elle force son coffre-fort, se dérobe à elle-même trois mille francs, une pendulette, des chandeliers d’argent, des cuillers et des fourchettes. Après cela, lorsque nous nous présentons chez elle, elle attire notre attention sur le fait que le voleur n’a pas pénétré dans la chambre verte. Dans quel but, cette manœuvre ? Dans le but de nous amener à penser que le voleur a dédaigné les parures. Cela, afin que nous en venions à soupçonner celles-ci d’être fausses et à conclure que les vraies avaient été volées longtemps auparavant. Pour ma part, j’avoue que j’ai donné dans le panneau !

Le reste découle de ce qui précède. Découverte que les bijoux sont effectivement faux, plainte contre inconnu, et réclamation de l’indemnité à la Compagnie d’assurances. Une indemnité d’environ quatre cent mille francs… Cela vaut bien de passer quelques heures ligotée – pas trop étroitement ! – sur un tabouret !

– Pas si sotte, votre théorie ! murmura l’inspecteur. Cette mise en scène constituerait, en quelque sorte, l’alibi moral de Mme de Rouvres. »

Il réfléchit.

« À moins…

– À moins ?

– … Que rien de tout cela ne tienne debout ! J’envisage un autre coupable possible : le bijoutier qui a vendu jadis les parures. Il était mieux placé que quiconque pour exécuter des copies. Imaginons qu’il a monté le coup de cambriolage. Il n’a plus, ensuite, qu’à attendre que Mme de Rouvres, inquiétée par le fait que le voleur a dédaigné les bijoux, les lui apporte à examiner. Il procède à un échange, et le tour est joué. Qui irait le soupçonner ?

– Possible ! acquiesça Fermier. Mais, dans l’un ou l’autre cas, comment obtenir la preuve ? »
 
 

*

 
 

Quatre jours plus tard, l’inspecteur Martin la tenait, cette preuve ! Au cours d’une perquisition, il découvrit, dans un coin de la cave du bijoutier, sous un amas de boîtes de carton, la pendulette, les chandeliers et l’argenterie de Mme de Rouvres.

Ainsi qu’il fallait s’y attendre, le bijoutier protesta de son innocence, assura qu’il ignorait comment ces objets étaient venus là où on les avait trouvés, se déclara victime d’une machination.

Il n’en fut pas moins arrêté. Toutefois, il fut impossible de mettre la main sur les vraies parures.

Fermier, cependant, ne cacha pas son sentiment à l’inspecteur. Il n’était nullement convaincu de la culpabilité du bijoutier et continuait à soupçonner Mme de Rouvres elle-même.

« Elle peut fort bien avoir caché la pendulette et les chandeliers dans la cave du bijoutier !

– Allons donc ! C’est du roman, ce que vous imaginez là ! »

Une dizaine de jours s’écoulèrent.

Assidûment, Fermier montait la garde aux abords du domicile de Mme de Rouvres, il la filait, à chacun de ses déplacements.

Bien qu’aucune découverte ne vînt récompenser sa ténacité, il s’obstinait.

Enfin, un après-midi, vers trois heures, comme il se tenait à l’affût, Rond-Point de Longchamp, il fut abordé par Martin.

« Pas encore découragé ? Vous avez une constance !…

– Ma foi, mon cher, tant que les parures ne seront pas retrouvées, j’estime que l’on doit accorder le bénéfice du doute au bijoutier ! »

Martin, radieux, eut un sourire plein de condescendance. Il coula un bras sous l’aisselle du détective privé.

« Je ne passais pas ici par hasard. Je suis venu pour vous relever de faction.

– Comment cela ?

– Le bijoutier est innocent, en effet ; il vient d’être remis en liberté. Et il se trouve, figurez-vous, que Mme de Rouvres, également, est innocente !

– Vous en avez la preuve ?

– La meilleure ! J’ai mis la main sur les parures – les vraies !

– Où les avez-vous découvertes ? s’effara Fermier.

– Farceur ! C’est vous qui me posez cette question ? Je les ai trouvées dans votre chambre, soigneusement cachées sous une lame de parquet ! »

Le détective privé était devenu blême.

Martin héla un taxi en maraude.

« À la P. J. !… »

Les deux hommes prirent place sur les coussins.

« Voyez-vous, Fermier, vous avez péché par excès d’astuce. Vous avez eu grand tort d’attirer mon attention sur le parallélisme de cette affaire avec celle de la Chambre jaune. J’ai fini par acheter ce bouquin, et, moi qui ne lis jamais, je l’ai lu !

C’est alors qu’une idée m’est venue. Une idée saugrenue ! « Si le parallélisme se poursuivait jusqu’au bout ? me suis-je dit. Si le mystère de la Chambre verte se révélait, jusqu’à la fin, le contraire du Mystère de la Chambre jaune ? » J’ai voulu voir ce que cela donnerait…

Et, ma foi, cela a donné quelque chose d’assez drôle !

Dans la Chambre jaune, il y a un détective amateur et un policier officiel. C’est ce dernier, le coupable. Pour que le parallélisme d’opposition fût parfait, il aurait donc fallu, dans la mésaventure de Mme de Rouvres, que le policier – c’est-à-dire : moi ! – fût l’honnête homme, et le détective amateur – Fermier ! – le coquin !

Cette conclusion m’a bien fait rire, d’abord ! Puis, j’ai songé : « Pourquoi pas, après tout ? » La chose était parfaitement réalisable. Vous exécutiez le vol de la pendulette et des chandeliers. Le lendemain, tout en affectant d’examiner les bijoux authentiques, vous en profitiez pour les escamoter à mon nez et à ma barbe et leur substituer des copies. Après cela, vous prononciez à mon intention la phrase mystérieuse : « Le collier n’aurait-il rien perdu de son orient, ni la rivière de son éclat ?… » Puis vous dirigiez mes soupçons, d’abord sur un vol commis dans un lointain passé, ensuite sur Mme de Rouvres. À mon tour, j’évoquais la culpabilité possible du bijoutier. Vous alliez aussitôt cacher dans sa cave les objets volés. Enfin, pour corser la vraisemblance, vous vous acharniez à filer Mme de Rouvres…

L’affaire était supérieurement combinée et je n’aurais sans doute jamais deviné la solution si votre insistance à parler de la Chambre jaune ne m’avait incité à lire ce bouquin.

Soit dit en passant, vous observerez que, grâce à moi, le parallélisme d’opposition des deux affaires va être parfait !

– Que voulez-vous dire ? »

Avec un gros rire, Martin expliqua :

« Dans la Chambre Jaune, à la fin du bouquin, le détective amateur permet au policier amateur de se soustraire à l’action de la justice. Il importe que vous ne vous échappiez pas. Comptez sur moi pour cela ! »

Des menottes claquèrent autour des poignets de Fermier.

« Quand je vous le disais, conclut mélancoliquement ce dernier, que l’on ne perd pas toujours son temps en lisant des romans ! »
 
 
MYSTERE CHAMBRE VERTE VERY TITRE
 

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(Pierre Véry, in Marianne, grand hebdomadaire illustré, quatrième année, n° 188, mercredi 27 mai 1936)