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Nous avions déjeuné, ce jour-Là, rue Colonna-d’Istria, au restaurant Bouttau, l’une des curiosités du Vieux Nice, où m’avait conduit le correspondant des Nouvelles Littéraires, M. Raymond Febvre, qui dirige un hebdomadaire de si belle tenue : L’Essor Niçois.

Nous avions retrouvé, dans la « cave-salon » de Bouttau, Albéric Cahuet, l’auteur du Masque aux yeux d’or et de Régine Romani, romans riches et solides, dont on n’évite pas la séduction et qui, avec une progression sûre, font la conquête du public.

La conversation était délicieusement animée ; Marie Bashkirtseff, la mystérieuse petite héroïne dont la grâce énigmatique séduit toujours les écrivains mais se fait plus présente dès qu’ils arrivent à Nice, inspira à Albéric Cahuet une évocation de la plus charmante piété.

Cahuet est l’un des amants posthumes de Marie Bashkirtseff. Cette géniale enfant est sa Princesse lointaine, très lointaine, sa Princesse morte. Il a, d’ailleurs, tenté le miracle de la faire revivre dans Le Masque aux yeux d’or, et il y a réussi au point que des amies de la jeune Slave ont tendu les bras vers cette ressuscitée. Il prépare un autre livre, un livre de réalité stricte, qui sera aussi un livre d’amour. Pour l’instant, il attirait notre attention sur les Cahiers intimes de Marie Bashkirtseff, publiés de la veille par un autre fervent du même culte, M. Pierre Borel. Il observa que cette exhumation de documents rendrait toute sa vérité à un figure romanesque orgueilleusement pure, mais trop désincarnée par le Journal réduit que l’on publia voici un tiers de siècle.

« André Theuriet, chargé de l’édition de ce journal, fit de son mieux. Il dut tenir compte des susceptibilités d’un temps, d’une famille, d’une société. Il a écarté les pages où la pensée prenait un caractère trop intime, où la sensibilité se découvrait sans prudence. De même, il n’a pas voulu imprimer les ingénieuses impertinences de l’enfant, les croquis endiablés, à l’emporte-pièce, de la jeune fille. Il ne nous a révélé que la cérébrale. Il a supprimé, ou presque, la sensitive, l’espiègle, la passionnée. D’où la légende qui a fait de Marie Bashkirtseff un être sec, une ambitieuse sans tendresse et presque sans féminité. Assurément, il y avait en Marie cet individualisme ardent qui caractérise les jeunes d’aujourd’hui, car elle reste au fond une figure très moderne. Mais les Cahiers publiés par Borel témoignent qu’elle demeurait néanmoins profondément femme. Il ne faut plus lire le Journal sans lire les Cahiers, ni lire les Cahiers sans lire le Journal.

L’humaniste Cahuet parla ensuite d’un autre humaniste, M. Pierre de Nolhac dont, par une curieuse coïncidence, nous avions tous lu le matin même un précieux petit livre, Érasme et l’Italie (troisième numéro des Cahiers de Paris).

Je fis observer que Pierre de Nolhac ne pouvait s’arrêter en si bonne voie et qu’il devait, après Érasme et l’Italie, nous donner un Érasme en Angleterre, qui ne manquerait point d’être fort savoureux et riche en enseignements.

Comme nous serions heureux de voir le poète humaniste faire revivre devant nous les entretiens de l’hiver 1499 à Oxford entre Colet, Grocyn, Linacre, Thomas More et Érasme. les leçons de Magdalen College où Colet expliquait et commentait les épîtres de Saint Paul, Colet dont Érasme écrivait de Londres à Robert Fisher, le 5 décembre 1499 : « Lorsque j’entends Colet, je crois entendre Platon lui-même. »

– C’est une vie complète d’Érasme qu’il nous faudrait, reprit Cahuet, une vie lyrique où la documentation serait considérable mais invisible, oubliée…

Vous réclamez un Érasme en Angleterre, mais Pierre de Nolhac ne regrette-t-il lui-même dans la préface de son petit livre de n’avoir pas écrit un Érasme en France, « qui eût conté les liaisons du grand humaniste avec les hommes de notre pays ? » – Je sais que Pierre de Nolhac considère Érasme comme le vrai maître de Rabelais et pense que, par ses Adages et ses Colloques, il participa grandement à l’éducation de Ronsard et de Montaigne.

Je n’ai point oublié les termes si émouvants de la lettre souvent citée de Rabelais à Érasme, datée du 30 novembre 1532 :

… Mon père très humain… ET PLUS LOIN : Je vous ai appelé père, je vous appellerais même mère si votre indulgence me le permettait

Je sais qu’avant Voltaire, Érasme entretint une correspondance véritablement internationale, qu’il est véritablement « l’homme de la Renaissance » et qu’autour de lui pourrait s’édifier le roman historique d’une grande époque humaine…

Je préconise pour lui la méthode que Cahuet a employée pour Maria Bashkirtseff… et que je compte utiliser encore…

Je porte en moi tout ce que Marie Bashkirtseff a écrit, tout ce que l’on a écrit sur elle, tout ce que ceux ou celles qui l’ont connue m’ont dit d’elle, journal, correspondance, propos, échos de conversations amusées ou de discussions violentes, plaintes et rires de fillette, accents de femme naissante, cris de joie, de colère, d’amour, appels désespérés à la gloire, cris de terreur devant la mort si tôt venue. Tout cela s’anime en moi. Le document disparaît et je traite cette héroïne réelle comme une créature de mon imagination. Ainsi apparaît-elle dans Le Masque aux yeux d’or, qu’un de nos auteurs dramatiques va mettre à la scène. Ainsi la retrouverait-on peut-être encore dans le personnage de mon dernier roman, Régine Romani, une Marie Bashkirtseff qui serait brune et qui aurait réalisé une aventure d’amour. Ainsi tenterai-je enfin de la présenter dans mon prochain livre, sans fiction mais non point sans passion… »

Depuis quelques instants, j’étais un peu distrait. Un gros homme venait d’entrer, Gaston Leroux, roi des reporters et prince du roman-feuilleton !

Ma décision fut vite prise et je souris intérieurement…

« En voilà un, pensai-je, qui ne se doute guère du dessert que je lui réserve… »

Leroux nous avait reconnus…
 
 

*

 
 

En sortant, nous gagnâmes le quai des États-Unis et, de là, la fameuse promenade des Anglais.

J’essayai « d’entreprendre » Gaston Leroux…

« Comment osez-vous songer à m’interroger en face d’un pareil spectacle ! me répondit-il en souriant. Faisons notre promenade bien sagement, bien paresseusement, comme des nouveaux riches, et tout à l’heure vous viendrez au Palais de l’Étoile du Nord où je me livrerai à vous, pieds et poings liés. Je dois bien cela à un jeune confrère. Je ne serai jamais « interviewé » autant de fois que j’ai « interviewé. »

Et Gaston Leroux éclate de rire…
 
 

*

 
 

Une heure plus tard, dans l’immense cabinet de travail du frère de Rouletabille

Je regarde la bibliothèque avec une admiration qui n’est point feinte…

« Je suis bibliophile, dit en s’excusant Gaston Leroux ; mais un bibliophile qui lit ! Hélas, il est très difficile de travailler avec tous ces livres… Dans la pièce où il écrit, un homme de lettres ne devrait avoir que des fleurs…

Mon rêve serait de passer mon temps à lire et de ne plus jamais écrire une ligne…

Il y a de si beaux livres ! Regardez : cette édition des œuvres complètes de Voltaire fut établie de son vivant ; voici Platon et Walter Scott, mes maîtres, la Sainte Bible avec les gravures de Marillier, Corneille illustré par Moreau le Jeune, l’édition nationale de Victor Hugo, les œuvres d’Augustin Thierry, un homme formidable, tout Musset, tout Michelet et la collection complète des Mémoires historiques. Je les ai tous là. Pas un ne manque à l’appel. Ce fut ma vraie nourriture de reporter.

C’est avec ces Mémoires qu’a été établie, qu’aurait dû être établie notre Histoire de France…

– …

– Des souvenirs, des notes biographiques ? Vous croyez, vraiment ? Eh bien, je suis né le 6 mai 1868. C’est la vérité mathématique, si j’ose dire. Mais celle-là, il ne faut pas la dire ; jurez-le-moi ! La vraie vérité humaine, c’est que j’ai cinquante ans – vous ne me trouvez pas plus de cinquante ans ? – et que je suis bien décidé à avoir cinquante ans le plus longtemps possible, jusqu’à ma mort qui, je l’espère, arrivera le plus tard possible.

Je suis né à Paris, faubourg Saint-Martin, juste à côté de la mairie du Xe. L’autre jour, ayant découvert sur des papiers à quel numéro du faubourg j’étais né, je me mis en tête de chercher la maison natale ; je trouvai au rez-de-chaussée une entreprise de pompes funèbres !

Là où je cherchais un berceau, je trouvais un cercueil… J’ai f… ichu le camp !

C’est d’ailleurs par hasard et entre deux trains que je suis né à Paris. Mes parents étaient en voyage. Ma mère était Normande, mon père Manceau.

Mon père était entrepreneur de travaux publics et c’est lui qui restaura le château d’Eu sur les plans de Viollet-le-Duc.

J’ai fait mes études au collège d’Eu avec le duc d’Orléans. J’étais très camarade avec Philippe. Nous étions toujours en train de nous battre tous deux comme de vrais chiffonniers.

Lors de l’expulsion des princes, j’envoyai un article – anonyme – à un journal d’Eu. L’article ne parut pas et j’en fus fort vexé.

Dès le collège, j’étais tourmenté par le démon de la littérature. Je m’amusais à faire des tragédies et à écrire des nouvelles. Est-il besoin de vous dire que les nouvelles ne valaient pas mieux que les tragédies ?

J’étais toujours le premier de ma classe et quand je passai mes bachot à l’Académie de Caen, seul de toute la cession, je fus reçu avec la mention bien. À cette époque, les examens étaient très difficiles !

Je vins à Paris comme étudiant et je m’inscrivis immédiatement à l’Association des Étudiants, qui n’existait que depuis un an. Je faisais mon droit, très mal ; je suivais les cours aussi peu que possible. »
 
 

*

 
 

« Ma première « chose » imprimée fut un sonnet sur Lamartine qui parut dans La Lyre universelle.

J’envoyai ensuite à la revue Lutèce un article que j’avais intitulé Mon premier article. Un soir, en me rendant pour dîner à l’hôtel Regnard, au coin de la rue Regnard et de la place de l’Odéon, où je prenais pension, j’achetai Lutèce à un kiosque. Mon article s’étalait en tête, en première page. J’étais très ému et je payai à mes camarades une tournée générale…

Je m’étais inscrit à la conférence Pottier. À dix-huit ans, j’y prononçai ma première conférence. C’était une thèse sur le droit des femmes. J’obtins un gros succès de rire. Au lieu de traiter mon sujet, je m’étais mis à parler de Jeanne d’Arc et autres femmes illustres…

À quelque temps de là, j’envoyai une nouvelle, « Le Petit Marchand de pommes de terre frites, » à la République Française qui venait de se fonder. Sembat me fit venir et m’annonça qu’il publierait la nouvelle.

Je travaillais mon droit juste deux mois avant les examens. Quand je fus reçu licencié, je m’inscrivis au Barreau. On me conseilla alors d’entrer dans le cabinet d’un grand avocat. Mais il aurait fallu attendre des années pour arriver à quelque chose ; aussi je m’inscrivis d’office et je me mis à plaider en correctionnelle. Je plaidai même en cour d’assises avec Henri Robert ; nous sommes restés des amis.

Sur ces entrefaites, je fis connaissance, à la terrasse du Clou, de Robert Charvay qui avait succédé à Aurélien Scholl comme directeur des échos à l’Écho de Paris. Je manifestai mon désir d’entrer dans le journalisme. « Apportez-moi quelque chose pour mes échos, » me dit-il. Je lui communiquai une demi-douzaine de sonnets sur les vedettes. Le premier célébrait Réjane qui jouait Sapho au Vaudeville. Ces sonnets me furent payés quatre sou le petit vers.

Et voilà la porte par où je pénétrai dans la demeure des journalistes. J’allai au Croissant où je fis la connaissance de Canivet, directeur du Paris. Il me confia la chronique judiciaire à son journal et je débutai dans l’affaire Vaillant : il venait de jeter sa bombe ! C’était débuter par une rude d’affaire, d’autant que le Paris étant un journal du soir, je devais envoyer ma copie au fur et à mesure.

Je n’arrivais pas à suivre les débats ; j’étais déséspéré, et je voulais envoyer un mot pour dire que j’étais malade et prier qu’on me remplaçât…

Mais brusquement, je me raidis. Il me semble aujourd’hui que je dus être guidé alors par l’intuition à la fois impérative et confuse que si je surmontais l’obstacle, je serais sauvé pour toujours…

Je me mis à écrire : suivant des yeux et des oreilles une phase du procès, puis la transcrivant, puis écoutant de nouveau…

C’est ainsi que, machinalement, je ne retins que l’essentiel ; mon compte rendu s’organisait autour des scènes principales.

Quand je sortis du Palais, fiévreux, les tempes battantes, on criait le Paris dans les rues. Ma prose occupait toute la première page, – à ma grande surprise, car je croyais avoir peu écrit.

Le lendemain, au premier courrier, je recevais un mot du Matin qui m’offrait sa chronique judiciaire. J’acceptai et je débutai dans l’affaire Émile Henry. Je donnai au Matin et au Paris des comptes rendus qui eurent un gros retentissement. Je commençais à trouver cela très drôle. Je ne me rendais pas compte des difficultés insurmontables que j’avais vaincues sans m’en douter.

De toutes les rubriques, la chronique judiciaire paraissait la plus solidement assise dans une tranquille tradition. Sa formule était simple : rappeler dans un article préliminaire les méfaits de l’accusé d’après l’acte d’accusation, puis donner chaque jour la chronique de ce qui se passait à l’audience. Dans le genre, il y avait des maîtres, Albert Bataille du Figaro, notre président Edgar Troimaux de l’Écho de Paris, Gaston de Mézières du Gaulois.

Un grand procès nous réunit tous à Bourges, un effroyable drame de famille où un nom de la plus vieille noblesse se trouvait terriblement compromis.

C’était là une excellente occasion de mettre en œuvre ma formule nouvelle : laisser toutes les paperasses de côté, travailler avec un seul document, la vie ! la vie au jour le jour ! Ne plus évoquer le passé, mais prévoir l’avenir ! Laisser mes confrères s’occuper de ce qui est arrivé l’avant-veille, annoncer ce qui arrivera le lendemain !

Donc, la presse du monde entier s’occupait du marquis de X… Mes confrères attendaient l’audience sans fièvre ; moi, je bouillais ; je voulais voir le marquis ! Mais il était en prison, et bien gardé !

Cependant, deux jours avant l’audience, je parvins à me procurer une feuille timbrée de la préfecture sur laquelle j’inscrivis que M. Arnauld, anthropologiste, était invité à visiter les prisons du Cher.

Le directeur de la prison centrale tint à recevoir lui-même M. Arnauld et me fit visiter l’établissement…

Quand je sortis, j’avais confessé mon marquis…

Le directeur m’accompagna jusqu’au greffe.

« En somme, lui dis-je, en manière d’adieu, vous êtes tranquille ici ! Vous n’avez jamais d’ennuis…

– Non, me répondit-il… pas d’ennuis, mais je m’ennuie ! Je suis du Midi. Il me faudrait une prison comme celle-là du côté du soleil ! »

Le lendemain, le Matin publiait en première page une correspondance de Bourges qui… Le préfet tombait en disgrâce, le directeur de la prison recevait l’ordre de faire ses paquets. Le malheureux gémissait. Il ne se doutait pas que son vœu allait être exaucé et qu’avec l’aide de mon journal, il allait l’avoir, sa prison dans le Midi !

Les plus furieux furent mes confrères : j’avais interviewé l’accusé dans sa prison. Cela ne s’était jamais fait, de mémoire de chroniqueur judiciaire !…

Le jour de l’audience, je dormais à mon banc et mes camarades en concevaient une certaine tranquillité quand, à la fin de l’audience, les journaux du matin arrivèrent de Paris. Le Matin racontait l’audience du jour avec la déposition de tous les témoins que j’étais allé trouver la veille, à leur hôtel ou à leur auberge…

Il n’y avait plus moyen de travailler tranquillement ! Rouletabille commençait à rouler sa bille ! »
 
 

*

 
 

« Je pourrais vous raconter beaucoup d’histoires plus drôles que celle-ci, à laquelle je ne me suis attardé un peu longuement que parce qu’elle fut une des premières où mon nom de journaliste s’illustra.

En 1894, je devins chef des informations au Matin. J’y faisais des leaders et du grand reportage.

J’assistai à la première révolution russe, au massacre des Arméniens dans le Caucase. Je fis des expéditions au Maroc, au moment où il était encore « barbaresque. »

Je revins à Paris. J’ai été dix ans chroniqueur judiciaire, trois ans chroniqueur parlementaire, trois ans critique dramatique.

Tous les mondes ont contribué à me documenter pour mon œuvre de romancier.

Car je ne voulais pas me borner à être un journaliste, même célèbre, et je rêvais depuis l’enfance d’être un des premiers littérateurs de ce temps, d’appartenir à la grande élite.

Je venais d’écrire une œuvre lentement mûrie en moi. Je la lus à Pierre Wolf, puis je la portai à Antoine qui la reçut, mais me demanda de la revoir.

Je me souviens que j’ai récrit le premier acte en allant de Southampton à Madère, le second de Marseille à Port-Saïd, le troisième à Saint-Pétersbourg, après les massacres de Moscou.

Revenu à Paris, je fus relire ma pièce à Antoine qui prenait l’Odéon. Il déclara, avec enthousiasme : « C’est une pièce comme Les Affaires sont les affaires ! » Elle fut jouée le 26 janvier 1907 et parut dans l’Illustration Théâtrale du 2 mars 1907.

Le public ne la comprit pas et il y eut sans doute de ma faute. N’importe, c’est la chose dont je demeure le plus fier. »
 
 

*

 
 

« Devant l’insuccès de La Maison des juges, qui tint l’affiche à peine 15 jours, je fus trouver Baschet et Normand à l’Illustration et : « Voilà, leur dis-je brusquement, je vais faire un roman ! »

Le lendemain, je leur soumettais trois sujets, un sujet tout à fait littéraire, un autre à la manière de Marcel Prévost, un troisième à la manière de Gaston Leroux, où je me proposais de traiter les aventures d’un reporter.

C’est ce troisième sujet qui fut choisi.

Les vacances arrivées, je me retirai avec ma femme à Beau-Séjour et me mis au travail.

Il fallait faire plus fort que Poe, plus fort que Conan Doyle ; il fallait faire commettre un assassinat dans une chambre hermétiquement close, close comme un coffre-fort.

C’était une gageure, mais je me disais : « Mon petit Rouletabille, il faut que tu trouves cela. »

Une nuit, je réveillai ma femme : j’avais trouvé. J’avais transporté le problème de l’espace dans le temps.

Mon argumentation, la logique des faits que j’enchaînais, ne devait pas être si mauvaise, puisqu’au collège de Falaise le professeur de philosophie, arrivé à la logique, donnait en exemple à ses élèves les explications que Rouletabille fournissait à la cour d’assises sur Le Mystère de la Chambre jaune.

Le Matin me commanda des romans-feuilletons.

C’est à Menton que j’écrivis Le Parfum de la dame en noir.

Le secret de mon succès, ma recette ? Je suis heureux de vous la livrer : j’ai toujours apporté le même soin à faire un roman d’aventures, un roman-feuilleton, que d’autres à faire un poème. J’ai eu comme ambition de relever le niveau de ce genre si décrié.

Dans le domaine du mystérieux, je n’ai jamais rien fait d’aussi réussi que Le Mystère de la Chambre jaune.

– J’avoue garder un faible pour Chéri-Bibi. Dans un genre moins sombre et où même certains voudront voir comme une caricature du genre dont vous êtes aujourd’hui le plus célèbre représentant, La Fâcheuse Aventure ou la Coquette punie m’a bien amusé !

– J’attribue une grande partie de mon succès d’abord à mon imagination, puis à l’alliance de cette imagination avec tout ce que j’ai appris au cours de ma vie journalistique.

Grâce à cette expérience chaque jour enrichie, je peux me permettre d’avoir la plus folle imagination, sans désarçonner le lecteur. Des détails précis, non inventés, de solides éléments de réalité négligemment jetés au royaume des invraisemblances, accrochent le lecteur. L’imagination, je la donne à l’aventure ; mais ceux qui agiront doivent être tout à fait vivants, mais tout doit s’expliquer.

Le lecteur permet tout s’il retombe sur ses pattes.

Dans Le Cœur cambriolé, dans L’Homme qui revient de loin, j’ai osé aborder le problème de l’Au-delà, avant beaucoup qui ont fait tant de bruit depuis.

– … »

M. Gaston Leroux sourit.

« L’aventure, autant que la psychologie pure, peut nourrir l’œuvre d’art. Kœnigsmark et L’Atlantide sont de grands livres et Pierre Benoît un écrivain que sait, quand il veut, marier la psychologie à l’action : Mademoiselle de la Ferté en est un bel exemple. »
 
 

*

 
 

« Le mouvement des lettres, à l’heure actuelle, est merveilleux, merveilleux, merveilleux.

Nous sommes à un moment où deux mondes vont se briser ou se souder. Époque riche et tourmentée d’esprits qui se cherchent…

Nous retomberons à la tradition, augmentée d’une richesse nouvelle.

Roland Dorgolès, Pierre Mac Orlan avec La Cavalière Elsa, Ramuz avec La Guérison des maladies, trois noms représentatifs des grandes tendances d’aujourd’hui…

– …

– Cette enquête de Roger Giron dans l’Éclair est fort amusante. Je lui réponds sans hésiter : Platon ! N’est-ce pas un merveilleux reporter, et l’un de premiers ? A-t-il jamais été égalé ?

– …

– J’écris en ce moment La Mansarde en or. J’ai toujours deux ou trois sujets de roman qui sommeillent en moi. Et quand je trouve dans mes lectures, – car je lis énormément, je vous le répète ; je lis tout, – des choses qui se rapportent à l’un ou l’autre des sujets en gestation, je les note et les mets dans un dossier.

Quand j’ai achevé un livre, je m’octroie deux mois de repos pendant lesquels je pense au prochain de la façon la plus paresseuse.

Je ne travaille que sur traité. Il faut que je me sente poussé par les dates. Je trace alors un plan très sommaire car, avant tout, le livre doit être logique. En second lieu, je donne des noms à mes personnages : ils ne peuvent, en effet, commencer à vivre avant d’avoir des noms et un signalement.

Comme j’ai été paresseux à établir tout cela, je me fais alors un beau programme. C’est l’époque de l’ordre.

Je colle ce programme, cet horaire, dans la chambre de ma femme ou de ma fille.

Quand elles passent devant, elles saluent respectueusement.

L’horaire porte d’abord trois heures de travail par jour, puis quatre, puis cinq… Il faut bien rattraper le retard.

Avant la guerre, j’ai habité neuf ans une petite villa à Cimiez, au-dessus de Nice.

Quand j’avais mis le point final à un roman, je bondissais sur le balcon et je déchargeais – en l’air – force coups de revolver.
 
 
Leroux Gassier
 

C’était le signal : ma femme, ma fille, mon garçon se précipitaient sur la vaisselle. Verres et assiettes volaient à travers le jardin. Dès qu’il ne restait plus rien à casser, on prenait les casseroles et on tapait dessus : un sabbat de sauvages !

Un jour, un ami se trouvait à la maison. J’avais négligé de le prévenir, peut-être à dessein.

Les coups de revolver le surprirent, mais quand il vit tout le monde s’y mettre et la vaisselle voler en éclats, il crut que nous étions subitement devenus fous.

– Allons, allons, vous me racontez une Histoire marseillaise. C’est mal de faire concurrence à Édouard Ramond.

– Je vous garantis l’authenticité de l’anecdote. Mais, pour être tout à fait vrai, je soupçonne fort que ma femme, après une ou deux expériences, ne laissait plus que de la vaisselle un peu ébréchée à la disposition des sauvages.

– …

– C’est l’Universal, une Société américaine, qui tourne en ce moment Le Fantôme de l’Opéra. Ils ont déjà dépensé entre vingt et trente millions. Ils ont reconstruit l’Opéra là-bas.

Lon Chaney, qui faisait Quasimodo dans Notre-Dame de Paris, sera le fantôme.

Le cinéma est un art qui commence, et tant que l’auteur ne sera pas au ciné quelque chose de plus important, ils feront de belles photos, mais entourées de niaiseries.

– …

– Mes livres de chevet ? Mes auteurs favoris ? Balzac, dont j’aime et relis tous les livres. Les plus beaux ne sont pas les plus célèbres. Son époque restera à cause de lui. Personne ne peut lui être comparé. Et il n’a pas seulement immortalisé une époque, mais les caractères qu’il a créés, nous les retrouvons dans les cadres actuels.

Sa correspondance m’émeut profondément : on y voit combien il a pu travailler et ce qu’il a pu souffrir.

J’aime aussi beaucoup les poètes et je relis souvent Hugo, Musset, Baudelaire et Verlaine.

De poètes modernes, Je n’en lis plus. J’ai été trop de fois échaudé… »
 
 

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(Frédéric Lefèvre, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, quatrième année, n° 133, samedi 2 mai 1925 ; caricatures de Raoul Guérin, illustrant l’entretien, et de H.-P. Gassier [Deyvaux-Gassier])