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La pluie diluvienne durait depuis des siècles. C’était à l’aube des temps quaternaires, il y a cent mille ans, ou davantage. L’homme venait d’apparaître sur notre continent, encore peuplé de la faune tropicale. Dans l’immense forêt vierge qui couvre les plateaux, une famille humaine s’en va parmi les fauves qui la déciment à mesure qu’elle s’accroît. Daâh et ses deux femmes, Hock et Ta, ont eu vingt-cinq enfants qui se sont multipliés à leur tour, et que les carnassiers dévorent. À force de marcher, toujours vers l’ouest, en quête d’un pays meilleur, la horde est arrivée devant la mer, qui l’arrête, en barrant la route.
 
 

L’homme est par excellence un être d’assimilation, un animal qui s’accommode ; il l’a prouvé en réussissant à vivre dans un monde où tout coopérait à son anéantissement : sa nudité, son petit nombre, sa reproduction minime et lente, la faiblesse de ses armes naturelles, la multiplicité des fauves qui le mangeaient, la variation des climats tropicaux et glaciaires qu’il a su traverser tour à tour, alors que d’autres espèces, plus solidement dotées en apparence, ont dû émigrer ou périr.

Tout de suite, Daâh et ses enfants s’accommodèrent de ce pays nouveau. Après le rude choc de leur rencontre avec la Mer, deux journées devaient suffire pour calmer cet émoi : le surlendemain, l’Océan se trouvait dûment enregistré, et ils ne le voyaient plus.

La salure de l’eau n’étonnait plus personne. La fureur des vagues qui déferlent perdit son prestige en avouant son impuissance : très vite, on s’aperçut que cette bête formidable ne sait pas sortir de son antre, et qu’elle rugit en vain ; elle roule avec aisance des blocs que la horde entière ne déplacerait pas de l’épaisseur d’une feuille, et on voit bien qu’elle serait capable de lancer un hippopotame comme un enfant lance une écorce de châtaigne ; cependant, les proies qu’elle veut saisir sont en sécurité près d’elle, si elles se tiennent seulement à deux pas de son atteinte ; on peut même lui jeter des pierres sans qu’elle parvienne à se venger ; tout au plus, elle crache : on cracha sur elle, pour la narguer, et on riait à grands éclats devant les lames monstrueuses.

On crut l’avoir vaincue quand elle se retira ; dans les trous abandonnés par le reflux, on trouva en foule des crustacés et des mollusques, des poissons de roches, l’abondance d’une pâture neuve, et la joie. Les congres, serpents maladroits, fuyaient sur les herbiers à sec, où on les assommait du bâton ; les crabes apparurent comme des araignées redoutables ; on reconnut dans les homards des scorpions géants, dont les queues claquaient de colère, et l’un d’eux coupa net, entre ses pinces bleues, le pouce d’une femme ; les crevettes étaient les mouches de la mer ; les pieuvres aux yeux de tigre, quand on mordait dedans, bavaient du noir et serraient leurs tentacules autour des bras, en plaquant des ventouses sur la peau des visages. À coups de galet, on ouvrit des huîtres et des coques. Les entrailles et les ouïes des poissons furent savourées avec plus de délices que leur chair, qui manquait de sang. On fit bombance, assis sur les récifs capitonnés de goémons, et, quand les ventres furent pleins, les bouches continuaient quand même à mâcher des poissons crus, en s’amusant à souffler devant elles les écailles, en gerbes épanouies, qui faisaient rire. Ensuite, d’énormes algues, arrachées des bas-fonds, fournirent des rubans festonnés dont un seul suffisait à encercler un torse d’une parure resplendissante. Dans le sable des plages, des coquillages vides brillaient de couleurs variées, pareils à des fleurs qui seraient en pierre ; d’autres ressemblaient à des dents, arrachées sans doute aux bêtes que la Mer a dévorées ; plusieurs étaient troués : une fille inventa de les enfiler à une algue fine et souple, puis elle suspendit à son cou ce collier brillant ; aussitôt, tous souhaitèrent dès colliers. Par surcroît de bonheur, les plaisirs de cette journée s’agrémentèrent d’une sécurité insolite, que donnait l’absence des fauves.

Pourtant, lorsque le flot revint, à la marée montante, il avala deux jeunes mâles attardés sur un des brisants. Nul ne se lamenta, car l’accident de mort était dans l’ordre naturel des choses. Ce qui surprit davantage, ce fut, le lendemain, de retrouver les deux corps sur la grève, presque intacts : la Mer, après les avoir grignotés, n’avait pas daigné les manger. Ce dédain parut offensant. Plus d’un avait bonne envie de montrer à la Mer que les petits de l’homme ne sont pas répugnants, et qu’on peut les manger sans dégoût. Mais Daâh, qui connaissait le monde d’après lui-même, savait, par sa propre expérience, que tous les gestes s’imitent, et il n’aimait pas apprendre aux ennemis ce qu’ils n’ont pas l’idée de faire : puisque la Mer ignore que les enfants sont très bons à manger, qu’on la laisse en cette ignorance. Hochant la tête pour dire « non, » il fronça les sourcils vers ceux qui avaient appétit d’utiliser cette chair fraîche, et, d’un signe autoritaire, il leur prescrivit d’aller cacher leur festin sur la lande, derrière un rocher.

D’ailleurs, une aubaine plus copieuse leur était réservée ; en côtoyant les grèves, ils rencontrèrent dans une anse le cadavre échoué d’une baleine : déposé là par la tempête, sans doute depuis plusieurs jours, il empuantissait le vent.

Ils furent remplis d’admiration ; jamais ils n’avaient vu monstre d’une telle ampleur. Dans cette masse bleutée au ventre blanc, ils reconnurent un nuage mort : Daâh, d’un air entendu, proposait cette explication, en montrant le ciel et en simulant une chute ; personne n’hésita à le croire. On tournait autour du colosse, on l’inspectait ; à grand-peine, une porte fut ouverte dans le derme épais ; lorsqu’elle fut assez large, les entrailles roulèrent au dehors : on entra dans la bête.

Ils s’y engouffraient à la file, grands et petits, arrachant, des lambeaux qu’ils dévoraient sur place : l’idée d’une grotte qui se mange les amusait infiniment. Ils se gorgèrent de graisse rance ; des cris, des chants jaillissaient du trou, et parfois un être nu, tout englué de sang noirâtre, sortait de là pour venir respirer l’air violent du large. Ce furent des jours de liesse.

Car ils restèrent là deux journées : une si belle proie méritait cette halte. Une autre raison les invitait aussi à ne point se hâter : la vieille Ta ne se traînait plus qu’avec peine ; le rude effort de traverser la forêt d’ajoncs venait d’épuiser ses dernières forces ; elle n’avait rejoint la horde qu’à la tombée du second soir : elle ne voulait plus marcher. Au creux d’une roche, en grelottant, elle recevait avec une mine dolente les tranches de baleine que des enfants lui apportaient ; elle les suçait sans y mordre.

Brusquement, le troisième matin, après une poussée plus violente du vent, la tempête cessa. En un instant, le firmament fut balayé, et l’azur apparut, avec un soleil radieux. De petits nuages blancs, fuyaient à la suite des autres, et s’évanouirent. La lumière inonda tout.

Jamais encore les nomades n’avaient vu un ciel pur. Éblouis, la bouche ouverte, les yeux mi-clos, ils regardaient au travers de leurs cils cette splendeur qui blesse les prunelles. La mer, subitement bleue, miroitait : une multitude de petits soleils dansaient sur elle et crépitaient, plus nombreux que les moucherons sur les mares ; ils jouaient l’un à côté de l’autre, brillants, jolis, heureux, tout jeunes ; de plus petits encore s’allumaient à la pointe des herbes mouillées. Les hommes, ahuris d’un spectacle si neuf, ne bougeaient plus. Pas un son ne sortait de leurs gorges. Enfin, dans ce silence, un enfant cria de plaisir, puis une femme. Presque aussitôt, Daâh éclata de rire, en redressant sa taille, et, à grands coups de poing, il se frappa le torse, pour dire aux siens :

« Voilà le Chef qui a su vous conduire au pays des Soleils ! »

Alors, de toutes les poitrines, un hurlement de victoire monta dans la clarté.

La vieille Ta, toujours accroupie au creux de sa roche, a entendu de loin cette clameur de la horde en délire qui se rue à la joie de vivre. La joie de vivre n’est plus pour elle : la vieille Ta le sent. Une intuition l’avertit de sa fin prochaine. La lumière qui égaie les autres lui fait mal. Elle a mis la main devant ses yeux, pour les protéger. Mais, peu à peu, elle desserre les doigts…

Toute la lande, sombre auparavant, s’avive comme si des myriades de fleurs venaient d’éclore tout à coup : jaunes et violettes, dans l’herbe blonde, en avant de la mer si bleue, des corolles se révèlent partout. Même sur les flots, des bouquets blancs s’épanouissent et se balancent en avançant ; les granits bruns sont devenus roses, et ces floraisons gigantesques ont des ombres lilas qui vibrent dans la brise apaisée.

La moribonde, maintenant, écarquille les yeux, pour boire davantage cette magnificence de la mer illuminée et de la terre qui se colore. Afin de mieux voir et de sentir plus, elle rampe à l’écart de sa roche. La clarté l’enveloppe, l’air léger la caresse. Pour tendre tout son corps au bienfait de cette tiédeur, elle se cale sur les genoux, le torse en avant, les deux bras écartés, les paumes appuyées au sol ; à quatre pattes, tout doucement, elle s’achemine. Elle ose relever la face vers le soleil. Dans le temps d’ouvrir et de fermer les yeux, elle l’a vu ! Il n’est pas terne et rond comme ces boules pâles que l’on apercevait parfois dans les nuées, au-dessus de la forêt. Chevelu de pointes qui se hérissent, il projette autour de lui des choses qui giclent et qui piquent : c’est comme une pluie resplendissante qui jaillit en striant le ciel d’alentour. Elle a si bien vu les rayons qu’elle croit les entendre. Ils font :

« Dji ! Dzi ! »

Elle les sent qui cinglent sa peau ; elle admire comme ils luisent sur les poils de ses bras et de ses cuisses. Ils sont vivants. Ils pénètrent jusqu’au fond d’elle. Leur chaleur circule dans ses veines et la ranime ; elle se sent rayonner, comme le soleil ; elle croit le porter en elle ; son être s’élargit. Tandis que les autres, là-bas, continuent à hurler d’ivresse, elle s’émeut de savourer encore ce bien-être suprême. Gravement, elle regarde l’espace, de toutes ses forces. Le monde devient beau quand elle va le quitter ; elle ne le verra plus guère. Mais elle le voit, et toute sa vie d’agonisante se concentre dans ses prunelles. Immobilisée, elle contemple l’univers : elle est le premier spectateur.

Elle n’ose plus lever les yeux vers cette splendeur qui grésille au zénith, mais elle l’entend toujours :

« Dzi ! »

Elle écoute. Des flots mollement s’écrasent sur la plage et ils zézaient avec douceur. Dans l’harmonie de la lumière, elle discerne l’harmonie des sons. Les voix de la horde ne lui parviennent plus que comme un murmure lointain ; elles se noient dans le grand Tout. Le frémissement universel berce l’âme de Ta, qui se dilue et flotte ; elle songe : des idées encore nébuleuses se dégagent au fond d’elle ; avec la clairvoyance de ceux qui vont mourir, elle les regarde monter. Elle se voit : elle est toute petite, au milieu d’une lumière immense ; elle est seule, et elle l’a toujours été. On la délaisse. Tout l’abandonne, même la vie. Personne ne prend souci d’elle. Elle le constate sans amertume ; elle n’attend plus rien, ni des autres ni d’elle-même…

Or, voilà que dans sa misère une aide lui est venue de quelqu’un ; une force qu’on lui envoie l’épanouit et la réchauffe. Elle se sent secourue, et elle sait par qui. Du fond de sa détresse, elle aime ce qui l’aime ; une gratitude s’élève d’elle.

« Dzi ! »

Le Soleil est bon… Elle hausse vers lui des yeux qui rendent grâce. Mais le bienfaiteur ne tolère pas qu’on le fixe en face. Vite, elle a refermé les paupières, et, pour recevoir les rayons dans son cœur, elle s’efforce de redresser le buste ; elle pousse la terre de ses paumes, ses genoux s’enfoncent dans le sable ; enfin, assise sur les talons, elle tend ses deux bras vers l’astre; elle lui offre sa poitrine velue. Elle l’implore pour qu’il la vivifie un peu, encore un peu. Elle prie.

« Dzi… Dzi… »

La divinité est conçue : une femme vient d’enfanter le premier Dieu des hommes.

« Dzi de lumière, Dzi bienfaisant, protecteur de la vie, père du monde… »

Désormais, le Soleil est Dieu.
 
 

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(Edmond Haraucourt, in Le Journal, n° 7480, jeudi 20 mars 1913 ; repris en volume dans Daâh le premier homme, Paris : Ernest Flammarion, 1914)