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Au retour d’un voyage en Italie, Louis Leblois, passant par la Savoie, acquit le château d’Abricieux. Je l’accompagnais. Il avait fait arrêter sa puissante voiture pour admirer un instant le très beau spectacle des vieilles tours carrées et des grands toits de tuiles couronnant une hauteur, mêlée de vignes, de boqueteaux et de rochers, qui constituait l’un des bas contreforts du mont du Chat. Midi sonnait. Une auberge nichait là. Nous y déjeunâmes. On nous dit que le château était à vendre. Louis voulut le visiter. Nous trouvâmes une bâtisse aux épaisses murailles dont quatre siècles n’avaient pas compromis la solidité. D’en bas, lorsque nous l’avions vu se détacher sur le fond gigantesque de la montagne, Abricieux nous avait paru petit. Au vrai, les pièces en étaient nombreuses, et certaines très vastes. Toutes, malheureusement, se montraient dépouillées des vieux meubles qu’on avait, paraît-il, vendus récemment, après le décès d’une demoiselle âgée et pauvre, morte sans héritier. Les planchers étaient parfois rustiques, parfois précieusement marquetés. Les plafonds, à poutrelles serrées, avaient une rare élégance. Par les fenêtres aux embrasures profondes, la vue plongeait vers les magnificences de la vallée, ou rencontrait les pentes abruptes du mont. Un jardin en terrasses et en pelouses inclinées entourait le manoir. Il y avait d’admirables vieux arbres, des charmilles centenaires. Tout cela ne laissait pas que d’être infiniment séduisant. Louis Leblois s’en rendit acquéreur pour un prix des plus modiques.

Mon ami n’est pas de ces gens qui jugent indispensable de transformer une maison sous prétexte qu’ils en sont devenus propriétaires. Le charme d’Abricieux résidait surtout en ceci que rien ne semblait y avoir été modifié depuis l’ancien temps. Louis le comprit et résolut simplement de meubler son château en vieilleries régionales qui restitueraient à ce bel intérieur son aspect du XVIIIe siècle.

Abricieux avait longtemps appartenu à la famille éteinte des comtes de Chantaz. Peu de paperasses touchant son passé étaient parvenues jusqu’à nous. Louis me demanda de faire des recherches sur les Chantaz et de lui procurer tous les documents qui, de près ou de loin, pourraient concerner son nouveau domaine. Familier des archives et des bibliothèques, où mon destin m’enchaîne, je ne perdis pas de vue la mission amicale dont j’étais chargé. Mais il advint que, pendant longtemps, je ne découvris à peu près rien.

Et puis, un jour, je m’invitai à déjeuner chez Louis Leblois, en son hôtel d’Auteuil, et, au dessert, je lui dis que j’avais trouvé une indication fort curieuse.

Il se mit à rire et me confia qu’il s’attendait à quelque chose comme cela depuis le commencement du repas.

« Te rappelles-tu qu’il y ait, lui dis-je, dans une chambre du château d’Abricieux, – dans l’une des plus belles chambres, – un mur de briques ? »

Louis réfléchit un instant, avec ce sourire si particulier des gens qu’on intrigue et qui s’en délectent.

« J’ai suivi assidûment les travaux de remise en état, me répondit-il. Je puis t’affirmer qu’il y a un mur de briques, non pas dans une chambre d’Abricieux, mais au fond du cabinet qui attient à la chambre de la tour du sud-est, c’est-à-dire la meilleure, la plus agréable, celle qui, selon toute probabilité, fut toujours la chambre des maîtres.

– À merveille. Eh bien mon cher, il y a un mort derrière ton mur de briques !

– Pas possible ! s’exclama Louis, sans manifester beaucoup d’effroi. Raconte vite !

– Il y a, continuai-je, le cadavre, ou plutôt le squelette d’un certain joli cœur, marquis d’Ambléon, qu’un comte de Chantaz surprit, une nuit, dans la chambre de la comtesse, son épouse.

– Et il l’a emmuré de ses propres mains ?

– Après l’avoir congrûment ligoté, n’en doutons pas.

– Voilà du classique. J’aurais préféré un drame plus original.

– Tu es difficile !

– Et comment as-tu appris cela ?

– Sans le chercher, bien entendu ! Aux « Manuscrits » de la Bibliothèque nationale, un cahier m’est tombé sous la main. Je ne sais quel amateur d’anecdotes y a couché par écrit bon nombre d’historiettes. Celle qui t’intéresse est rédigée comme tu vas le voir. J’en ai pris copie. Écoute-moi :
 

Je me souviens que ma grand-mère contait l’histoire d’une dame savoyarde, nommée Mme la comtesse de Chantaz, qui était morte folle dans son château montagnard, parce que son mari, non seulement avait enclos tout vif son amant derrière un mur de briques, mais qu’il obligeait cette dame à continuer d’occuper la chambre où il l’avait prise en faute et punie par le spectacle de sa vengeance. La pauvre femme y mourait de peur. Elle supporta néanmoins ce supplice, pendant quelques mois, sans trop de dommage pour son entendement. Mais, une nuit qu’elle entendit du bruit derrière les briques, elle perdit la raison, ayant cru que le mort s’était mis à bouger – ce qui, d’ailleurs, était certainement vrai, car un mort, en passe de devenir squelette, ne saurait y atteindre sans que ses os ne tombent ; d’où, fatalement, quelque bruit.

M. le comte de Chantaz mourut bien plus tard, confessant in extremis avoir fait disparaître le larron de son honneur. Chacun, dans ce temps-là, savait bien qu’il s’agissait du marquis d’Ambléon, beau cavalier de qui la famille voulait faire accroire qu’il voyageait aux Amériques et ne s’y trouvait point mal, puisqu’il n’en revenait pas. Ouais, ouais, à d’autres !

C’est un voyage aussi que M. de Chantaz avait simulé pour revenir à l’improviste et confondre les coupables en plein minuit. Tout cela se sut, à l’époque, mais, comme le comte était dans son droit de mari, et surtout qu’on craignait sa violence et sa force, l’affaire n’eut jamais de suite.

M. d’Ambléon et Mme de Chantaz passaient pour avoir usé d’un complice, astucieux, tortu, bossu, qui était au service de M. le comte et qui, la nuit des briques, eut le flair de déguerpir avant l’aube sans demander son reste – en quoi il agit avec bon sens.

Ce qui me frappait, quand j’étais enfant et que ma bonne grand-mère contait cette horreur, c’était, certes, l’emmurement, mais c’était, davantage encore, la vision de cette pauvre belle comtesse, dressée tout en sueur sur sa couche et tendant l’oreille du côté de la muraille de briques. J’en avais moi-même le frisson, et ceci est sans doute cause que je me rappelle l’histoire avec quelques précision.
 

« Eh bien ! dit Louis Leblois, quand ma lecture fut terminée… Nous n’avons qu’une chose à faire. Partir pour Abricieux, qui est probablement le château en question. Abattre le mur de briques. Et donner enfin aux lamentables restes du marquis d’Ambléon la sépulture chrétienne à laquelle ils ont droit. »

Nous partîmes donc, curieux de vérifier si l’homme aux anecdotes avait dit vrai.

D’autres avaient dit plus vrai que lui ; c’étaient les parents de M. d’Ambléon, lorsqu’ils prétendaient que leur marquis continuait de vivre sa vie aux Amériques. Il y avait bien, en effet, des ossements derrière le mur. Mais point n’était utile d’être ostéologue pour voir que c’était là le triste squelette de l’« astucieux, tortu, bossu. »
 
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » cinquante-troisième année, n° 19063, samedi 30 mai 1936 ; Harry Clarke, illustration pour « The Cask of Amontillado » d’Edgar Allan Poe, 1919)