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UN CONTE SYMBOLIQUE D’ITHELL COLQUHOUN

présenté et traduit par Serge Hutin

 

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Miss Ithell Colquhoun est un peintre et poète britannique, qui vit depuis plusieurs années en Cornouailles, ce haut lieu celtique, bien approprié à l’hérédité gaélique de l’auteur.

Elle a publié en 1961, chez l’éditeur londonien Peter Owen, un très beau conte hermétique : « L’Oie d’Hermogène » (non encore traduit en français, ce qui est grand dommage), et elle a figuré – juste consécration de son œuvre picturale, qui est au tout premier plan de la peinture surréaliste britannique d’aujourd’hui – parmi les quelques artistes corniques invités à la grande exposition collective du Casino d’Ostende (Belgique), en juin 1963. Elle avait exposé aux salons organisés par le Centre International de l’Art Fantastique et Magique (Bruxelles).

Le petit conte que nous présentons ici a une genèse intime assez curieuse. Il est né d’un rêve fait par l’auteur quelques années auparavant – et, plus tard, d’une curieuse coïncidence. Comme j’avais envoyé fin octobre 1961 à mon amie de Cornouailles une carte postale en couleurs qui représentait un vieux navire, celle-ci songea que ce serait là une bonne illustration de son rêve. « À la goélette Étoile du soir » pourrait fort bien être l’enseigne parlante d’un petit hôtel comme il en est tant dans les Îles Britanniques ; mais ce titre fut inspiré à Ithell Colquhoun non par une auberge existante, mais par le poème de Longfellow qui porte précisément ce nom, et débute par les beaux vers suivants :
 

It was the schooner Hesperus

That sailed the wintry sea;

And the skipper had taken his little daughter;

To bear him company.
 

(C’était la goélette Étoile du soir

qui voguait sur la mer glaciale ;

Et le capitaine avait pris sa petite fille

Pour lui tenir compagnie.)
 

Ithell Colquhoun est une authentique initiée, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’elle fut elle-même la fidèle disciple et la cousine de Edward Langford Garstin, haut dignitaire de la Golden Dawn (cette très importante organisation rosicrucienne dont firent partie W. B. Yeats, Aleister Crowley, Arthur Machen, Bram Stoker et d’autres personnalités éminentes) et parfait connaisseur en matière alchimique (son étude The Secret Fire, injustement oubliée, est étonnante). Ceci nous explique le caractère si hautement symbolique, et d’un symbolisme ésotérique traditionnel, du petit conte que nous publions ici.

Chez l’initié aux secrets de l’alchimie, l’imagination, n’est plus du tout la « folle du logis, » mais elle sert de miroir archétypique aux disciplines libératrices.

Le sens caché de l’histoire publiée ci-dessous, avancerons-nous, sans risque de faire erreur, se peut résumer ainsi : l’initiation suppose toujours une « descente aux enfers » (la grotte), mais qui se fait toujours en nous connaissant nous-même ; et si le profane ordinaire ne remarquera aucun changement visible, tout initiable reconnaîtra d’emblée – car elle engendre toujours sur ses traits harmonie irradiante – ce qui distingue le véritable initié perdu au milieu de la foule. Aux lecteurs de découvrir les autres sens, dérivés du premier !
 
 
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LA GOÉLETTE « ÉTOILE DU SOIR »

 
 

Je séjournais au bord de la mer, dans un hôtel – typique survivant de l’époque Édouard VII, avec ses vérandas vitrées, ses palmiers et sa peluche rouge. Peu des voyageurs offraient le moindre intérêt à mes yeux, les résidents encore moins ; mais un couple, arrivé un jour ou deux après moi, faisait exception. Un monsieur bien habillé et sa petite fille blonde ; l’homme, bien que ne portant pas l’uniforme, avait comme un air « de la marine, » celui d’un capitaine de corvette en congé.

Leur allure était tellement distinguée qu’elle faisait sensation parmi la clientèle habituelle de gens âgés. Leur mise élégante et leurs manières exquises les faisaient considérer comme des connaissances souhaitables ; je devins bientôt leur amie. Nous fîmes une ou deux excursions agréables durant les jours qui suivirent.

Une matinée, comme je regardais par la fenêtre de ma chambre, je vis le couple sortir – pour, semblait-il, faire une promenade à pied en direction des falaises. Les nuages battaient en retraite après un jour de pluie obstinée, et le soleil jetait d’éclatants javelots de lumière à travers leurs fragments déchirés. Un vent frais soufflait de la mer. Il n’y avait aucune raison pour que cet homme et sa fille eussent dû m’offrir de les accompagner ; pourtant, je ressentis une certaine humeur qu’ils ne l’eussent pas fait.

En dînant ce soir-là, je remarquai que leur table était libre ; et elle le demeura durant tout le repas, bien que leurs couverts eussent été mis.

Leur absence sembla à peine remarquée des autres assistants. Plus tard, tandis que je lisais dans le hall, me trouvant mal à mon aise et ne désirant pas aller me coucher, je les aperçus en train de se faufiler par les portes vitrées de l’entrée, avec comme un air de s’excuser. Ils se dirigèrent vers la salle à manger, où ils prirent sans doute quelque souper froid. Environ une demi-heure après, quand la plupart des lumières furent éteintes et que je somnolais parmi les palmiers en pot, je remarquai leurs deux silhouettes qui se glissaient rapidement vers l’escalier principal. Je jugeai étrange qu’ils ne m’eussent même pas dit bonsoir, et je pus à peine éviter l’impression qu’ils ne voulaient pas être vus.

Ce ne fut pas avant le lendemain matin, après une nuit de rêves confus dont je pouvais me rappeler peu de chose, que mes soupçons se trouvèrent 
confirmés. Faisant une promenade matinale parmi les luxuriants massifs du jardin de l’hôtel, je me trouvai à l’improviste face à face avec mes 
nouvelles connaissances, dans un tournant où le sentier serpentait entre fuchsias et véroniques. Je vis tout de suite que le père et sa fille étaient 
complètement changés. On n’aurait pas cru possible que l’aspect physique pût ainsi devenir si différent de leur apparence antérieure, sans la moindre altération des traits pour l’expliquer. Et il n’y avait aucune métamorphose matérielle, ni même un changement dans l’allure ; c’était comme si la lumière même qui pénètre matière et mouvement avait subi une transformation – par laquelle ce qui n’était que la lumière du jour était maintenant devenu phosphorescent.

Je les accueillis avec amabilité et leur demandai s’ils avaient pris plaisir à leur expédition de la soirée précédente. La réponse de l’homme fut décourageante ; mais je persévérai, demandant où ils étaient allés. Ils ne répondirent que par des murmures évasifs. Au risque de manquer de tact, je persistai ; non par simple curiosité, – bien que la mienne fût maintenant éveillée, – mais avec irritation aussi : celle-ci avait couvé, et elle se trouvait maintenant ardemment éveillée.

J’arrivai finalement à leur arracher l’aveu qu’ayant entendu parler d’une grotte ou d’un passage souterrain quelque part dans les falaises, ils avaient entrepris de le découvrir. Après avoir cherché pendant quelque temps, ils avaient trouvé des vieilles marches descendant le long du flanc de la falaise et qui se terminaient dans un enchevêtrement de ronces. Écartant celles-ci, ils pénétrèrent dans un tunnel qu’ils suivirent durant une certaine distance pour déboucher enfin dans une vaste caverne. L’intérieur était baigné dans une clarté brillante mais atténuée, comme aurait pu l’être la lueur reflétée par quelque petit étang.

Le narrateur observa ici une pause, et tous mes efforts de persuasion ne purent le faire poursuivre. Il semblait incapable de formuler d’autres mots ; quelque serment, le liant plus que sa volonté, clouait sa langue. Sa petite fille, aussi, se trouvait en détresse et me suppliait de ne pas les pousser plus avant. Je renonçai, mais pas avant de leur avoir arraché la promesse de me conduire ce soir même à la mystérieuse caverne. Ils me firent, à leur tour, jurer de ne jamais révéler ce secret.

Tout le restant de la journée, je ne parlai pas au père ni à la fille, mais je les observais avec soin, particulièrement dans leur attitude à l’égard des autres pensionnaires avec la plupart desquels ils avaient été en bons termes. Ceci n’était plus vrai, car ils ne se montraient maintenant, au mieux, que d’une courtoisie distante – souvent bien distraits (1) et préoccupés, jusqu’à sembler presque impolis. Ceci, j’en suis sûre, ne résultait d’aucune rancœur ou bouderie, mais plutôt de leur radicale incapacité à jouir désormais de ces petits contacts. Leur isolement était scellé d’une aura de crainte, qui les cernait de manière presque palpable ; et leur air étrange ne disparaissait pas, bien que personne sauf moi ne semblât le remarquer. J’attendis la nuit avec une excitation anxieuse.

Nous nous rencontrâmes comme prévu et tournâmes nos pas en direction des falaises, sans dire un mot. La suite des marches de pierre et l’entrée enchevêtrée étaient exactement comme le père les avaient décrites, de même le tunnel menant à la grande caverne. Mais ce qu’il n’avait pu décrire était que l’intérieur de la grotte se révélait une réplique exacte de l’hôtel que nous venions de quitter – même en ce qui concerne ses hôtes : ils réapparaissaient dans ce caravansérail souterrain, mais en ayant tous sur leur visage le rayonnement extraterrestre qui avait tellement transformé mes guides.

Ils nous reçurent avec les mêmes banalités polies d’usage, et ne semblèrent pas plus surpris de nous voir que ne l’eussent été leurs analogues de la surface. Je me demandai si nous allions nous rencontrer nous-mêmes, et je me rappelai alors que nous venions juste de descendre. Comme nous retournions vers la surface terrestre, le père me raconta, les yeux brûlants, que je ne serais jamais plus la même ; et je le sus : je devais, moi aussi, emporter autour de moi l’éclat de ver luisant que j’avais remarqué, irradiant de sa fille et de lui-même.
 
 

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(1) En français dans le texte. (N. du T.)
 

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(Ithell Colquhoun, La Goélette « Étoile du Soir » [The Schooner Hesperus (1963)] ; traduit de l’anglais par Serge Hutin, in Soleils, revue trimestrielle de culture générale, organe de l’Association pour l’Expansion de la Culture, n° 4, été 1963 ; Man Ray, portrait d’Ithell Colquhoun, épreuve gélatino-argentique, 1932 ; Ithell Colquhoun, « Autoportrait, » 1931)