fantome-pasteur-image3
 

Stockholm, novembre.

 
 

La Suède – patrie des allumettes et des roulements à billes – est aussi un très vieux pays saturé de légendes, une terre dont les ruisseaux se mettent soudain à murmurer des plaintes humaines, où d’étranges phosphorescences s’allument, la nuit, derrière les vitraux des églises villageoises, où des revenants glissent à pas feutrés sur les dalles des châteaux historiques. Le moyen âge survit en pleine modernité et, bien mieux, parfois les spectres s’adaptent aux progrès de la technique. Les habitants du Norrland jurent encore avoir vu leur ciel sillonné par des avions fantômes.
 
 

Un fantôme en redingote

 
 

Qu’on imagine un château isolé de la terre par d’énormes fossés marécageux : les vapeurs qui s’en dégagent enveloppent les vieilles pierres d’une buée crépusculaire où les réalités s’émoussent et les contours vacillent ; la vénérable bâtisse revêt un aspect fantomatique et les spectres manqueraient vraiment à tous leurs devoirs s’ils dédaignaient un cadre aussi approprié aux fréquentations de l’au-delà. Les châtelains de Vittskœlve auront beau affirmer que, de mémoire d’homme, aucun revenant n’a encore pénétré dans leur demeure, les paysans des environs ont tous entendu, généralement à trois heures du matin, un carrosse invisible rouler vers le château avec sa cargaison d’âmes trépassées. D’autres certifient avoir aperçu un être décapité se faufiler dans l’église.

Et de fait, toutes les possibilités prennent corps dans une région dont même le presbytère est hanté régulièrement par des spectres. Il y a deux ans, en 1934, la veille de la Pentecôte, le pasteur s’est réveillé baigné d’une sueur froide : un fantôme de prêtre, suivi de tout un cortège d’appariteaux, se glissa dans sa chambre, en fit lentement le tour et disparut dans la nuit. On eût dit que cet étrange visiteur tenait à inspecter les lieux avant de les choisir pour théâtre de ses pérégrinations nocturnes. Le 28 septembre de la même année, la bonne vit un être couleur de cendres errer dans la salle à manger. Et depuis, tous les membres de la famille du pasteur, tous ses visiteurs ont eu l’occasion soit d’apercevoir la vision crépusculaire, soit de l’entendre frapper aux portes, et souvent avec une véhémente obstination. Une jeune fille, venue en visite au presbytère, sentit une nuit un vent glacial lui souffler au visage, et, presque aussitôt, elle aperçut un fantôme de prêtre qui traversait la pièce. Une autre jeune fille, en descendant l’escalier, poussa soudain un hurlement de terreur : la fantôme la suivait, toujours le même, tissé de grisaille, en redingote de pasteur.

On conçoit qu’après deux ans de pareilles visites les nerfs de tous les habitants du presbytère soient à vif. Le pasteur, un digne et saint homme, a longtemps cherché à tenir secret le cauchemar où il vivait avec sa famille. Mais l’affaire s’ébruita, elle finit même par passionner l’opinion publique. Était-on en présence d’un cas d’hypnose collective ou bien, réellement, des puissances ténébreuses s’aventuraient-elles à troubler les esprits en plein XXe siècle ?
 
 

Des témoins confirment…

 
 

Un journaliste, collaborateur de l’Aftonbladet, et un médecin, décidèrent d’en avoir le cœur net. Ils passèrent la nuit au presbytère maudit et, par mesure de précaution, sous la protection d’un énorme dogue danois, prêt à traiter les visions infernales à l’instar de vulgaires cambrioleurs. Est-ce par crainte du cerbère que le fantôme préféra rester invisible ? Il s’abstint de paraître, mais manifesta sa présence, à plusieurs reprises, par des bruits sourds, par un glissement de pas. Et toutes les fois, le chien se dressait, pris d’inquiétude, le poil hérissé. Il s’approchait de la porte derrière laquelle il pressentait la naissance d’un mystère ; il grognait, mais n’osait aboyer. Point n’était besoin de voir un spectre pour comprendre que le presbytère était hanté !

Les esprits forts s’accordent à nier les apparitions et attribuent les bruits insolites soit à des phénomènes d’accoustique, soit au remue-ménage des rats dans les caves. Mais tel n’est pas l’avis des paysans : ils savent très bien qu’il y a un siècle un incendie a détruit le presbytère de fond en comble et que le vieux pasteur, qui l’habitait depuis cinquante ans, a vu périr dans les flammes tout ce qu’il possédait. Quoi d’étonnant, dès lors, qu’il revienne sur l’emplacement du sinistre et qu’il cherche, dans une maison reconstruite, son mobilier, ses livres et ses hardes ?…
 
 

_____

 
 

(Henry de Val, in Paris-Soir, grand quotidien d’informations illustrées, quatorzième année, n° 4884, dimanche 8 novembre 1936)